‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 22 sur 113 · SOUS LA FIGURE DU LAURIER IL PEINT SON AMOUR POUR LAURE · texte numérisé non relu

SOUS LA FIGURE DU LAURIER IL PEINT SON AMOUR POUR LAURE

Amor con la man destra il lato manco.

De sa main droite, Amour, à gauche ouvrant mon flanc,

Juste au milieu du cœur m'enfonça par malice

Ce vivace laurier dont le feuillage lisse

A la verte émeraude est presque ressemblant .

Le labeur de ma plume à mes pleurs se mêlant, Et l'humide soupir qui de mes lèvres glisse, L'ont fait croître si bien qu'on sent avec délice L'odeur de ses r aîné aux jusqu'au ciel s' exhalant.

La gracieuseté, la vertu vigilante,

La beauté sans égale et le renom d'honneur

Ont affermi le pied de cette noble plante.

Telle en tous lieux mon sein la porte avec bonheur. Je l'aime, sans vouloir que ma tête en soit ceinte, Je l'aime avec respect comme une chose sainte.

L'abbé Roman n'aimait pas l'allégorie du laurier. Voici son appréciation que plusieurs auteurs ont partagée :

« Gravinaa beau dire que ces jeux de mots de Laure et de Laurier, que ces allusions perpétuelles à la fable d'Apollon et de Daphné ne sont pas froides. Il faudrait être persuadé du système de la métempsycose, et croire fermement que l'âme de Daphné avoit passé dans le laurier, et du laurier dans le corps de Laure pour les trouver supportables. Pétrarque, dans le double délire de l'amour et de la poésie, avoit imaginé cette transmigration. » (Vie de Pétrarque, p. 34.)

L'abbé de Sade est plus indulgent. « Depuis qu'Horace, dit-il, a permis aux poè'tes de tout oser, on ne doit pas faire un crime à Pétrarque de cette fiction. » (Mém., t. I, p. 180.)

Quant à moi, je ne trouve pas mauvais que Pétrarque se soit ingénieusement donné le moyen de varier ses louanges à Laure, en confondant son nom avec le laurier et avec L'aura.

LES CHANTS ET LES PLEURS LUI SONT EGALEMENT DOUX, PUISQUE LAURE EN EST LA CAUSE.

Cantai; or piango; e non men di dolce\\a.

Naguère je chantais, je pleure maintenant ,• Si les chants m'étaient doux, non moins le sont les larmes Car une noble cause offre toujours des charmes, Que le bien ou le mal soit Veffet dominant.

Aussi dédain, pitié, ton rude, air avenant Ne réveillent en moi l'espoir ni les alarmes; Nul fardeau ne me pèse, et telles sont mes armes Que mon cœur ne craint plus le regard fulminant .

Que ma dame et l'Amour, le monde et la fortune S'entendent pour me faire une guerre importune '. Mon malheur n'en sera ni plus ni moins complet.

Que brûlant ou glacé je languisse ou je meure, Dans mon paisible état néanmoins je demeure , De mon adversité tant la source me plaît!

L'abbé de Sade s'est-il trop pressé de nous annoncer {sonnet CLXXXI) que Pétrarque ne gémirait plus? Ou le sonnet ci-contre est-il de l'année 1346, comme il le suppose ? Peu importe.

Dans la XXe canzone, placée entre les sonnets CLXXII et CLXXIII, Pétrarque pleure plus longuement qu'ici, et finit de même par déclarer qu'il est content de son sort.

« Ainsi de bien aimer je porte le tourment, et du péché d'autrui je demande pardon ; ou plutôt du mien même; car je devais détourner mes yeux de la lumière trop vive et fermer l'oreille au chant de la sirène; et encore n'ai-je pas regret que mon cœur soit inondé de ce doux poison...

« O ma chanson, je resterai ferme sur le champ de bataille, puisque c'est un déshonneur de mourir en fuyant ; et moi-même je m'en veux de tels gémissements, si douce est ma destinée, si doux sont mes pleurs, mes soupirs et ma mort... »

IL CHANTE, INSPIRE PAR LE BONHEUR DE REVOIR LAURE. r piansi; or canto; che 'l céleste lutne.

J'ai pleuré; maintenant je chante avec ivresse ; Car ce vivant soleil laisse à mes yeux charmés Le céleste bonheur de voir les traits aimés Tout empreints par V Amour de grâce enchanteresse.

C'est ce dieu, sans pitié pour ma longue tendresse , Qui fait que de mes pleurs tels ruisseaux sont formés, Que rames, gué^ ni port, secours accoutumés , Ne peuvent, quels qu'ils soient, m aider en ma détresse.

De mon sein s'échappait un torrent de sanglots; Et si loin le rivage était delà les flots Qu'à peine la pensée en comblait la distance.

Par bonheur, à défaut des palmes du vainqueur , Le rameau d'olivier vient apaiser mon cœur : La pitié veut qu'encor je tienne à l'existence.

Quatre vers suffisent à l'abbé de Sade pour traduire ce sonnet. Les voici :

Je soupirois et je chante à présent.

La source de mes pleurs vient d'Ctre enfin tarie ; Mon soleil reparaît à mes yeux plus brillant. En m'annonçant la paix, il prolonge ma vie.

Le traducteur justifie son laconisme aux dépens du texte italien : « Je ne crains pas, dit-il, que les plus grands adorateurs de Pétrarque me fassent un crime de cette réduction; ce que j'ai retranché est une des plus ridicules métaphores qu'on ait employées dans la langue italienne. Pétrarque se représente dans un grand lac formé de ses larmes, d'où il prétend quil n'y a point de gué, de pont, de rames ni de voiles qui puissent le tirer, pas même des ailes : dans un fleuve si profond et si vaste, que son esprit même avoit peine à atteindre le bord. Il me semble que cela est mauvais dans tous les pays et dans tous les temps. » {Mém., t. II, p. 296.)

Au lecteur de juger.

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