IL SE DÉFEND DU REPROCHE D'EXAGERER LA BEAUTÉ DE LAURE
Parràforse ad alcun, che 'n lodar quella.
Peut-être, cher lecteur, crois-tu que j'amplifie L'éloge que je fais de ma divinité.
Tant de beauté, de grâce et de philosophie Te font douter à tort de ma sincérité.
De mes vers négligents c'est moi qui me défie: Mon style est au-dessous de la réalité. Viens voir celle que j 'aime et que je glorifie, Et ne dis plus : « Mensonge! hommage immérité! »
Mais dis plutôt : « Le but auquel cet homme aspire « De la muse eût lassé tout l'amoureux empire, «. Depuis V aveugle grecjusqiCau cygne latin. »
Oui, je doute qu'au monde il se trouve une lyre Digne de célébrer l'objet de mon délire. La mienne, en l'essayant, obéit au destin.
Pétrarque avait dit, au sonnet CLIII, que Laure eût inspiré Homère et Virgile, si elle eût vécu de leur temps, et il s'était plaint modestement d'être aussi peu digne de chanter ses vertus et sa beauté qu'Ennius de célébrer la gloire de Scipion.
Dans le sonnet ci-contre, il revient à la même idée : il répète que les louanges de Laure eussent lassé les princes de l'éloquence et de la poésie, Démosthène, Cicéron, Homère et Virgile: mais il ajoute que, s'il ose élever la voix, c'est qu'il obéit au destin.
La traduction du premier tercet désigne les poètes en général depuis Homère jusqu'à Virgile. Le texte est plus précis; il désigne Cicéron, Virgile et Homère par leur lieu de naissance :
E cosa da stancar Athene, Arpino, Mantoua e Smirna,
IL VEUT QU ON ADMIRE LAURE AVANT QUELLE SOIT SUR- PRISE PAR LA MORT, DONT L'HEURE EST INCERTAINE.
Chi vuol veder quantunque pub Natura.
Si tu veux voir, lecteur, ce que peut la nature Quand Dieu guide et bénit ses efforts généreux , Admire le soleil de mes chants amoureux, La merveille du monde et présente et future.
Mais viens bientôt; la mort prend toute créature Sans révéler l'instant de ses coups rigoureux ; Laure étant attendue au sein des bienheureux, Il se peut que le ciel hâte sa sépulture.
En arrivant à temps, tu verras la beauté, La vertu, la noblesse, un air de loyauté, Harmonieusement unis dans sa personne.
Alors, tout ébloui de ses attraits divers,
Tu me reprocheras la froideur de mes vers.
Viens donc, te dis-je, avant que la faux la moissonne.
Pétrarque continue ses louanges hyperboliques. Il feint encore de craindre que ses rimes ne soient pas à la hauteur des mérites de Laure, puis il invite le lecteur à s'assurer par lui-même des mérites de son idole : Venez la voir, dit-il dans ce sonnet et dans le précédent.
Aurait-il poussé la fiction jusqu'à dire d'une Iris en l'air : Vene^ la voir? Ce n'est pas impossible. Cependant, si l'on rapproche ce détail de mille autres épars dans ses œuvres, il est difficile de suspecter sa bonne foi et de ne pas croire à l'existence d'une Laure quelconque, flattée, embellie, si l'on veut, par son imagination, mais enfin ayant eu vie. Et s'il a réellement aimé une Laure, pourquoi ne serait-ce pas Laure de Noves? En est-il une autre dont les droits à son adoration soient mieux établis ?
Le premier vers rappelle un vers de Dante : Ella è quanto di ben puofar natura, et une phrase de Cornélius Népos : In hoc natura quid efficere possit videtur experta.