IL SE RECONFORTE AVEC LA PENSÉE QUUN JOUR ON LUI ENVIERA SON SORT
Dolci ire, dolci sdegni e dolci paci.
O douce cruauté, doux dédain, douce ardeur, Doux tourment, doux fardeau, doux mal, douce colère j Doux combats, douce paix , parole douce et claire Pleine de douce flamme et de douce froideur !
O mon âme, abstiens-toi de murmure grondeur $ De la douce amertume accepte pour salaire Le doux honneur d'aimer celle à qui, pour lui plaire , J'ai dit : Tu m'as charmé par ta douce candeur.
Peut-être un jour quelqu'un s'écriera par envie : « Celui-ci dans son temps a vécu malheureux, « Pour avoir à l'amour si bien voué sa vie. »
Un autre accusera le destin rigoureux :
« Qiie n'ai-jepu la voir, l'entendre et la connaître !
« Pourquoi le ciel plus tôt ne m'a-t-il pas fait naître l »
Pétrarque continue h se féliciter de la douleur qu'il éprouve en aimant. Si quelques-uns, dit-il, Je plaignent après sa mort d'avoir vécu victime d'une passion malheureuse, d'autres regretteront de n'être pas nés de son temps et de n'avoir pas connu la dame la plus parfaite.
Ni ces sonnets ni la canzone, dont j'ai cité deux stances traduites par MM. Lafond, ne dissipèrent les soupçons de Laure. « Elle s'obstina, dit l'abbé de Sade, à priver de sa vue le malheureux Pétrarque. Non-seulement elle lui défendit de paroître devant elle, mais même elle prenoit toute sorte de précautions pour se dérober à ses regards. Pétrarque, qui ne pouvoit vivre sans la voir, l'épioit partout, et la surprenoit souvent. Il faut avouer que ces petites supercheries, ces enfantillages convenoient bien peu à un homme comme lui ; il lit une chanson où il donne pour excuse la faim de l'amour qui l'a rendu filou : ... Mi /ai divenir ladro.. Famé amorosa. » (Mém.. t. II, p. 294.)
IL PRIE LE RHÔNE D'ALLER BAISER LES PIEDS DE LAURE. Rapido fiume, che d'alpestra vena.
Né d'une source alpestre, 6 grand fleuve écumant, Qiii corrodes tes bords, d'où vient ton nom antique, Tu descends avec moi sous le ciel poétique, Toi mû par la nature et moi par mon serment.
Puisque tu n'es j amais fatigué ni dormant, Va! poursuis vers la mer ta course frénétique ; Mais arrête tes flots où l'air aromatique D'un ga^on plus fleuri s'exhale constamment .
Là brille le soleil qui ranime ma flamme . Puisse mon lent retour mériter le doux blâme ! C'est mon désir secret, c'est mon vœu le plus cher.
Baise les pieds mignons avec ton onde agile, Baise les blanches mains et, comme l'Evangile, Disque l'esprit est prompt et que faible est la chair.
Suivant l'abbé de Sade, ce sonnet se rapporterait à l'année 1 345. « Pétrarque, dit-il, allant à cheval de Lyon à Avignon, côtoyoit quelquefois le Rhône, qui faisoit la même route que lui. Impatient de revoir la beauté qui régnoit dans son cœur, il auroit voulu pouvoir suivre le cours rapide de ce fleuve, et marcher comme lui jour et nuit, sans être obligé de s'arrêter pour manger et pour dormir. Cette idée fit naître le sonnet [ci-contre]. » (Mém., t. II, p. 242.)
Au deuxième vers j'ai employé le mot corrodes pour mieux rendre l'étymologie de Pétrarque, qui n'est pas plus mauvaise que la plupart de celles qui ont été hasardées. Rodendo interno, onde 7 tuo nome prendi.
Le dernier vers du texte : Lo spirto è pronto, ma la carne è stanca est la traduction de cette parole de Jésus-Christ à ses disciples : Spiritus promptus est; caro autem infirma. (C. XXVI, v. 41, saint Matth.) Pétrarque se plaignait par cette citation de ce que son esprit allait plus vite que son corps au but de ses désirs.