‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 9 sur 113 · IL SOUFFRE BEAUCOUP, ESPERE PEU, ET NE SE PLAINT PAS DE LAURE · texte numérisé non relu

IL SOUFFRE BEAUCOUP, ESPERE PEU, ET NE SE PLAINT PAS DE LAURE

D' un bel, chiaro, polito e vivo ghiaccio.

C'est dans un beau, clair, lisse et vivant bloc de glace Qu'est l'étrange foyer dont la flamme m'enlace. Dans mes veines ce feu passe et brûle mon sang, Et mon corps par degrés va s' anéantissant.

Prompte comme la foudre ou le tigre fallace, La mort, levant déjà son bras que rien ne lasse. Poursuit avec sa faux mon être languissant; Moi, je fuis sans mot dire et de peur pâlissant.

Si l'Amour s'unissait à la pitié qu'il raille^,

Ils construiraient ensemble une double muraille

Entre ma faible vie et le fer qui l'atteint.

Mais je V espère peu : l'air de ma douce dame N'annonce pas pour moi si grande bonté d'âme. Je me plains moins d'ailleurs d'elle que du destin.

PENDANT LA VIE DE LAURE. 2(j

Le sonnet ci-contre serait le quatrième inspiré par le gant,* d'après l'abbé de Sade (V. le commentaire précédent), et ledit abbé a si peu vu sa méprise qu'il a placé, en regard du texte italien de ce prétendu quatrième, les deux derniers vers de la traduction suivante, englobant les quatre sonnets :

En instant a vu naître et finir mon bonheur.

D'un joli gand, tissu d'or et de soie, Le hazard et l'amour m'avoient fait possesseur :

Rie.i n'égjloit les transports de ma joie. Voulez-vous de ce bien connoître la valeur? Regardez une main plus blanche que l'yvoire,

De jolis doigts façonnés par l'amour; Ce gand me les cachoit ; mais qui pourra le croire

Je n'ai pas su le garder un seul jour. Une petite main d'une foiblesse extrême,

Dans un instant, malgré moi l'a repris.

Pour conserver un objet de ce prix, Il falloit fuir, combattre même; Je le sais bien, et j'en rougis; Mais que dis-ie? il est bientôt pris

Ce qu'on dispute à l'objet que l'on aime.

POURQUOI LAURE NE VEUT-ELLE PAS CROIRE A SON AMOUR QUE LA POSTERITE ADMIRERA?

Lasso, ch' i' ardo, ed altri non mel crede.

Hélas l sans être cru faut-il que je soupire? Tout le monde pourtant connaît ma flamme, hormis Celle à qui le soupçon ne doit être permis, Puisque c est sa beauté qui ni' enchaîne et m'inspire.

O dame qui doute\ de votre dur empire, Vous ne lise\ donc pas dans mes regards soumis? Vous n'entende^ donc pas que je pleure et gémis? Vous ne sente^ donc pas Pair brûlant que j'aspire?

Cette ardeur qui m'anime et dont vous faites fi, Et mes chants dévoués certe auraient bien suffi Pour embraser le cœur de mille autres maîtresses.

Car je vois en esprit, ô vous qui me charme^, Qu'un jour ma voix éteinte et vos beaux yeux fermés Revivront dans mes vers avec vos blondes tresses.

« Une constance de vingt ans au milieu des rigueurs, dit l'abbé de Sade, les plus fortes preuves d'amour si souvent répétées, un si grand nombre de vers marqués au coin de la passion, et qui avoient répandu le nom de Laure dans toute l'Europe, auroient dû la convaincre de la vérité des sentiments de Pétrarque : cependant elle s'avisa d'en douter, je ne sais à propos de quoi, et même de le lui témoigner. Ce doute si mal placé fit naître le sonnet [ci-contre]. » (Mém., t. II, P- 289.) '

1» Un jour même, d'après MM. Ernest et Edmond Lafond, il fut accusé d'avoir dit qu'il cachait et chantait un autre amour sous le nom de Laure; alors le poète s'écrie dans une canzone pleine de verve et d'indignation (la XIXe) :

Si je l'ai dit, que je devienne

Un objet d'horreur et de h:iine Pour celle dont l'amour est ma vie et ma mort.

Si je l'ai dit, que mes années

Au désespoir soient condamnées, Et que je vive en proie à l'éternel remord !

Mais aussi, que celle que j'aime,

Si je n'ai point dit ce blasphème, Laisse encor l'espérance à mon cœur agité,

Et dans celte saison nouvelle

Guide encor ma frêle nacelle Avec le gouvernail de sa tendre bonté '

IL SE FÉLICITE D'AIMER LAURE ET DE SUIVRE SES TRACES QUI LE MÈNENT SUR LA ROUTE DU CIEL.

Anima, che diverse cjse tante.

O mon âme, qui vois, entends, et lis, et dis,

Et médites en toi mille et mille pensées .'

O regards en extase, oreilles caressées

Par des chants aussi purs que ceux du paradis !

Combien je suis heureux l combien je ni1 applaudis De trouver au milieu de mes larmes versées Deux beaux yeux pour flambeaux, et les traces laissées Par les pieds que j'adore à mes pas alourdis '.

Avec des signes tels, avec cette lumière L'écart est-il possible en ce voyage ardu Qui doit nous ramener à la source première?

Tourne là tes efforts, ô mon cœur éperdu;

Et malgré les dédains va toujours! suis sans craintes

Le céleste rayon et les sages empreintes.

Il semble que Pétrarque ait écrit ce sonnet sous la même inspiration que le sonnet précédent; qu'après sa justification directe, il ait voulu encore montrer, par ses sentiments, qu'il était incapable de la duplicité qu'on lui supposait. Comment Laure, en effet, se défierait-elle de celui qui se félicite de l'aimer malgré ses rigueurs, de celui qui cherche le chemin du ciel sur la trace de ses pas avec la lumière de ses beaux yeux ? Un amant qui sanctifie ainsi son amour peut-il être parjure?

Le texte italien est sobre d'images. Le poète n'a pas tait appel à sa féconde imagination. Il était trop préoccupé du désir de rentrer en grâce, trop profondément ému pour songer aux ornements du style. Il lui suffisait sans doute, pour fléchir le cœur de Laure, d'exprimer simplement ce qu'il éprouvait. Toutefois, il mêla quelques compliments à son monologue; sage précaution en pareil cas.

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