II
IL ESPÈRE QUE SON AMOUR, AUSSI PERSÉVÉRANT QUE LA GOUTTE D'EAU QUI CREUSE UN ROCHER, FINIRA PAR TRIOMPHER DE LA RIGUEUR DE LAURE.
Aspro core e selvaggio, e cruda voglia.
Le cœur âpre et sauvage et la volonté dure, Etrangement unis aux suaves attraits, N'emporteront de moi, si leur cruauté dure, Qu'une pauvre dépouille à V ombre des cyprès.
Que les champs soient couverts de neige ou de verdure, Que le soleil m'éclaire ou les rayons discrets. Sans cesse je me plains des tourments que j'endure Et je maudis V Amour et ses perfides traits.
Un peu d'espoir pourtant me reste avant la tombe ; Quand je pense que l'eau qui goutte à goutte tombe Avec le temps dissout le marbre et les rochers. *
Est-il vraiment des cœurs de nature impassible, Plus résistants, plus froids que la pierre insensible, Qui ne soient à la fin par les larmes touchés?
« Avant de me séparer de vous, je veux vous dire quel- « que chose de plus pour terminer cette conversation « d'une façon qui vous soit agréable. Dans tout le 1 reste, assez heureuse, une seule chose m'a déplu, >t c'est d'être née dans un trop vilain pays. Ah ! pour- « quoi n'ai-je pas reçu le jour plus près de votre fioris- « santé patrie? Mais, que dis-je? le pays où j'ai pu « vous connoître et vous plaire n'est-il pas assez beau 1 pour moi? Si vous ne m'aviez pas connue, ce cœur « qui fait toute ma gloire auroit brûlé pour un autre « objet, et je ne jouirois pas de ma réputation. »
«Ah! quelle injustice ! repris-je vivement; non, la <i nature m'avoit mis au monde pour vous aimer ; c'é- « toit ma destinée. Moi, en aimer une autre! non, cela » étoit impossible. »
a Quoi qu'il en soit, dit-elle, il m'en est revenu un a honneur qui me suit encore. Mais le plaisir vous « cache que le temps fuit. L'aurore a déjà dissipé « les ténèbres de la nuit ; le soleil commence à sortir « de l'Océan. Il faut nous séparer, j'en suis fâchée. Si « vous avez encore quelque chose à me dire, hâtez- « vous. »
a Je n'eus que le temps de lui dire ces mots : « Ce « que je viens d'entendre me dédommage de tout ce k que j'ai souffert; mais je ne saurais vivre sans vous ; « je voudrais savoir si je vous suivrai bientôt. » Elle étoit déjà en mouvement pour partir, lorsqu'elle me
AU CARDINAL COLONNA Qu'lL VOUDRAIT ALLER VOIR AINSI QUE LAURE.
Signor mio caro, ogni pensier mi tira.
Combien, mon cher seigneur , à vous revoir j'aspire! Votre bon souvenir ne m'a jamais quitté. Mais mon méchant destin loin de votre cité Avec sa main de fer me tient sous son empire.
Puis du désir brûlant que ma dame m'inspire. Je me meurs, et tandis que mon cœur agité Cherche les deux flambeaux de sa félicité , A toute heure et partout, nuit et jour je soupire.
Lié d'amour à Laure, à vous comme un ami, De cette double chaîne, hélas! j'ai bien gémi, Et je bénis pourtant son étreinte obstinée.
J ai por té dans mon sein le Laurier dix-huit ans, Et quinze ans la Colonne. Après un si longtemps Ma vie est désormais jointe à leur destinée.
répondit : « Si je ne me trompe, vous serez encore « longtemps sur la terre sans moi. »(Mém.,t. II, p. 448.)
Laure mourut le jour même que Pétrarque la vit en songe. L'évêque de Lombez lui était aussi apparu le jour de sa mort. « Ces rencontres, dit l'abbé de Sade, sont bien singulières et bien propres à donner de la foi aux songes, si celui-ci étoit véritable. Mais ne seroit-ce pas plutôt une fiction de Pétrarque pour apprendre à la postérité les véritables sentiments de Laure pour lui ? »
La fin de cette vision n'a-t-elle pas inspiré à Shakespeare la scène d'adieu de Roméo et Juliette }