HUITIÈME SÉRIE
^'abbé de Sade a recueilli dans les œuvres de Pétrarque d'intéressants détails sur la maladie et les derniers moments de Laure.
» Parlant de la peste d'Avignon :
La belle Laure, dit-il, en sentit les premières atteintes le 3 avril (1348). Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il étoit constant qu'on ne passoit pas le troisième jour après que le mal s'étoit manifesté par les symptômes ordinaires (ulcéra super axiliis et in inguine), elle prit d'abord les précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent; elle reçut les sacrements et fit son testament le même jour : ensuite elle se prépara à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avoit menée étoit si pure que son âme ne pouvoit pas être troublée.
« Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines se rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal contagieux qui faisoit peur à tout le monde. C'est une chose bien singulière qu'étant si belle, elle fût si aimée des personnes même de son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère.
« Laure, assise sur son lit, paroissoit tranquille. L'ennemi de nos âmes, qui n'avoit point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire, selon saint Augustin. Ses compagnes répandues autour de son lit poussoient des sanglots et versoient des torrents de larmes :
« Hélas! disoient-elles, que deviendrons-nous? « Nous allons voir disparaître la merveille de notre « siècle, le modèle de toutes les perfections. La « vertu, la beauté, la politesse sortiront de ce monde a avec Laure. Où trouvera-t-on une femme aussi « accomplie, des propos si sages, si mesurés, un « maintien et des manières si honnêtes, une voix si « charmante? Nous allons perdre une compagne « qui étoit l'âme de nos plaisirs innocents, une amie
« qui nous consoloit dans nos chagrins, et dont « l'exemple étoit pour nous une leçon vivante... « Le ciel qui nous l'enlève semble nous envier la « possession d'un trésor dont nous n'étions pas « dignes. »
« Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût sensible à la douleur de ses compagnes; mais tout occupée de ce qu'elle alloit devenir, elle recueilloit déjà en silence les fruits d'une vie innocente et pure... Elle partit doucement et sans effort, comme un flambeau qui s'éteint, ses yeux paroissoient seulement fermés par le sommeil; elle avoit l'air d'une personne fatiguée qui repose : la mort pénétra dans toutes ses veines sans troubler la sérénité de son front.
« Je n'entreprendrai pas d'exprimer quelle fut la douleur de Pétrarque... Un de ses biographes assure qu'il fut plusieurs jours sans pouvoir boire ni manger, ne se repaissant que de soupirs et de larmes...
« Un de nos poètes trouve mauvais que Pétrarque ne soit pas mort. » (Mém., t. II, p. 457.)
Voici le sonnet de Desportes auquel ces derniers mots font allusion :
Le labeur glorieux d'un esprit admirable Triomphe heureusement de la postérité, Comme ce Florentin qui a si bien chanté Que les siècles d'après n'ont trouvé son semblable.
La beauté n'est ainsi, car elle est périssable; Mais Laure avec ses vers un trophée a planté Qui fait que l'on révère à jamais sa beauté, Et qui rend son laurier verdissant et durable.
Celle qui dans ses yeux tient mon contentement.
La passant en beauté, luy cède seulement
En ce qu'un moindre esprit la veut rendre immortelle.
Mais j'ay plus d'amitié, s'il fut mieux écrivant; Car sa Laure mourut et il resta vivant; Si ma dame mouroit, je mourrois avec elle.