CLXXXVIII
SON AMOUR EST SI PARFAIT QU ON BLAMERA LAURE DE N'EN AVOIR PAS ÉTÉ TOUCHÉE.
S' unafede amorosa, un cor nonfinto.
Un amour confiant, un cœur sans fausse étreinte, Une douce langueur, un vif attachement, De vertueux souhaits nés d'un vrai dévouement, Et tant de pas perdus comme en un labyrinthe ;
Sur le front découvert toute pensée empreinte, Un langage plaintif comme un gémissement, Un teint vermeil et pâle alternativement, Indice naturel de la honte et la crainte ,•
Faire du bien d 'autrui son plaisir préféré, Etre toujours en pleurs, toujours désespéré, Accabler le destin d'une colère impie;
Brûler de loin, transir de près, partout souffrir : Si tels sont les motifs qui me font dépérir, Madame, à vous la faute ! et c'est moi qui l'expie.. .
M. Mézières trouve dans les souffrances de Pétrarque un témoignage de sa sincérité. « Il lui arrivait, dit-il, ce qui arrive presque toujours aux amants véritablement épris, dont la passion n'est point payée de retour. Il croyait, tandis qu'il restait auprès de Laure, qu'il n'y avait pas de plus grand supplice que de la voir, sans obtenir d'elle aucune faveur. Puis, en s'éloignant, il découvrait qu'il était plus cruel encore de ne pas la voir. Il se prenait à regretter ses souffrances passées ; il les trouvait plus faciles à supporter que celles du présent. N'est-ce point, en effet, la loi de la nature? Ne reconnaît-on pas là, comme dans mille détails du Cancanière, l'expérience personnelle que Pétrarque avait dû faire de toutes les souffrances de l'amour, et la parfaite conformité des sentiments qu'il exprime avec les vicissitudes ordinaires d'une passion pure et malheureuse? Comment douter de la réalité de son affection pour Laure, lorsqu'il passe par toutes les émotions successives et contradictoires du véritable amour? On ne parle pas si bien d'un sentiment si complexe, on n'en saisit pas si délicatement toutes les nuances, quand on ne le peint que d'après l'expérience des autres. » '(Pétrarque, Etude, p. 64.)
promenade de laure avec douze dames de la cour d'amour d'avignon.
Dodici donne onestamente lasse.
Comme autour de Phébé sont les perles des cieux, Près de Laurefaivu dou\e dames groupées. Sur les vagues du fleuve en cadence frappées Voguait tranquillement leur esquif gracieux.
Des guirlandes V ornaient de tours capricieux , Les barques par Jason et Paris équipées, Que célèbrent les vers des grandes épopées, Portaient moins fièrement leurs trésors précieux
Un char les ramena triomphant et splendide; Au milieu d'elles Laure avec son air candide Chantait de sa voix douce un chant mélodieux .
C'était un beau spectacle, à faire envie aux dieux ! Mieux m'eût valu guider cette troupe d'élite Que d'être Automédon et conduire Hippolyte !
« Laure fit une promenade sur le Rhône avec douze de ses compagnes, dit l'abbé Roman. Un char les attendoit sur le rivage; elles y montèrent. Laure, assise au milieu d'elles, les amusoit par ses chansons. Pétrarque se trouva sur les bords du fleuve ; il suivit la voiture, il vit sa maîtresse, il entendit les accents mélodieux de sa voix. Quel plaisir pour son cœur! quel sujet pour sa verve! Il chanta cet événement. La voiture fut un char de triomphe, le bateau fut comparé au navire d'Argos, le batelier étoit Typhis, le cocher étoit Automédon. » (Vie de Pétrarque, p. 148.)
Tassoni croit que les douze compagnes de Laure sont des dames de la cour d'amour d'Avignon, et les nomme avec confiance d'après les deux Nostradamus, qui eux-mêmes en ont parlé d'après Hugues de Saint- Césaire et le moine des Isles d'or :
Briande d'Agoult, comtesse de Luna. Doulce de Moustiers, dame de Clu-
Huguette de Forcalquier. mang.
Arnable de Villeneuve, dame de Antoinette de Cadenet. dame de
Vence. Lambesc.
Béatrix d'Agoult, dame de Sault. Magdeleine de Sallon.
Isoarde de Roquefeuille. dame Rixende de Puiverd, dame de
d'Ansouis. Trans.
Anne, vicomtesse de Tallard. Phanctte de Sade, dame de Roma-
Blanche de Flassans. nin, tante de Laure.
L'abbé de Sade disserte très-longuement, dans sa note XIX, sur les cours d'amour de Provence et sur les dames qui les composaient; mais il se garde bien de nommer celles du sonnet.
V. sur le chant de Laure les sonnets CXXXIV, CLX, CLXXVIII et CLXXXIV.