LES DEUX ROSES
Due rose fresche, e coite in paradiso .
Deux roses qui semblaient au paradis cueillies, Tel fut l'aimable don qu'un émérite amant Nous offrit l'autre jour fort gracieusement Pour rajeunir de mai les coutumes vieillies.
De galantes douceurs qu'un rustre eût accueillies , Il escorta si bien son hommage embaumant Que chacun de nous deux fut dans V enchantement , Et s'empressa de rire à ses folles saillies.
« Vit-on jamais, dit-il, tel couple d'amoureux! » Et mêlant à sa joie un soupir langoureux, Il nous abandonna les vermeilles corolles.
Nous reçûmes ainsi la louange et les fleurs. Ce souvenir m'égaie au milieu de mes pleurs. O r heureuse journée / ô les gentes paroles!
Les auteurs que je consulte ordinairement ont tous parlé de ce gracieux sonnet. Voici ce qu'en dit Ginguené, t. II, page 5 14, de son Hist. litt. d'Italie, édition de 181 1 :
« Au retour du printemps, et le premier jour de mai, Laure se promenait avec ses compagnes; Pétrarque la suit. On s'arrête devant le jardin d'un vieillard aimable, qui avait consacré toute sa vie à ï amour (c'était apparemment Sennuccio del Bene) et qui s'amusait à cultiver des rieurs. Laure et Pétrarque entrent dans ce jardin. Le vieillard, enchanté de les voir, va cueillir ses deux plus belles roses, et les leur donne en disant: « Non, le soleil ne vit point un pareil couple d'amants. » Ce mot, ces deux roses et toute cette petite action fournissent à Pétrarque un sonnet coloré, pour ainsi dire, de toute la grâce du sujet et de toute la fraîcheur du printemps. »
Les mots soulignés sont empruntés à l'abbé de Sade.
Voir sur Sennuccio del Bene, l'aimable vieillard, les sonnets LXXXV, LXXXIX et CGXLVI.
IL PRIE LE CIEL DE LE FAIRE MOURIR AVANT LAURE . L'aura, che 'l verde lauro e l'aureo crine
L'aure^ légère haleine, heureuse de courir Sur le laurier brillant et sur les blondes tresses, Fait par ses jeux divers et ses mille caresses Les âmes de leur corps émigrer pour souffrir.
C'est une rose pure. En a-t-on vu s'ouvrir Une telle parmi les plus enchanteresses? Une plus digne enfin d'amoureuses tendresses ? Avant elle, ô mon Dieu, que je voudrais mourir'.
Car ne serait-ce pas une douleur publique Si la mort enlevait ce trésor angélique, Si le monde perdait cet astre radieux?
Et moi, vivrais-je encor sans l'unique pensée Qui me remplit le cœur, sans la voix cadencée Dont j'écoute, ravi, les chants mélodieux ?
Laure est une brise qui joue avec les âmes et les ravit : c'est aussi une rose délicate qui s'incline mourante.
« Quel surcroît de douleur pour Pétrarque, dit l'abbé Roman, lorsqu'il apprit qu'elle étoit dangereusement malade! Sa santé étoit délicate; la nature n'avoit uni cette belle âme à ce beau corps que par le plus foible lien ; des inquiétudes secrètes, des chagrins domestiques, des émotions vives; repousser et retenir un amant toujours cher; se combattre et se vaincre soimême, c'étoit trop de secousses à la fois pour des organes aussi frêles que sensibles. Le vœu de Pétrarque étoit de mourir avant Laure. L'univers devoit rentrer dans le néant avec elle : il ne vouloit pas être témoin de ce désastre épouvantable. » (Fie de Pétrarque, p. i38.)
Le mot Uaure a été expliqué; V. sonnets L et