IL SE DESESPERE DE CE QU IL N A PAS DE NOUVELLES DE LAURE
1' pur ascolto, e non odo novella.
J'attends, j'écoute en vain : de ma Laure bénie Pas de nouvelle encor... nul ne m en vient donner. Est-ce un présage heureux ? J'ai beau me raisonner, Bien faible est l'espérance à mes craintes unie.
Pour sa beauté plus d'une autrefois fut punie ; Pour la sienne ma dame a le droit de trôner. Peut-être quelle va se faire couronner Dans le cercle brillant que préside Uranie.
Si tel est mon destin, ma vie et mes loisirs,
Mes courts instritits de paix, mes peines, mes plaisirs,
Arrivent à leur terme... O cruelle partance !
Pourquoi m'as-tu fait fuir le lieu de mon tourment? Du roman de mon cœur voici le dénouement ; Au milieu de son cours s'éteint mon existence.
timent qu'il avait expérimenté la justesse de son intuition. Voici le fait raconté par M. Mézières, d'après l'abbé de Sade :
« Comme certains esprits poétiques et mystiques, composés d'imagination et de sensibilité, Pétrarque croyait aux avertissements d'en haut. Une aventure récente avait encore augmenté chez lui cette superstition du cœur. Sept ans auparavant, dans cette même ville de Parme où il devait apprendre la mort de sa maîtresse, il avait cru voir apparaître en songe la figure mourante, décolorée, de l'évèque de Lombez, et il apprit quelque temps après que cet ami si cher était mort la nuit même où un rêve l'avait averti. Laure aussi ne lui apparaissait plus qu'à travers un voile funèbre. Il voyait déjà la mort planer sur cette tète adorée, et il exprimait en beaux vers ses douloureuses angoisses : « O doux regards, disait-il, ô paroles courtoises, arri- « vera-t-il jamais que je vous revoie et que je vous en- « tende? » (Pétrarque, Etude, p. i3i.)
POURQUOI IL PRÉFÈRE LE RETOUR DU JOUR A SON DÉCLIN. La sera desiar, odiar l'aurora.
L'heureux amant qui vit dans un calme complet Aime le jour qui meurt plus que l'aube naissante. Moi, je sens mieux, le soir, ma douleur incessante. C'est l'heure du matin qui m'égaie et me plaît.
Mon soleil, et celui qui n'est que son reflet, Suivent alors de près l'aurore pâlissante, Si prodigues tous deux de flamme éblouissante Que la terre sourit ', toute triste qu'elle est.
Elle riait ainsi quand la tige enchantée, Dans le fond de mon cœur à mon insu plantée, Commençait à nourrir de verdoyants rameaux.
Puisqu'il me rend la paix, n'est-il pas légitime Que j'accorde au matin ma préférence intime, Et haïsse le soir qui ramène mes maux?
Nous avons vu, sonnets LXV, LXXIX et CLXXXIII, que Laure se mettait à sa fenêtre dès le matin et que Pétrarque avait le plaisir de l'y voir. De là sa préférence pour les heures matinales.
En parlant du sonnet CLXXXII, l'abbé de Sade a dit des deux soleils qui reparaissent dans le second quatrain : « M. Muratori admire ce combat de deux soleils, dont l'un éclipse l'autre. Il y trouve beaucoup de grâce, summa leggiadra. Je doute que ce concetto fasse fortune en France. » {Mém., t. II, p. 488.) Il a si bien fait fortune en France que jamais sonnet n'a eu plus de succès que celui de la belle Matineuse, où Malleville l'a reproduit heureusement.
Dans un des sonnets rejetés, que l'on trouve à la fin de quelques éditions, Pétrarque dit qu'il est épris de la belle aurore, comme Apollon l'était de Daphné, Jupiter d'Europe, Pyrame de Thisbé, etc. Ce sonnet est adressé à Sennuccio, qui répondit sur les mêmes rimes.
l3o LES SONNETS DE PETRARQUE
C EST UN PRODJGE SI SON AME, QUI S ENVOLE VERS LAURE, NE PARVIENT A TROUBLER SON SOMMEIL.
Far potess' io vendetta di colei.
Quand sonnera pour moi l'heure de la vengeance? Quand pourrai-je punir celle qui m'a blessé Par ses y eux ) sa parole, et qui m'a délaissé Sans un mot de regret, sans un mot d'indulgence?
Je sens de plus en plus ma faible intelligence S'user dans les chagrins dont je suis oppressé. Laure, comme un lion sur sa proie abaissé, Ronge, la nuit, mon cœur livré par négligence.
Mon âme qui, le jour, a souffert et gémi Abandonne mon corps quand je suis endormi, Et va vers l'inhumaine attirant mon cœur tendre
C'est un prodige alors si par mon doux parler, Par mes baisers, mes pleurs, je ne puis la troubler Dans son sommeil, pour peu quelle veuille m' entendre.
« Malgré toutes les louanges que Pétrarque donne à sa belle maîtresse, dit l'abbé de Sade, si l'on prenoit au pied de la lettre ce qu'il fait dire à saint Augustin dans ses Dialogues, et quelques plaintes qui lui sont échappées, on seroit obligé de convenir que Laure étoit altière, dédaigneuse; qu'elle traitoit quelquefois son esclave avec trop de hauteur et de mépris. A Dieu ne plaise que nous ayons cette idée d'une personne si modeste, si honnête, si douce... Gardons-nous de prendre à la lettre les expressions un peu dures qui échappent a un amant maltraité ; délions-nous des portraits que fait un directeur habile d'une maîtresse dont il veut dégoûter un jeune homme amoureux, pour le ramener à Dieu... Cet air fier et dédaigneux de Laure avec Pétrarque ne lui étoit pas naturel ; elle l'affectoit pour réprimer ses désirs trop ardents. Si Pétrarque s'en est plaint pendant la vie de sa maîtresse, on l'entendra parler sur un ton bien différent après sa mort, et la remercier de ses douces rigueurs, de ses tendres duretés, de ses agréables dédains qui l'avoient retenu sur le bord du précipice... » (Afie'm., t. II, p. 475.)