‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 25 sur 113 · IL SE FELICITE DE CE QUE LAURE LUI A PASSE SON OPHTHALMIE · texte numérisé non relu

IL SE FELICITE DE CE QUE LAURE LUI A PASSE SON OPHTHALMIE

Quai ventura mifu, quando dall' uno.

Quel bonheur j'éprouvai, lorsque, voyant une ombre Sur l'un des plus beaux yeux que Von puisse admirer, J'obtins, comme mon cœur devait le désirer, Que mon œil fût aussi couvert d'un voile sombre !

A mon retour près d'elle, après craintes sans nombre, Lorsqu'il me fut permis de vivre et respirer , Amour par un appât eut l'art de m attirer Dans ses pièges trompeurs où plus d'un pied s'encombre.

C'est de l'œil droit, ou mieux, du soleil droit que vint A mon œil droit le mal qui me semble divin, Qui loin de m? affliger me met en allégresse.

Il a fait le trajet par un magique élan, Ayant, comme l'étoile à travers l'air filant, Pour guide la nature et ma vive tendresse.

L'abbé Roman commente ainsi ce sonnet et l'avantdernier de ceux qui précèdent :

« Les beaux yeux de Laure furent le siège d'une "maladie cruelle ; on craignoit qu'elle n'en perdît l'usage. Quelle perte, grand Dieu!... Pétrarque la visitoit souvent; il fixoit ses regards immobiles sur les yeux de sa maîtresse. Merveilleuse sympathie des amants! Un trait invisible, parti de l'œil droit de Laure, vint frapper le même œil de Pétrarque. Il le sentit; son œil se troubla, s'enflamma, s'affoiblit. Quel plaisir pour lui de partager le mal de Laure ! C'étoit une faveur précieuse de l'amour, que cette communication rapide. Mais quels furent ses transports, lorsque, revenant chez elle, il la trouva parfaitement guérie ! » (Vie de Pétrarque, p. i3q.)

Une petite pointe de raillerie perce dans ce commentaire. L'incident prête un peu à rire, en effet. 11 prouve du moins la sincérité de Pétrarque. Aurait-il imaginé pour une Iris en l'air cet échange de mal d'yeux dont les détails sont si rebelles à la poésie?

LAS DE LA SOLITUDE ET DE LUI-MEME, IL SE REFUGIE A CONTRE-CŒUR PARMI LES HOMMES.

O cameretta, che giàfosti un porto.

O ma petite chambre, asile bien-aimé Où, les jours orageux, me consolait l'étude, Je trouble chaque nuit ta douce solitude, Par les gémissements de mon cœur alarmé.

O petit lit, qui m'as tant de fois ranimé

En m offrant le repos après l'inquiétude,

Voici que je te noie avec ingratitude

Dans le torrent de pleurs que l'amour a formé.

En vain vous m'êtes chers, en vainjevous regrette, Je vous quitte. Adieu donc ma tranquille retraite! Enfuyant, c'est aussi moi-même que je fuis.

Et qui l'aurait pensé ! Moi qui hais le vulgaire, Je vais vivre au milieu de lui comme naguère, Tant je crains de rester seul avec mes ennuis !

Pétrarque, âme sensible jusqu'à l'exaltation, était de nature essentiellement mobile et inquiète. A Vaucluse, il regrettait l'Italie; en Italie, il regrettait Vaucluse. Dans la solitude, il pensait au monde, et dans le monde, à sa cameretta.

J.-J. Rousseau, à qui on l'a comparé, lui ressemblait, en effet, par la sensibilité, par l'enthousiasme, et avait les mêmes accès d'humeur mondaine et misanthropique. Tous deux ont passé leur vie à transporter leurs pénates d'un lieu à un autre, ne trouvant nulle part la réalisation de leurs rêves. Tous deux étaient doués de facultés brillantes. Tous deux sentirent les délicatesses de l'amour et cédèrent à de vulgaires entraînements : avec cette différence toutefois que Jean-Jacques fit parade de son désordre et mit ses enfants à l'hospice, tandis que Pétrarque, honteux et repentant de ses chutes, les dissimula le plus possible, et pourvut, comme un père dévoué, à l'éducation de son fils et de sa fille.

SON AMOUR L ENTRAINE MALGRE LUI VERS LAURE. Lasso Amor mi trasporta ov 'io non voglio.

Plus loin que je ne veux Amour, hélas ! m'entraîne. Je sens bien que je sors du respect obligé, Que je suis indiscret avec l'ardeur que j'ai Pour celle que mon cœur nomme sa souveraine.

Et pourtant il n'est pas un pilote qui prenne Plus soin de son navire avec luxe chargé, Que moi de mon esquif à demi naufrage, A travers les écueils de sa fierté de reine.

Le vent de mes soupirs et ronde de mes pleurs L'emportent maintenant pour comble de malheurs Sur des flots où la nuit tend son sinistre voile.

Mon infortune étrange est son unique fret ; Sous un plus lourd fardeau bientôt il périrait, Privé qu'il est déjà de rames et de voile.

PENDANT LA VIE DE LAURE. g?>

L'amour malheureux de Pétrarque a été plus utile à son génie que ne l'aurait été l'amour satisfait.

« La lutte qu'il soutint contre son amante, dit M. Mézières, les alternatives d'espérance et de tristesse qui se partageaient sa vie, les émotions contraires, mais puissantes, qu'il éprouvait tour à tour, excitèrent et fécondèrent sa pensée. La douleur fit jaillir du plus profond de son être des sentiments que la volupté eût endormis. La plénitude du bonheur n'eût-elle pas émoussé ses facultés poétiques; n'eût-il pas été trop satisfait de la réalité pour que son imagination cherchât d'autres jouissances que les jouissances réelles?... Si Laure avait succombé, il n'y aurait eu dans le monde que deux amants heureux de plus. Elle résista, et sa résistance nous valut, à nous, un grand poète; à elle, la gloire. Elle y gagna l'immortalité. Sortie victorieuse d'un combat difficile, chantée par un amant dont elle ne satisfit pas la passion, mais dont en revanche elle excita le génie, elle conquit sa place dans la mémoire des hommes, comme un exemple de ce qu'il y a de noblesse innée dans le cœur de la femme, et de ce que cache de force la faiblesse apparente du sexe féminin. » (Etude, p. i zG et 127.)

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