‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 27 sur 113 · SUR UNE MALADIE DE LAURE · texte numérisé non relu

SUR UNE MALADIE DE LAURE

L'alto Signor dinan^i a cui non vale.

Le sublime seigneur à qui tout rend les armes, A qui Von ne saurait par la fuite échapper, D'une perfide flèche eut soin de me frapper En leurrant mon esprit d'un espoir plein de charmes

Ce premier coup fut rude et je vécus d'alarmes. Mais, pour venir plus tôt à bout de me happer, Il me perça d'un trait qu'il avait fait tremper Dans un mélange amer de tendresse et de larmes .

De ces blessures, l'une est un feu dévorant; L'autre me fait gémir sur votre état souffrant ; Toutes deux sont d'accord pour me torturer l'âme.

Mais mes pleurs répandus n'ont pas encore éteint L'incendie amoureux dont mon cœur est atteint; Mon désir, au contraire, en leur onde s 'enflamme .

L'amour était pour Pétrarque le petit dieu mythologique qui perce le cœur avec ses flèches. Dante en a fait une espèce de barbare poussant à l'anthropophagie. Voici ce qu'on lit dans cette bizarre élucubration, mêlée de prose et de vers, nommée Vita nuova, où il raconte ses amours avec Béatrix :

« Rentré dans la partie la plus solitaire de mon logement, je me mis à penser à cette personne qui s'était montrée si courtoise envers moi; et, tout occupé d'elle, je fus pris par un doux sommeil, pendant lequel j'eus une vision merveilleuse. Il me sembla voir une nuée couleur de feu, et au milieu un seigneur d'un aspect effrayant pour ceux qui le regardaient. Quant à lui, chose admirable! il me parut gai. Il dit beaucoup de choses que je n'entendais pas, si ce n'est quelquesunes, et entre autres ces paroles : Ego Dominus tuns : c'est moi qui suis ton maître. Je crus le voir tenant dans ses bras une personne endormie, nue et enveloppée seulement d'un drap couleur de sang. Je la reconnus tout aussitôt pour la Dame inspirant la vertu, qui avait daigné me saluer le jour précédent. Celui qui la portait tenait dans l'une de ses mains quelque chose qui était tout en feu, et il me dit ces mots : Vide cor tuum : vois ton cœur. Et après quelques instants, je crus voir qu'il éveillait celle qui dormait, et qu'à l'aide de toutes sortes d'inventions, il lui faisait manger cette chose ardente qu'il tenait dans sa main, ce qu'elle ne faisait qu'avec crainte et répugnance. Mais il ne se passa pas beaucoup de temps sans que la gaieté du

IL DIT A SON CŒUR DE RETOURNER VERS LAURE, SANS RÉFLÉCHIR QU'IL EST RESTÉ DANS SES YEUX.

Mira quel colle, o stanco mio cor vago!

Vois-tu cette colline, ô mon cœur soucieux? Là nous avons hier laissé fière et plaintive Celle qui, regrettant sa douceur attentive, Voudrait maintenant faire un lac avec mes yeux.

Va vers elle. Pour moi, je ne suis plus joyeux ,• Je reste seul. Va donc! Fais une tentative Pour adoucir un peu ma souffrance craintive, En ramenant sur moi son regard gracieux.

Mais que dis-je, insensé? De quelle fantaisie,

De quelle illusion ai-je l'âme saisie ?

Je parle avec mon cœur comme s'il était là.

Ai-je donc oublié que, sentant ma détresse, Il ne s'éloigna point de ma belle maîtresse. Et que sous ses longs cils il se dissimula?

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seigneur se changeât en plaintes; et, toujours pleurant, il serrait cette Dame dans ses bras, et se dirigea avec elle vers le ciel. » (Tr. Delécluze.)

Dante, un peu plus loin, répète en vers ce qu'il vient d'écrire en prose.

Ce cœur mangé au naturel me dégoûte. Le sire de Fayel eut au moins l'attention de faire accommoder convenablement celui du châtelain de Coucy avant de le servir à sa femme.

L'imagination de Pétrarque est plus gracieuse que celle de Dante.

Peut-être est-elle trop mignarde dans le sonnet cicontre. Mais l'ingénieuse fiction varie agréablement l'expression d'un invariable sentiment. Tous les détails sont du vrai domaine de la poésie.

SON CŒUR QU IL A LAISSE A LAURE FAIT D INUTILES VŒUX. Fresco, ombroso, fiorito e verde colle.

O colline fleurie, ô verdoyant ombrage, OU tantôt en rêvant et tantôt en chantant, S'assied celle qui semble un céleste habitant Et qui de tout 'le monde enlève le suffrage !

Mon cœur, resté près d'elle au moment de l'orage, {Puisse-t-il y trouver le bonheur qu'il attend!) Sur l'herbe aujourd'hui va recherchant et comptant Les endroits que ses pieds ont touchés sans outrage.

Il s'arrête avec elle et lui dit humblement : « Ah! que n'est-il ici ce malheureux amant ! » Elle de rire alors de ses vœux, de mes larmes.

Vraiment des jeux du sort rien ne peut approcher : Dépouillé de mon cœur, moi, je suis un rocher ; Et vous, le paradis, ô lieux pleins de ses charmes.

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Ce paradis terrestre était sans doute le même que celui célébré dans la canzone Chiare, fresche e dolci acque dont il a été déjà question. (V. note préliminaire de la série IV.) Voltaire l'admirait, cette canzone, lui qui n'admirait pas Pétrarque, et l'a traduite en vers. La voici en prose :

« Claires, fraîches et douces ondes, où posa son beau corps celle qui seule me paraît une dame ! Arbre gracieux dont elle se plut (je m'en souviens avec un soupir) à faire une colonne pour son beau flanc ! Herbes et fleurs qu'elle a couvertes de sa robe élégante et de son sein angélique! Air Serein et sacré où Amour m'a ouvert le cœur avec ses beaux yeux ! Ecoutez mes dernières paroles gémissantes.

« Si tel est mon destin, qu'Amour close mes yeux baignés de larmes! Puisse mon corps reposer au milieu de vous, et que mon âme, libre de sa dépouille, retourne à sa première demeure! La mort me sera moins cruelle, si j'emporte, à ce passage douteux, une si douce espérance. Mon esprit las ne pourrait, dans un port plus abrité, dans une fosse plus tranquille, fuir mes os et ma chair meurtrie.

« Le temps viendra peut-être où cette beauté cruelle visitera, plus douce, ce lieu où elle m'aperçut ppur la première fois. Peut-être ses regards curieux s'v porteront-ils avec joie, pour ne voir, ô douleur! qu'un peu de terre entre les rochers. Peut-être ses soupirs, gui-

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il conseille a un ami, eprouve comme lui dans ses amours, d'élever son âme a dieu.

// mal mipreme, e mi spaventa il peggio.

Mes maux vont grandissant et m'arrachent des cris; La route est devant eux si largement frayée Que ma raison s'enfuit de mon âme effrayée. Daigne entendre ma plainte, ô toi qui m' as compris.

Deux partis sont à prendre et troublent mes esprits; La guerre qui fait peur doit-elle être essayée? Puis-je vouloir la paix par la honte payée? Mais que m' importe ? au ciel nos destins sont écrits .

Souffrant aussi d'amour, ami, tu me réclames Un remède assuré contre d 'ardentes flammes ; A ma science, hélas l bien à tort tu recours.

Mon conseil est pourtant qu il faut que nos pensées

S'élèvent vers le but des âmes oppressées;

Car le trajet est long, et les ans sont bien courts.

dés par l'Amour, imploreront-ils ma grâce et ferontils violence au ciel, tandis qu'elle essuiera ses yeux avec son beau voile.

« Des beaux rameaux descendait, douce réminiscence, une pluie de fleurs sur son sein. Elle siégeait, modeste, au milieu de la gloire dont l'amoureuse ondée la couvrait. Des fleurs tombaient sur son vêtement; quelques-unes sur ses blondes tresses, polies comme l'or. D'autres tombaient sur la terre et dans l'eau. D'autres descendaient en tournoyant dans l'air et semblaient dire : C'est ici que règne l'Amour.

« Que de fois j'ai dit alors avec admiration : « Celle-ci sans doute est née au paradis. » J'oubliais tout. Son port divin, son visage, ses paroles, son sourire m'avaient si bien séparé de la réalité que je m'écriais, croyant être au ciel : « Comment et quand suis-je venu là ? Depuis lors cette herbe me plaît tant que je ne trouve le repos nulle autre part... »

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