‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 21 sur 113 · SEPTIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME SÉRIE

,J||onnets de 1347 et 1348, sauf quelques éga-

ImN^ rés. Ceux qui sont consacrés au pressenti- $$è^ ment de la mort de Laure devraient clore s- la série et ne la closent pas. Les derniers ne sont certainement pas à leur place chronologique.

A la fin de la précédente note préliminaire, nous avons vu Pétrarque partant pour l'Italie au mois de novembre J347. Une lettre curieuse explique les motifs de son départ :

« Les restes de mes vieux maux me tourmentent, écrivait-il à un ami le 26 septembre; je voudrois vivre en homme de bien, et je ne saurois en venir à bout. Ma vie passée fait tort à ma vie présente. Une maîtresse importune assiège ma porte; si je la chasse d'un côté., elle revient de l'autre., et passe la nuit à m'espionner. Je lui jure que je veux vivre dans le célibat; mais elle rit de mon projet. Je connois mon homme, dit-elle; il ne saurait vivre sans femmes; il a sans doute une autre maîtresse.

« Mes anciens camarades viennent m'assaillir en troupe, et crier à mes oreilles : Il y a une grande fête aujourd'hui : les dames s'assemblent à tel endroit; il faut y aller. J'ai beau dire que ces assemblées ne m'amusent plus; d'abord ils paraissent surpris; ensuite ils se moquent de moi, et me traînent par force où je n'ai nulle envie d'aller...

« Les procureurs, les gens d'affaires me persécutent sans cesse. // faut, disent-ils, réparer ce dommage dans vos biens;... il n'y a pas un moment à perdre. Quand je leur donne pour réponse ce mot d'Anaxagore: Pour que je me sauve, il faut que tout cela périsse, ils croyent que je suis devenu fou, ou que je déguise ma pensée.

« Mes amis m'ouvrent mille routes pour satisfaire l'ambition ou l'avarice. Ils soutiennent qu'il faut profiter du temps et saisir l'occasion. J'atteste le ciel que je suis content de mon sort, et que je ne désire rien au delà. Les uns disent que je n'ai ni cœur ni honneur; les autres que je joue la comédie.

« Mais voici encore quelque chose de plus fort. Je ne puis pas obtenir de mon tailleur que mes habits soient plus larges qu'à l'ordinaire; de mon cordonnier qu'il me fasse des souliers plus aisés. Ces genslà sont persuadés que je veux me donner un faux air de modestie et de réforme...

« Après y avoir bien réfléchi, je ne trouve qu'un remède à ce mal; c'est de chercher quelque coin de la terre où je puisse vivre à ma fantaisie... » [Mém. de l'abbé de Sade, II, p. 379.)

De Parme où il avait appris la chute de Rienzi, Pétrarque se rendit à Vérone pour voir ses amis et son fils. Là, il fut témoin, le 2 5 janvier i3z)8, d'un affreux tremblement de terre qui se fit sentir jusqu'en Bavière. La commotion fut si violente qu'elle renversa des villes entières et que, dans un seul canton, plus de soixante villages furent écrasés par la chute de deux montagnes. Une comète avait paru au mois d'août précédent, et, le 20 décembre, on avait vu pendant une heure une colonne de feu sur le palais du pape. Ces signes célestes et ce tremblement de terre étaient les avant-coureurs d'un plus grand fléau, de cette fameuse peste qui parcourut l'Europe pendant les années 1348, 1349 et '35o, emportant sur son passage les neuf dixièmes de la population, et n'épargnant personne, pas même la belle amante de Pétrarque.

il se plaint d'être loin du pays de laure.

Passer mai solitario in alcun tetto.

Jamais nejut plus seul passereau dans son nid Et biche dans les bois que je le suis moi-même, Depuis que m'est ravi le visage que j'aime, Le soleil qui m'éclaire et que mon cœur bénit.

Si l'on rit devant moi mon front se rembrunit ; Les pleurs et les soupirs sont mon bonheur suprême; Tout semble à mon palais d'une amertume extrême; Ni la nuit ni le jour mon tourment ne finit.

Mon lit devient le champ d'une lutte insensée. Si le sommeil du moins, qui suspend la pensée, Venait me délivrer de tous mes ennemis!...

O pays bienheureux, pays unique au monde, Rivages embaumés, plaine ombreuse et féconde^ Vous possède^ mon bien tandis que je gémis.

PENDANT LA VIE DE LAURE. ^b

Le chevalier Lancelot d'Angussoli, amoureux comme Pétrarque, et pas plus heureux sans doute, puisqu'il lui demandait un remède contre l'amour, terminait sa lettre par ces mots : « Vous me guéririez de ce mal si je pouvois m'entretenir avec vous. » Pétrarque lui répondit :

« Malgré tous mes chagrins, j'ai souri en lisant la fin de votre lettre. Qu'il est doux et consolant pour moi de vous voir atteint d'un vieux mal qui me tourmente depuis si longtemps! Il ne peut plus me faire rougir, ce mal, et me paroître indigne de moi, à présent que je sais qu'il m'est commun avec vous. Je regarde comme une plaisanterie ce que vous me dites, que vous trouveriez quelque soulagement à vos maux, si vous pouviez vous entretenir avec moi sur ce chapitre. Ce langage me conviendroit mieux qu'à vous; mais, vous devez l'avoir éprouvé comme moi, ces remèdes ne servent qu'à nourrir et entretenir le mal... Le plus grand secret que j'aie trouvé pour prévenir les maux de la vie, c'est de ne rien faire, sans avoir bien examine auparavant à quoi l'on s'embarque. » (Mém., t. II, p. 439.)

Le premier vers rappelle ces mots du Psalmiste : Vigilavi, et factus sum sicut passer solitarius in tecto.

IL EST JALOUX DE LA BRISE QUI JOUE AVEC LAURE ET DU RUISSEAU QUI COULE A SES PIEDS.

Aura, che quelle chiome blonde e crespe.

Brise, qui des baisers de ta lèvre lutine Effleures en jouant les cheveux adorés, Qui disperses les flots de leurs anneaux dorés Sur ce col gracieux plus blanc que Véglantine ;

Tu semblés aiguiser cette arme clandestine Dont la rigueur se voit sur mes traits éplorés; Moi, cherchant mon trésor aux lieux inexplorés, Je vais comme un coursier qui bronche et se mutine.

Tantôt je m'en crois loin, tantôt je m'en crois près; Je m'élève d'abord et je retombe après ; De la réalité je passe à la chimère.

Avec l'astre vivant qui charme tous les yeux, Douce chaleur, demeure ; et toi, ruisseau joyeux, Puissé-je avec ton cours changer ma vie amère .'

Pétrarque désire changer le cours agité de sa vie contre le cours limpide de la Sorgue. Rien de plus désirable, en effet, que de voir couler ses jours sans trouble et sans tempête comme des flots calmes et purs.

Un clair ruisseau!... Quoi de plus gracieux d'ailleurs et de plus reposant pour la pensée ! Il miroite sur du sable d'or au milieu d'un riant vallon. Son onde cristalline murmure doucement. Sa fraîcheur entretient les fleurs de la prairie. Des oiseaux chantent sur les ombrages de la rive. La chèvre, la brebis, la génisse paissent sur ses bords. Des bergers, des bergères complètent l'animation du paysage. L'écho retentit de leurs cris joyeux et du son de la trompette rustique. Nous voici transportés dans le monde pastoral. Théocrite et Virgile nous charment l'esprit avec les réminiscences de leurs idylles et de leurs bucoliques. Horace nous récite ses vers à la fontaine de Blandusie, et les fausses paysannes d'Honoré d'Urfé nous font oublier sur les bords du Lignon les ennuis et les misères de la vie réelle.

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