LA LIBERTE PERDUE
Io son deW aspettar ornai si vinto.
Les regrets et les pleurs me font si rude guerre,
Si tristement V attente absorbe mon loisir,
Que j 'ai pris en dégoût V espoir et le désir
Et tous ces lacs trompeurs qui me plaisaient naguère.
Mais du visage heureux qui ne me sourit guère L'image me poursuit, me torture à plaisir. Amour contre mon gré vient donc me ressaisir ', Et je reprends son joug comme un amant vulgaire.
Je vais sans savoir où, nul ne me tend la main,
Et de la liberté m'est fermé le chemin.
Ah ! qu'on -a tort de croire aux belles apparences!
Pour une illusion, pour un instant d'oubli, Peur une seule fois que mon cœur a faibli, Me voici retombé dans les mêmes souffrances .
« Quand Pétrarque, dit l'abbé de Sade, croyoit jouir de sa liberté, il regrettoit ses chaînes, il regrettoit sa liberté ; c'est l'état ordinaire des amants ; ils veulent et ne veulent pas; ils ne sçavent ce qu'ils veulent. Voici deux sonnets [celui ci-contre et le suivant], où Pétrarque peint vivement l'état de son cœur a cet égard. » (Mem., I, p. 388.)
Dans ses dialogues Pétrarque se faisait donner par saint Augustin d'excellents conseils qu'il ne suivait pas : « Croyez-moi, Pétrarque, vous n'êtes plus jeune; la plus grande partie de votre espèce n'arrive pas à 1 âge où vous êtes (3g ans). Rougissez d'être amoureux ; cela vous rend le jouet du public. Si la vraie gloire ne vous touche pas, si le ridicule ne fait pas sur vous l'impression qu'il devoit faire, épargnez du moins à vos> amis la honte de mentir pour vous : vous avez plus à perdre qu'un autre : étant devenu plus célèbre, vous devriez ménager davantage votre réputation. Quoi ! vous n'êtes pas honteux de faire l'amour avec des cheveux blancs? » (Mém., II, p. i3i.)
Dès l'âge de vingt-cinq ans ses cheveux commencèrent à blanchir. Quand son ami, l'évêque de Lombez, le plaisantait sur cette marque de vieillesse, il avait coutume de répondre : Ce qui me console, c'est que j'ai cela de commun avec les plus grands hommes de l'antiquité, Numa Pompilius, César, Virgile, Domitien, Stilicon, etc.
MEME SUJET
Ahi, bella liber ta, corne tu m' hai.
Ah ! belle liberté, combien, en te perdant, J'ai compris que tu fais le bonheur de la vie ! Adieu fleurs et gaieté quand tu nous es ravie l Plus de candide émoi pour l'esclave imprudent !
Depuis qu'un premier trait blessa mon cœur ardent, Que de fois j'ai pleuré ma jeunesse asservie ! Que de fois, en voyant ma flamme inassouvie, J'ai lutté, mais en vain, pour être indépendant l
Maintenant, je ne prête une oreille attentive Que lorsqu'on applaudit celle qui me captive, Dont le nom est si doux à faire résonner.
L'aimer est mon seul but, la suivre est mon seul rêve-, C'est elle à qui mes chants s'adresseront sans trêve, C'est elle que de fleurs je voudrais couronner .
« Rentrez encore en vous-même, disait encore saint Augustin; réfléchissez sur la noblesse de l'âme, la bassesse du corps, sa corruption, ses misères ; la brièveté de la vie, la certitude de la mort et l'incertitude de son heure. Pensez combien il est honteux de se voir montrer au doigt, d'être la fable du peuple ; combien l'amour jure avec votre état1; combien cette passion a nui à votre esprit, à votre corps, à votre fortune.
« Rappelez-vous les tourments que vous avez soufferts, les dégoûts que vous avez essuyés, l'inutilité de vos larmes, de vos soupirs, de vos déclarations jetées au vent. Représentez-vous l'air altier, les regards dédaigneux, les tons méprisants de votre souveraine. Si quelquefois elle traite son esclave avec un peu plus de bonté, vous le sçavez bien, cela ne va pas loin et ne dure pas longtemps. Je compare les faveurs légères que vous obtenez d'elle de temps en temps à ces petits vents frais de l'été, qui ne rafraîchissent l'air que pour un moment. Représentez-vous, d'un côté, tout ce que vous avez fait pour la gloire de cette femme, pour répandre son nom partout et le rendre immortel; et, de l'autre, combien elle a été peu touchée de votre état et des tourments qu'elle vous faisoit souffrir. » (Afem.,11, p. i3i.)
1 Pétrarque avait pris la tonsure, il était clerc, ce qui ne l'obligeait pas au célibat. Il n'entra jamais dans les ordres sacrés. La tonsure suffisait alors pour parvenir aux plus hautes dignités de l'Eglise. [Mém., I, p. 56.J
LA JOUTE. — A ORSO, COMTE d'aNGUILLARA.
Orso, al vostro destrier si pub ben porre.
Un coursier, qui s'élance et bondit sur l'arène. Avec un mors puissant peut être maîtrisé -, Mais comment retenir le cœur électrisé?
Il n'entend plus la voix et ne sent pas la rêne.
Sois fier dutien, Orso : c'est l'honneur qui l'entraîne,
Nul ne peut lui ravir le prix qu'il a visé ;
De la faveur publique il est favorisé;
Ne crains pas qu'on attente à sa gloire sereine.
Le jour où tes amis combattront saintement^ Qu'il soit au milieu d'eux comme encouragement, Et qu'il adjure ainsi la cohorte vaillante :
« Je brûle, croyez-moi, d'un belliqueux désir; « Mais mon noble seigneur (ô cruel déplaisir'.) « Doit rester étranger à la joute brillante. »
« La guerre, dit l'abbé de Sade, étoit allumée depuis longtemps entre les Ursins et les Colonnes. Ces deux maisons puissantes et rivales se disputoient le gouvernement de Rome en l'absence du pape et de l'Empereur. » Berthold et François des Ursins furent tués dans un combat. Le cardinal Gaétan, leur oncle, poulies venger, prit et ruina entièrement le château de Giovi, qui appartenait à Etienne Colonna; puis il se rendit à Rome pour assiéger les Colonna dans leur quartier. Etienne fit appel à sa famille. Orso, beaufrère d'Etienne, ne put se rendre à son invitation et en fut désespéré. C'est dans cette circonstance, d'après l'abbé de Sade, que Pétrarque lui adressa le sonnet cicontre pour le consoler. En même temps il félicitait Etienne sur ses premiers succès et l'encourageait à combattre contre le cardinal Gaétan : « Vous faites la guerre, comme Théodose, aux ennemis de la croix, qui usurpent le nom de chrétiens. Cet ecclésiastique, devenu tyran et loup, d'agneau qu'il étoit, ne suit-il pas les traces du tyran Eugène, en opprimant et dépouillant les églises? Vengez la querelle d'un Dieu offensé, et la vôtre en même temps. Qu'un excès de confiance sur ce que vous avez fait ne vous aveugle pas sur ce qui vous reste à faire. N'imitez pas le chef des Carthaginois qui s'amusa à jouir de sa victoire au lieu d'aller en recueillir le fruit. Prenez César pour modèle; il suivoit avec ardeur ce qu'il avoit entrepris, et croyoit n'avoir rien fait, tant qu'il lui restoit quelque chose à faire. » (A/em.,I, p. 222 et 228.)
A UN AMI POUR LE DÉTOURNER DE L AMOUR MONDAIN. Poi die voi ed io più voile abbiam provato.
Puisque souvent déjà vous ave\ éprouvé Combien V événement de nos désirs diffère, Au delà de ces biens que le monde préfère, Il faut que votre cœur vers Dieu soit élevé.
Le bonheur ici-bas vainement est rêvé-, Vâme comme les sens ne peut se satisfaire ,• Plus d'une belle fleur porte un suc léthifère, Et du serpent sous l'herbe on n'est pas préservé.
Si vous désire^ donc terminer votre vie. Exempt d'inquiétude, à l'abri de l'envie, Observe^ l'homme sage afin de l'imiter.
Vous pouve\, il est vrai, me répondre : « Mon frère, Vous ave^ pris vous-même une route contraire. » Hélas ! oui, je l'ai prise et ne puis la quitter.
PENDANT LA VIE DE LAURE. I y 1
Pétrarque donnait des conseils sans se donner pour exemple ; il avait le sentiment de sa faiblesse, tout en s'eftbrçant de vaincre ses passions et de devenir meilleur. M. Mézières a loué avec raison la peine qu'il prenait pour perfectionner son être moral : « Né avec d'heureux instincts qu'il n'avait pas besoin de contenir, il se sentait d'un autre côté assailli par des passions qui le troublaient profondément, dont il eût voulu s'affranchir et contre lesquelles s'unissait, sans réussir à les dompter toujours, tout ce qu'il avait en lui de raison et de piété. Il dit quelque part, et je l'en crois volontiers, qu'il avait de l'inclination naturelle pour la vertu. Cette inclination très-réelle lui inspire généralement le désir plutôt qu'elle ne lui donne la force d'être vertueux. Elle ne l'empêche pas de commettre des fautes, mais elle l'avertit qu'il les a commises et le le pousse à s'en repentir. Il lui doit de ne pas s'abuser sur lui-même, de ne pas se croire meilleur qu'il n'est et de travailler, par conséquent, à le devenir. » {Pétrarque, étude, p. 398.)
Velutello et Gesualdo signalent dans ce sonnet plusieurs imitations de Virgile, Cicéron et Dante. La plus flagrante est celle de Virgile : Latet anguis in herba.