L APPARENCE EST TROMPEUSE
Cesare, poi che 7 Iraditor d'Egitto.
César, quand il reçut la tête glorieuse De son noble rival tué par un forfait, Feignit d'être navré, quoiqu'aufond satisfait, Et baissa sa paupière humide et sérieuse.
Annibal, quand il vit l'aigle victorieuse Et son pays réduit sous le joug d'un préfet, Pour cacher la douleur qu'il sentait en effet, Au peuple ému parla d'une bouche rieuse.
Ainsi l'âme, qui craint de laisser voir comment Elle est atteinte au fond par chaque événement, Prend un extérieur tantôt clair tantôt sombre.
Donc, si parfois je suis enjoué dans mes vers,
C'est pour dissimuler , sous des masques divers,
Mes tristesses, mes pleurs et mes soupirs sans nombre.
Pétrarque aimait à citer César et Annibal. Nous avons déjà vu le premier pleurant la mort de Pompée au sonnet XXXVI et nous verrons encore le second dans le sonnet suivant. Pétrarque les *a aussi nommés dans son Triomphe d'Amour et dans son Triomphe de la Renommée.
Les vers de Brébeur et Corneille sur César pleurant Pompée ont été cités au sonnet XXXVI ; voici ceux de Lucain :
Non primo Ca:sar damnavit munera visu, Avertitque oculos; vultus, dum crederet, haesit, Utque fidem vidit sceleris, tutumque putavit Jam bonus esse socer : lacrymas non sponte cadentes Effusit, gemitusque expressit pectore laîto.
Quant à la dissimulation d'Annibal, elle est moins bien constatée. Vaincu par Scipion, il n'aurait pas ri de sa propre défaite, comme Pétrarque le suppose, mais de l'avarice et des vilaines grimaces des sénateurs de Carthage, lorsqu'ils furent obligés de livrer aux Romains leurs richesses.
A STF.FANO COI.ONNA, TOUR QU IL ECRASE LES ORSINI. Vinse Annibal, e non seppe usar poi.
Annibal fut vainqueur, mais dormit trop longtemps; A rien ne lui servit sa brillante aventure. Saches, mon cher Seigneur, en telle conjoncture, Mettre mieux à profit vos succès éclatants.
L'ourse, pour consoler ses oursons mécontents, A qui mai n'a fourni qu'une maigre pâture, Se recueille et s'apprête à troubler la nature En aiguisant sa griffe émoussée au printemps.
Tandis que vous senteç cette douleur récente, Tene^ ferme Vépée en votre main puissante ; Marche^ où vous conduit l'étoile du bonheur.
Suives tout droit la route où votre âme ravie Pourra gagner sans doute et, même après la vie, Garder mille et mille ans le repos et l'honneur.
Pétrarque donnait le même conseil en prose et en vers. Dans cette lettre dont j'ai cité un passage, sonnet LXXVII, il disait à Etienne :
« Jeune héros ! vous avez vaincu. Tirez parti de votre victoire en homme sage. Qu'on ne puisse pas vous faire le reproche que Maharbal fit à Annibàl après la bataille de Cannes. Vous sçavez ce qui seroit arrivé si ce vainqueur avoit tourné tout de suite vers Rome ses drapeaux couverts de notre sang ; tous les historiens sont d'accord sur ce point.
« Le Dieu Protecteur de l'Italie, qui s'opposa aux impies projets d'Annibal, n'abandonnera pas vos étendards victorieux et les conduira lui-même. Votre cause est aussi juste que celle de Théodose : celui qui le fit triompher de tant de légions barbares vous promet de nouvelles victoires, et la destruction entière de vos ennemis...
« La première victoire a été glorieuse ; mais elle ne vous a rien rendu : celle que vous allez remporter sera aussi riche qu'aisée. Allez donc plutôt à un triomphe certain qu'à un combat équivoque... »{Mém. de l'abbé de Sade, I, p. 227.)
Le début du sonnet est emprunté à Tite Live : Vincerescis, Annibal, Victoria uti nescis.
l8o LES SONNETS DE PETRARQUE