‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 36 sur 113 · LOUANGE DE LAURE ET DU LAURIER · texte numérisé non relu

LOUANGE DE LAURE ET DU LAURIER

Arbor vittoriosa e trionfale.

Arbuste triomphal et jamais desséché, Emblème de la gloire et de la poésie, Que d'absinthe en mes jours se mêle à l'ambroisie, Depuis qu'à tes rameaux je me suis attaché!

O dame dont le cœur toujours effarouché Ne suit que la devise : Honneur et courtoisie. Amour en vain te flatte, il ne t'a pas saisie: Ta sagesse de loin voit le piège caché.

Tu dédaignes aussi les étoffes soyeuses, Les perles, les rubis et les fêtes joyeuses, Jusqu'au sang que tu tiens de tes nobles ayeux.

La sublime beauté qui t'échut en partage Serait même un ennui pour toi, sans l'avantage De rendre ta vertu plus belle à tous les yeux.

« En voulant me prouver par votre tristesse ce que « je savois déjà, vous découvriez à tout le monde ce « qui se passoit dans votre cœur. Voilà le vrai motif « de cet air froid et réservé dont vous vous êtes plaint « si souvent. Sur tout le reste nous étions d'accord, « comme le sont tous les amants, dont les nœuds sont « tissus par l'honneur et la vertu. L'amour étoit pres- « que égal entre nous, au moins depuis le temps que je « reconnus que vous m'aimiez : l'un découvroit sa « flamme, l'autre la cachoit; voilà toute la différence. « Vous étiez déjà enroué, à force de crier : Merci ! au « secours! et moi, je n'avois pas encore ouvert la i bouche. La pudeur et la crainte ne me permettoient « pas de découvrir mes sentiments. Ceux qu'on tient « renfermés sont quelquefois plus vifs que ceux qui « s'exhalent au dehors.

« Rappelez-vous le jour où j'étois seule avec vous. « Vous me présentâtes vos vers en chantant : C'est « tout ce que mon amour ose dire. Je les reçus avec « bonté. Après une telle preuve, devoit-il vous rester «le moindre doute sur mes sentiments? N'étoit-ce «pas lever le voile? Vous possédiez mon cœur, j'ai « voulu être maîtresse de mes yeux. Cela vous paroisci soit injuste ; mais, de bonne foi, pouvez-vous vous «plaindre? N'aviez-vous pas la meilleure part? Ces « yeux mêmes dont je vous ai privé si souvent, ne vous « ont-ils pas été mille fois rendus? Rappelez-vous com- « bien de fois ils ont été tournés sur vous avec ten- « dresse. Je vous aurois toujours traité de même, si je « n'avois redouté l'excès de votre ardeur.

Page 1