‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 11 sur 113 · EN REPARTANT POUR L ITALIE · texte numérisé non relu

EN REPARTANT POUR L ITALIE

/ dolci colli ov' io lasciai me stesso.

Sur ces monts bien-aimés, chemin de l'Italie, Je m'avance en laissant plus d'un doux souvenir; Aussi mon cœur défaille et ne peut soutenir Le poids toujours plus lourd de la mélancolie.

De moi-même j'ai peur en voyant ma.folie. Que de fois vainement j'essayai d'en finir Avec ce joug cruel qui me fera honnir! Mais plus je m'en éloigne et plus Amour me lie.

Et tel qu'un cerf, atteint par le chasseur armé,

Emporte dans son flanc le fer envenimé,

Et souffre d'autant plus que plus vite il s'élance :

De même au côté gauche est enfoncé le trait Qui me brûle et me charme, et ne veut êtreextrait; De ma douleur la fuite accroît la violence.

PENDANT LA VIE DE LAURE. 3q

Ce sonnet serait encore de l'année 1 345. Nous avons vu, note préliminaire de la IVe série, que Pétrarque partit pour Parme au printemps de 1345, et de là se rendit à Vérone pour confier à son ami Renaud de Villefranche l'éducation de son fils Jean, âgé de huit ans. Ce fils ne répondit pas aux espérances paternelles. Pétrarque « s'était figuré, dit M. Mézières, que son fils deviendrait un jour l'honneur, la joie de sa maison, le compagnon assidu de ses travaux, et il le voyait tourner le dos à la science, à la vertu, se plonger dans la débauche, s'endormir dans l'oisiveté ou n'en sortir que pour se révolter contre l'autorité paternelle. » {Pétrarque, Etude, p. 1 58.) Il paraît cependant qu'il s'amenda vers la fin de sa vie. Il mourut de la peste à Milan, à vingt-quatre ans, -en i36i.

Pétrarque se compare dans ce sonnet au cerf de Virgile, qui fuit avec le trait qui l'a blessé : Qualis conjecta cerva sagitta. Il s'est servi de la même comparaison dans ses Dialogues avec saint Augustin. V. sonnet LIV.

IL SE PLAINT NON DE LAURE, MAIS DE l' AMOUR QU'ELLE INSPIRE.

Non dall' ispano Ibero ail' indo Idaspe.

De l'Ebre jusqu'au Gange et du nord au midi, Quand on pénétrerait dans tout lieu solitaire, On ne saurait, fût-on explorateur hardi, Trouver plus d'un phénix au ciel et sur la terre.

Laure est unique aussi; mais sa rigueur m atterre. Ma bonne étoile n'a qu'un instant resplendi : La pitié dont j'attends le baume salutaire Est plus sourde pour moi que l'aspic engourdi.

Ce n'est pas que j'aspire à l'ivresse complète; Non! dans le rôle obscur de l'humble violette, Dans la douceur d'aimer consistent tous mes vœux.

Et cette douceur même encore est-elle amère : Laure traite mes pleurs de mensonge et chimère, Sans voir qu'avant le temps blanchissent mes cheveux.

PENDANT LA VIE DE EAU RE. zj.1

Nous avons vu, sonnet CLXII, qu'à vingt-six ans Pétrarque grisonnait déjà et que ses amis le plaisantaient sur cette neige prématurée. Voici un passage de ses Dialogues où ses cheveux blancs jouent un rôle plus sérieux :

Saint Augustin. Dites-moi, je vous prie, ne vous êtes-vous jamais regardéau miroir? — Pétrarque. Souvent; mais que voulez-vous dire? — A. N'avez-vous pas remarqué que votre visage change tous les jours, et que vos cheveux commencent à grisonner? — ■ P. Je crovois que vous vouliez dire quelque chose d'extraordinaire; cela m'est commun avec tout le monde. Naître, croître, vieillir, mourir, voilà le cours de la vie de l'homme... — A. Ce changement dans votre corps n'en opcre-t-il pas dans votre esprit? — P. Non; mais il ne laisse pas d'y faire quelque impression : après tout je m'en console par l'exemple de Numa Pompilius et de l'empereur Domitien qui avoient des cheveux blancs à la Heur de leur âge... — A. Je n'aime pas que vous cherchiez des exemples illustres pour résister aux bons effets que la vieillesse et l'idée de la mort devroient produire sur vous... » (Mém., t. II, p. 129.)

quand et comment il est entré dans le labyrinthe d'amour, et comment il s'y trouve.

Vogiia mi sprona, Amor mi guida e scorge.

Amour est avec moi; le désir m'éperonne ; L'habitude m'entraîne où le désir m'attend ; L'espoir me réconforte avec son leurre et tend La main droite à mon cœur que la crainte environne.

L'infortuné, sans voir l'escorte fanfaronne, La prend et croit, naïf, aux fadeurs qu'il entend; Et les sens, dont l'empire en liberté s'étend, Expulsent la raison, ennuyeuse matrone.

Honneur, vertu, beauté, tous les attraits divers M'ont conduit aisément jusqu'aux ombrages verts Où le piège trompeur m'a pris dans son étreinte.

Ce fut le six avril, Van mil trois cent vingt-sept, Lorsque la première heure au beffroi s'annonçait. . . Sortirai-je, mon Dieu, de ce doux labyrinthe ?

Pétrarque aurait-il pris la peine d'encastrer cette date pour une Iris en l'air? (V. sonnet III.) Cette réflexion me rappelle que j'ai un compte à régler avec M. le marquis de Valori. J'ai cité de lui deux passages contradictoires (Sonnets CXL et CXLVIII). Ce traducteur et commentateur du Document de Boccace sur Pétrarque manque, en effet, d'unité dans ses appréciations. Page 38, il admet l'amour sincère de Pétrarque pour une inconnue. Page 64, il suppose avec Boccace que Laure était la couronne de laurier, la personnification de la gloire. Page 70, il imagine que l'ermite de Yauciuse se plaisait à faire naître une secrète rivalité entre les belles dames de la cour d'amour, en publiant, sous le nom de Laure, des sonnets dont chacune se crovait l'inspiratrice. Enfin, page y3, il déclare nettement que l'amour du poète n'était qu'une fiction.

M. Mézières nous apprend (p. 40) que ce document de Boccace, donné comme inédit en i85i, avait paru à Trieste dès 1828. C'est là une peccadille. Le plus grand tort de M. de Valori est d'avoir pris pour une biographie les quelques pages d'éloge que Boccace écrivit dans sa jeunesse, en 1^41, alors qu'il connaissait à peine Pétrarque.

CLXXVIÏ

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