‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 35 sur 113 · OBLIGE D HABITER AVIGNON. IL REGRETTE LES RIVES DE LA SORGUE · texte numérisé non relu

OBLIGE D HABITER AVIGNON. IL REGRETTE LES RIVES DE LA SORGUE

Cercato ho simpre solitaria vita.

J'ai toujours désiré de vivre solitaire (Vous ne l'ignore^ pas, rivages, bois et champs) Afin de m éloigner de ces esprits méchants Rendant l'accès du ciel difficile à la terre.

Et si ma destinée eût été volontaire, Ne pouvant de l'Arno voir les bords attachants, Vers la Sorgue riante et propice à mes chants J'eusse cherché déjà le repos salutaire.

Mais de ce rêve aimé je dois être oublieux j Mon implacable sort me retient en ces lieux Où ma perle d'amour dans la fange est perdue.

Il s'est montré pourtant une fois plus humain, C'est lorsque fut loué (grâce lui soit rendue l) Par V angélique voix ce qu'écrivait ma main.

PENDANT LA VIE DE LAURE. I Zj

« trois-je pas ma déesse! Mais, ajoutai-je en pleu- « rant, dites-moi vite, je vous prie, si vous êtes morte « ou en vie. » — « Je suis en vie, reprit-elle ; vous, « vous êtes mort. Vous le serez jusqu'au moment où « vous quitterez la terre. Mais nous avons beaucoup « de choses à dire, et peu de temps à être ensemble. « Le jour va paroître ; faites-y attention, et soyez prête cis. »

« Quand je lui eus témoigné de la manière la plus vive la douleur que j'avois de l'avoir perdue, elle me dit : « Pétrarque, vous ne serez jamais heureux tant « que vous suivrez le-peuple et ses préjugés. Ma mort « qui vous afflige tant vous feroit plaisir si vous sen- « tiez la plus petite partie de ma joie. » En disant cela, elle avoit les yeux tendrement tournés vers le ciel. « Pour une âme pure, la mort est la fin d'une obscure « prison. Elle n'est un mal que pour ceux qui se vau- « trent dans les bourbiers des passions. »

« Mais, lui dis-je, les tourments que font souffrir « des tyrans barbares, tels que Néron, Caligula, Mé- « zence, etc., nous présentent la mort sous les traits « les plus hideux. » — « Je ne puis nier, reprit-elle, « qu'elle soit quelquefois précédée par de vives douce leurs, et ce qui tourmente le plus un mourant, c'est a la crainte d'un supplice éternel. Mais si l'âme se « tourne vers Dieu et met en lui toute sa confiance, la « mort n'est plus qu'un soupir, un passage court d'une « vie à l'autre.

« J'étois accablée par le mal et prête à mourir, lors-

LAURE EST LA GLOIRE DE LA NATURE ; LES FEMMES RÉPUTÉES LES PLUS BELLES NE PEUVENT LUI ETRE COMPARÉES.

In taie Stella duo begli occhi vidi.

J'ai vu dans une étoile ici-bas admirée Deux beaux yeux resplendir d'une si noble ardeur Que dans ces nids d'amour mon âme avec candeur Par un charme secret se sentit attirée.

La femme la plus rare et la plus désirée ,

A cette époque antique où l'art dans sa splendeur

Avait de l'idéal sondé la profondeur,

N'aurait dû qu'après Laure entrer dans Y empyrée .

Celle pour qui la Grèce et Troie ont combattu, Celle qui sut mourir pour sauver sa vertu, A coté de ma dame auraient paru vulgaires.

A la nature, à Dieu sa beauté fait honneur, Et sa gloire est pour moi le suprême bonheur : Mais, hélas l il vient tard et ne durera guères.

PENDANT LA VIE DE LAURE. 1 3g

« que j'entendis une voix triste qui me disoittout bas : « Ce misérable compte les jours', il ne vit pas ; il court « le monde. Mais il a beau faire, il V aimera toujours, a Elle est Tunique objet de ses discours, de ses écrits, a de ses pensées. Je reconnus d'abord cette voix qui v m'a si souvent consolée dans mes chagrins ; je tource nai les yeux du côté d'où elle venoit, et je vis cette « amie commune qui me poussoit d'un côté, pendant « qu'elle vous retenoit de l'autre. Elle étoit autrefois « belle et honnête; elle est à présent grave et sage1. « A la fleur de mon printemps, lorsque vous m'aia miez le plus, dans le temps que la vie avoit le plus « de charmes pour moi, elle m'étoit presque amere en » comparaison de cette mort douce, si rare parmi les <i hommes, que je viens d'éprouver. J'étois plus gaie a dans ce moment que quelqu'un qui part du lieu de « son exil pour rentrer dans sa patrie : une seule chose » me fàchoit, c'étoit de vous abandonner; j'avois pitié « de vous. »

« Ah ! Madame, lui dis-je alors, au nom de cette fidé- « lité que vous avez connue dans le temps, et que vous a voyez encore plus clairement à présent, dans le sein « de celui h qui tout est visible, dites-moi, je vous prie, « si l'amour vous fit jamais naître la pensée d'avoir pi- « tié de mon long martyre sans intéresser votre hon- » neur. Ces rigueurs mêlées de tant de douceurs, ces " colères tendres et ces paix délicieuses écrites dans vos

1 C'esl à cette amie qu'est adressé le sonnet CXI.

QUE LES DAMES IMITENT LES VERTUS DE LAURE, MAIS NE PRÉTENDENT PAS A SA BEAUTÉ.

Quai donna attende a gloriosafama.

Dames qui convoite^ le renom glorieux Que donnent la sagesse et les trésors de l'âme, Regarde^ fixement la vertueuse flamme Des yeux dont je subis le joug mystérieux.

Là vous verre\ comment un esprit sérieux Sait paraître enjoué sans encourir le blâme, Et comment, vers le ciel qui l'attend et réclame, Il prend sans hésiter son vol victorieux.

Là vous admirere^ une fierté royale,

Le silence prudent, V éloquence loyale

Et ces mille agréments qu'on ne peut définir.

De Laure apprenez donc les qualités qu'on aime; Mais ne prétende^ pas à sa beauté suprême : La beauté vient du ciel , l'art ne peut l'obtenir'.

« beaux yeux ont toujours tenu mon cœur dans l'in- « certitude et le doute. »

« A peine eus-je dit ces mots que je vis briller ce divin sourire, qui faisoit toute ma consolation dans mes chagrins. « Vous avez toujours eu mon cœur, me ré- « pondit-elle en soupirant, et vous l'aurez toujours. « Mais j'ai tempéré votre flamme par les mouvements « de mon visage. Il falloit feindre avec vous; une bonne

mère n'aime jamais mieux son enfant que quand « elle paroît le plus en colère contre lui.

« Combien de fois ai-je dit : Pétrarque n'aime pas ;

- il brûle d'une flamme violente; c'est à moi d'y mettre « ordre. Hélas ! on en est bien peu capable quand on >< craint ce qu'on désire soi-même. Je me disois : « Il faut qu'il ignore ce qui se passe dans mon cœur. ' Qu'il admire tant qu'il voudra le dehors, cachons -

lui le dedans... Il n'y avoit pas d'autre moyen de ■ sauver notre réputation et nos âmes. Plus de mille " fois la colère paroissoit sur mon visage, et l'amour

- brûloit dans mon cœur; mais il ne prit jamais le » dessus; la raison fut toujours la maîtresse; c'est tout « ce que je voulois.

« Uniquement occupée des moyens de conserver en « même temps votre vie et votre honneur, sitôt que je

• vous voyois triste, affligé, je jetois sur vous un re- >• gard consolant. Quand vous me paroissiez prêt h « vous désespérer, mes regards étoient plus doux; je

• vous saluois avec un air de bonté ; je vous disois un

• petit mot. La crainte, la douleur empreintes sur mon <« visage altcroient le son de ma voix ; vous deviez le

l'honneur plus précieux que la vie.

Cara la vita, e dopo lei mi pare.

— Vivre est le premier bien pour une belle femme; Ce qu'elle a déplus cher ensuite, c'est l'honneur.

— Vous vous trompe^, ma mère, il n'est pas de bonheur Si la vertu ne passe avant la vie infâme.

Oui, celle qui déchoit au point qu'on la diffame De ses lèvres exhale un souffle empoisonneur ; Ce n'est plus un esprit pensant et raisonneur, Ce n'est qu'un corps impur que la luxure affame.

Et Lucrèce en ceci m'étonnera. toujours,

C'est qu'elle ait pris un fer pour terminer ses jours

Et que n'ait pas suffi sa pudeur profanée.

Tous les savants du monde en vain discuteront; Que d'autres sentiments éclosent dans leur front; Voilà le seul permis à toute âme bien née.

« connoître. Quelquefois, voyant votre visage pâle, « vos yeux baignés de larmes, je disois : Il est fort « mal, il va mourir si je n'ai pitié de lui; je vous don- « nois alors un secours honnête, et vous rentriez dans " votre état ordinaire.

« Quelquefois vous vous emportiez comme un che- • val fougueux qu'on pique de l'éperon; je voyois u qu'il falloit vous retenir et je me servois du mors. u Ce sont là toutes mes ruses avec vous. Une al- « ternative continuelle de douceurs et de rigueurs. « Eh ! qui est-ce qui le sait mieux que vous? Cette alu ternative est si souvent, si bien exprimée dans vos a vers !

« Voilà par quel artifice innocent je vous ai mené a jusqu'ici, sans que ma vertu ait reçu la plus légère a atteinte; c'est ce qui fait ma joie et mon bonheur. »

« Ah! Madame, lui dis-je en tremblant et les yeux u mouillés de larmes, des sentiments pareils seroient « une récompense assez grande de l'amour le plus a fidèle, si j'osois croire ce que vous me dites. »

« Incrédule ! reprit-elle un peu en colère, quel motif >t pourroit me porter à vous le dire, si cela n'étoit » pas? Vous ne saurez jamais si vous plûtes à mes « yeux, mais j'étois charmée de vous voir attaché à » mon char... J'aimois à apprendre que mon nom étoit » répandu dans le monde par vos vers, et que ma gloire « croissoit chaque jour. Rien ne m'a déplu de votre « amour que l'excès...

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