‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 26 sur 113 · IL NE PEUT SE SOUMETTRE A LA DEFENSE DE REVOIR LAURE · texte numérisé non relu

IL NE PEUT SE SOUMETTRE A LA DEFENSE DE REVOIR LAURE

Amor, iofallo; e veggio il mio fallire.

Je suis coupable, Amour, je l'avoue humblement. Mais j'agis comme un homme ayant le feu dans l'âme: Sans cesse la chaleur s'accroît avec la flamme, Et la raison succombe en un pareil tourment.

Je résistais naguère à mon entraînement, Pour épargner un trouble au beau front qu'on acclame. Je n'ai plus ce pouvoir, je ne crains plus le blâme ; La douleur me transforme en téméraire amant.

Si contre ma coutume, Amour, je m'aventure, La faute en est à toi qui, forçant ma nature. M'as montré le salut hors du chemin frayé.

La cause en est surtout aux rares dons de Laure. Fais donc et dans son cœur et sur sa lèvre éclore Le pardon d'un écart par tendresse essayé.

Quelques passages de la canzone XX peuvent servir de commentaire à ce sonnet.

« Maintenant que je ne puis obtenir de ma dame la faculté de la voir comme naguère, tu vois, Amour, h quoi je suis réduit, à user de l'artifice que tu m'enseignes. Je ne sais si je ne dois pas m'indigner de ce qu'à mon âge tu m'obliges à dérober, comme un voleur, la belle lumière charmante sans laquelle je souffre à mourir...

« Les yeux suaves, dans lesquels je puisais la vie, ont été pour moi, dans le principe, si prodigues de leurs hautes et divines beautés, que j'ai vécu comme un homme soutenu, non par ses propres forces, mais par un secours caché; aussi n'ai-je offensé ni ces beaux yeux ni d'autres. Maintenant, quoi qu'il m'en coûte, je deviens rebelle et importun; le pauvre, étant à jeun, ne se permet-il pas des actes que, dans une meilleure situation, il condamnerait lui-même ? Si donc l'envie m'a fermé les mains de la pitié, la faim amoureuse et l'impuissance de la satisfaire doivent m'absoudre de mes fautes. » V. la note du sonnet CLXXII.

La pensée du second tercet a été exprimée par Pline, dans la préface du premier livre d'Ausonius Gallus : Inque meis culpis tu tibi da veniam.

g6 LES SONNETS DE PETRARQUE

SUR CE QU'UN PRINCE, DANS UNE FETE, AVAIT CHOISI LAURE POUR LA BAISER AU FRONT ET SUR LES YEUX.

Real natura, angelico intelletto.

Ame digne d'un roi, sérieuse et vaillante, Angélique nature, esprit lucide et franc, Regards d'aigle, cœur noble à tous les cœurs s'offrant Perspicacité vive et jamais défaillante :

Tel il parut au sein de la fête brillante. Nombreuses étaient là les dames de haut rang Lui, ravi, transporté, bon juge au demeurant, Sut choisir la plus belle et la plus accueillante.

Car d'un geste écartant les muguets d'alentour, Il s'approcha de Laure et lui dit sans détour Qu'elle était bien de Dieu le plus parfait ouvrage.

Et sa lèvre, aussitôt après ce compliment, Sur ses yeux et son front se posa galamment, Acte étrange mais doux, et dont je pris ombrage.

L'incident qui donna lieu à ce sonnet est raconté par MM. Lafond dans les termes suivants :

« Charles de Luxembourg, que Clément VI, soutenu par la France, avait fait élire, en 1346, roi des Romains sous le nom de Charles VI, vint en remercier le pape à Avignon. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à la majesté impériale. Dans un bal magnifique qu'on lui donna, le nouvel empereur se fit montrer Laure dont il avait entendu parler, et, d'un geste écartant la foule qui la séparait de lui, il alla droit à elle, la prit par la main et l'embrassa sur le front et sur les yeux pour lui faire honneur, selon la coutume de France. Pétrarque, caché dans la foule, ressentit une vive jalousie du baiser impérial ; il l'a exprimée dans un sonnet charmant où il décrit cette scène avec beaucoup de grâce et de naïveté. » {Dante, Pétrarque... p. 106.)

Les commentateurs n'étaient pas d'accord sur le nom du prince qui fut si galant pour Laure. Velutello crut que c'était Charles, duc d'Anjou et comte de Provence. Le cardinal Bembo, Bernardin, Daniel et M. de la Bastie portèrent leur conjecture sur Robert, roi de Naples. Quelques-uns nommèrent son fils, le duc de Calabre.

L'abbé de Sade, dans une dissertation spéciale (note XVIII), s'est prononcé pour Charles de Luxem bourg, et son opinion a prévalu.

IL DEMANDE PARDON DE LA VIOLENCE DE SON AMOUR. r ho pregato Amor, e nel riprego.

Je prie encore Amour, maintes fois supplié, D'exposer à vosyeux mon humble repentance, O reine de mon âme et de mon existence, Si hors du droit chemin je me suis oublié.

J'en conviens franchement , Madame, j'ai plié Après un vain essai de lutte et résistance. Le désir est plus fort qu'une belle sentence; Du joug de la raison je me suis délié.

Vous que le ciel doua, dans sa grâce infinie,

D'un esprit éminent, d'une vertu bénie,

Dites, pour vous montrer sensible à mes regrets

« Est-ce sa faute à lui s'il perd pour mon visage

« La paix et le sommeil et de ses sens l'usage P

x // a le cœur trop tendre, et moi, j'ai trop d'attraits ! »

^ La fin de ce sonnet a quelque analogie avec celle d'un sonnet moderne :

Jeune blonde, pourquoi, brillante de fraîcheur, Votre tête prend-elle une pose dolente?

Pourquoi vous penchez-vous comme une frêle plante Que courbe sous ses pas l'insensible faucheur?

Pourquoi faites-vous voir la grâce et la fraîcheur De votre main? Pourquoi, rêveuse nonchalante, Votre œil bleu plonge-t-il en notre âme brûlante, Comme au fond d'un lac pur tait celui du pêcheur?

Oh! pourquoi votre voix parle-t-elle si tendre? Est-ce pour être aimée? ou rien que pour entendre En l'honneur de vos yeux de ravissants propos ?

Ah! soyez, par pitié, moins belle et moins charmante-' Pour un regard trop doux, une parole aimante, Il est de pauvres cœurs qui perdent le repos. Ph. L. D.

Ovide avait déjà dit :

Aut esses formosa minus, pcterere modesto; Audaces facie cogimur esse tua.

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