TRISTE PRESSENTIMENT
Quai p aura ho quando mi torna a mente.
Toujours avec effroi revient à mon esprit Le jour où je partis , laissant Laure pensive, Et mon cœur avec elle .'... O pensée oppressive ! Et sans cesse pourtant mon âme s'en nourrit.
Dans un cercle brillant je la vois qui sourit Comme une pâle rose. Elle semblait passive, Ne montrant ni plaisir ni tristesse excessive : Un souci sur son front était à peine écrit.
Elle avait déposé les étoffes soyeuses,
L'or, les perles, les fleurs. Plus de chansons joyeuses.
Plus de longs entretiens soutenus gentiment...
Rien ne V intéressait dans sa morne attitude. Pour elle depuis lors je vis d'inquiétude. Puissé-je me tromper dans mon pressentiment 1
En partant pour l'Italie au mois de novembre 1347, et en faisant ses adieux à Laure, Pétrarque eut le pressentiment qu'il ne la reverrait plus. Ces adieux, ces tristes prévisions laissèrent dans son cœur une émotion profonde, dont l'expression se retrouvera fréquemment sous sa plume. Ce sonnet et les cinq suivants reflètent les premières douleurs de la séparation. On peut les réunir dans le même commentaire.
« A la fin de septembre, dit l'abbé de Sade, Pétrarque, bien déterminé à aller fixer son séjour en Italie, malgré les instances du pape et les prières de ses amis, crut devoir passer les restes de l'automne à Vaucluse, pour se préparer à son départ, et rétablir sa santé qui avoit été un peu dérangée.
« Avant de partir d'Avignon, il alla prendre congé de Laure. Il la trouva dans une assemblée où elle alloit ordinairement. Voici le compte qu'il rend de ces adieux dans quelques sonnets, dont je ne rapporterai que le précis :
« Je la trouvai assise au milieu des dames avec qui « elle avoit coutume de vivre, comme une belle rose « dans un parterre, entourée de fleurs plus petites et a moins brillantes qu'elle. Rien de plus modeste que « son air. Elle avoit quitte toutes ses parures, les « perles, les guirlandes et les couleurs gaies. Quoi- « qu'elle ne fût pas triste, je ne lui vis pas son enjoue- « ment ordinaire; elle étoit sérieuse, et paraissoit rèver- « Je ne l'entendis pas chanter, ni parler avec cette
Il8 LES SONNETS DE PETRARQUE
LAURE LUI DIT EN SONGE QU IL NE LA REVERRA PLUS. Solea lontana in sonno consolarme..
Laure, quand j'étais loin, naguère avait l'usage De m apparaître en songe et de me consoler. Mes rêves maintenant ne font que m' affoler ,• Je me crois au milieu d'un sombre paysage.
Elle revient encor ,• mais sur son beau visage La sincère pitié semble au mal se mêler. Elle sourit encor, mais ne peut me parler Sans affliger mon cœur d'un sinistre présage.
«. Te souviens-tu, dit-elle avec austérité,
.; Du jour où je partis à pas précipité,
« Sans regarder tes pleurs te laissant solitaire?
« N'ayant qu'un vague doute, alors f ai dû me taire,
« Maintenant je connais toute la vérité:
« Ami, n'espère plus de me revoir sur terre... »
« douceur qui charmoit. Elle avoit l'air de quelqu'un « qui craint un mal qu'il ne sent pas encore. En la « quittant, je cherchai dans ses regards une consolau tion des malheurs que je devois éprouver. Ses yeux « avoient une expression que je ne leur avois jamais a vue : je leur laissai en dépôt mon cœur et mes pen- « sées, comme à deux amis fidèles, sur qui je pouvois « compter. Ses habits, son air, sa contenance, une cer- « taine pitié inconnue mêlée de douleur, que je vis sur » son visage, dévoient me faire pressentir les maux « dont j'étois menacé. »
« Quand Pétrarque vit Laure dans cet état, il eut bien de la peine à retenir ses larmes. Comme ils étoient en public, il y a apparence qu'ils ne se parlèrent pas. Laure ne pouvoit se séparer de cet ami qu'elle alloit perdre, peut-être pour toujours. Lorsque l'heure lut venue où il falloit absolument qu'elle s'en allât, elle jeta sur lui en le quittant un regard si doux, si honnête, si tendre, qu'il avoue lui-même n'avoir jamais rien vu de pareil. Ce traitement inespéré me remplit, dit-il, d'espérances et de désirs. »
Les mots soulignés sont extraits des sonnets CCLXXXVI et CCXXVII1.
Lamartine, après avoir décrit cette scène d'adieu d'après l'abbé de Sade, s'écrie :
« Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à l'égard de Laure qu'un poète > Qui ne
LAURE LUI ANNONCE EN SONGE QUELLE EST MORTE. O misera ed orribil visione!
Funeste vision l j'ai peur et je frémis. Quoi ! la perdre déjà! si longtemps avant l'heure ! La lumière d'en haut dont le rayon m'effleure, Au milieu de l'abîme où ma faute m'a mis!...
Mais d'où vient qu'elle-même avec des mots amis M'annonce qu'elle habite une sphère meilleure ? Ce malheur est de ceux que tout le monde pleure ,• // n'existe donc pas puisque seul je gémis.
Non! je ne veux pas croire au nocturne présage l J'espère voir encor cet adoré visage, Le plus noble qui soit au terrestre séjour.
S'il est vrai cependant qu'ici-bas exilée,
Vers l'asile éternel son âme soit allée,
Plaise à Dieu que bientôt luise mon dernier jour !
reconnaît dans ces symptômes les angoisses et les presciences du véritable attachement? » (XXXIe Entretien, p. 64.)
Revenons à l'abbé de Sade. « Il faut se rappeler, dit-il, que Pétrarque, lorsqu'il partit d'Avignon, avoit laissé Laure dans un état qui lui causoit de l'inquiétude, toutes les fois qu'il pensoit à elle, et cela lui arrivoit souvent. Quelques maladies qu'elle avoit eues, un grand nombre de couches et les chagrins de sa vie domestique l'avoient épuisée1 et changée au point qu'elle n'étoit plus reconnoissable2. Cet état de Laure d'un côté, et de l'autre la peste qui lui enlevoit ses amis; voilà sans doute la source de ces songes funestes, de ces noirs pressentiments qui vinrent l'inquiéter au commencement de cette année (1348), et qui sont le sujet de quelques sonnets que je vais traduire.
« Autrefois, quand j'avois quitté Laure, je la voyois « souvent en songe : cette vision angélique me conso- « loit : à présent elle m'épouvante et m'afflige; il me » semble voir sur son visage la pitié avec la douleur : « je crois l'entendre me parler ainsi. « Rappelez-vous « cette nuit où, forcée par le temps de vous quitter, je « vous laissai baigné de larmes; je ne pus pas vous le
1 Corpus ejus crebris parlubus cxhaustum, etc. Edit. Basil, f. 354. (Note de l'abbé de Sade.)
2 Cnsi lo spirtn d'or in or vien meno A quelle belle care membra oneste.
Son. CLI. (Note de 1 abbe Je S.iJr
l'incertitude sur ce qu'il doit craindre ou espérer de laure le met au supplice.
In dubbio di mio stato, or piango, or canto.
Dans le doute où je suis de plaire ou de déplaire, Je m'effraie et je pleure ,• et, pour me soulager, A chercher une rime Amour sait m'obliger : Le traître a mille traits pour servir sa colère.
Adviendra-t-il jamais que l'astre qui m'éclaire Avec un doux regard daigne m encourager? Ou veut-il en ruisseaux voir mes yeux se changer, Parce qu'ils ont trahi ma tendresse exemplaire?
Laure, pour prendre place au séjour éternel, Doit-elle sans pitié, sans un mot fraternel, Me laisser ici-bas dans la foule étrangère ?
Ma vie est désormais un combat incessant ; Mes forces, mon espoir vont en s 'affaiblissant ,• Par les chemins perdus il me semble que j'erre.
« dire alors, et je ne le voulus pas; mais je vous le dis « à présent, et vous pouvez me croire : Vous ne me « reverre^ plus sur la terre. [Sonnet CCXII.]
« Oh! quelle horrible vision! seroit-il donc vrai « qu'elle fût éteinte cette lumière qui faisoit luire à « mes yeux des espérances si douces, si consolantes? « N'apprendrois-je que par des songes une nouvelle si « intéressante pour moi ? Seroit-ce elle-même qui vien- « droit me l'annoncer? Non, mes pressentiments sont « faux : Dieu et la nature n'y consentiroient pas. J'es- « père de revoir encore ce visage charmant, qui me « soutient et honore notre siècle : mais s'il est vrai o que Laure ait quitté sa belle demeure pour monter « au ciel, que ce jour soit le dernier de ma vie! [Son- « netCCXIIL]
« Incertain de mon état, je soupire; je fais des vers, « je crains, j'espère. Mes soupirs et mes vers sou- « lagent ma peine. L'amour achève d'user tous ses « traits sur mon cœur affligé. Mes yeux ne verront-ils « plus leur lumière? Seront-ils condamnés à d'éter- « nelles larmes? Hélas! je ne sais que penser. Laure se « seroit-elle hâtée d'aller au ciel, qui est sa patrie, sans <( penser qu'elle laissoit sur la terre un homme qui ne « sauroit vivre sans elle? Cette incertitude m'agite « sans cesse ; je ne suis plus ce que j'étois : je ressem- « ble à un homme qui marche dans un chemin qui « n'est pas sûr. [Sonnet CCXIV.]
« J'ouvre les oreilles, et je n'entends pas parler de « cette ennemie que j'aime : je ne sais que penser et « que dire; mon cœur Hotte entre la crainte et l'cspé-
IL SE PLAINT d'être obligé de partir lorsque lui