‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 41 sur 113 · IL DEPLORE A LA FOIS LA MORT DU CARDINAL COLONNA ET CELLE DE LAURE · texte numérisé non relu

IL DEPLORE A LA FOIS LA MORT DU CARDINAL COLONNA ET CELLE DE LAURE

Rotta è l' alla Colonna e 'l verde Lauro.

Le vert Laurier n'est plus, la Colonne est brisée. Plus d'ombre et de soutien pour mon âme épuisée. Dans l'univers entier je courrais éperdu-, Où trouverais-je, hélas l tout ce que j'ai perdu?

O Mort, tu m'as ravi, Mort trop bien avisée. Les êtres qui peuplaient mon terrestre Elysée; Et ce double trésor ne peut m' être rendu, Quand même à pleines mains l'or serait répandu.

Mais puisque mon destin consent à mon supplice, Je n'ai plus qu'à courber mes reins sous le cilice, Plus qu'à noyer de pleurs mon cœur vide et détruit.

Oh! la vie! en quoi donc si précieuse est-elle? Quand on touche au bonheur vient une heure mortelle Qui de nos longs efforts nous dérobe le fruit.

APRÈS LA MORT DE LAURE. 1 5g

« Ses yeux, dit l'abbé de Sade, étoient encore mouillés des larmes que la mort de Laure lui avoit fait répandre, lorsque la perte de l'homme, à qui il étoit le plus attaché, lui en fit verser de nouvelles. La mort lui enleva son maître, son protecteur, son ami. Le cardinal Colonne mourut à Avignon le 3 juillet de cette année (1348). On croit qu'il fut une victime de la peste, qui ne respecta pas la pourpre romaine, puisque cinq cardinaux en moururent; mais un mot échappé à Pétrarque nous donne lieu de croire qu'il fut consumé parla douleur (dolore confectus) que lui causèrent sans doute les désastres de sa famille. Il perdit dans l'espace de cinq ans sa mère et six de ses frères. Son père avoit prédit qu'il auroit le malheur de survivre à tous ses enfants... Cet homme vénérable vivoit encore; il avoit presque atteint l'âge de cent ans. Pétrarque lui écrivit une lettre de condoléance... Il succomba bientôt après sous le poids de l'âge, ou l'extinction presque totale d'une famille florissante (sept fils et six filles) hâta la fin de ses jours. » (Mém., t. III, p. 1 et 8.)

GCXXX

SUR LA MORT D'UNE AUTRE DAME DONT IL S'ÉTAIT ÉPRIS. L' ardente nodo ov 'iofui d'or a in ora.

Après vingt et un ans comptés heure par heure, Le trépas délia le nœud qui m'oppressait. Combien ce coup fatal me frappa, Dieu le sait! Je doute depuis lors que de chagrin Von meure.

Amour, qui sous son joug me voulait à demeure, Avait déjà sous l'herbe installé son lacet, Et tel était V appât dont sa main V amorçait Qu'il était malaisé de soupçonner un leurre.

Tétais heureusement d'expérience armé, Sans quoi j'eusse pris feu, j'eusse été consumé , D'autant que, bois moins vert, j'étais plus inflammable .

Une seconde fois la mort m'a délivré.

C'était le seul remède à mon cœur enivré,

Tant l'amour est puissant, tant l'amour est aimable.

APRÈS LA MORT DE LAURE. l6l

Dans la canzone XXIII qui précède ce sonnet, Pétrarque dit à l'Amour qu'il ne craint plus ses pièges, que ses flèches le menacent en vain, que toute leur force était attachée aux beaux yeux de Laure, et que, pour remettre son cœur sous le joug, il faudrait un miracle ; il faudrait qu'il rendît la lumière à ces beaux yeux, qu'il fit flotter la blonde chevelure qui l'avait enchaîné, qu'il ranimât la voix et le sourire qui l'avaient ravi.

Aurait-il ainsi protesté contre un nouvel entraînement, si quelque dame n'avait entrepris de le consoler? N'est-il pas naturel de penser que plus d'une fut tentée de lui plaire pour être célébrée comme Laure ? Et cette supposition n'est-elle pas justifiée par le sonnet ci-contre? Comment expliquer cet autre lacet caché sous l'herbe, altro lucciuol, et cette mort qui le délivre une seconde fois, un' altra volta, sinon par une flamme nouvelle, éteinte aussitôt qu'allumée ?

L'abbé de Sade dit que les œuvres de Pétrarque ne lui ont rien appris de plus sur cet incident.

il. 1 1

Ib2 LES SONNETS DE PETRARQUE

CGXXXI

DANS SA DOULEUR L IDEE DU SUICIDE LUI EST VENUE. La vitafugge e non s' arresta un' or a.

La vie est comme un flot qu'on ne peut retenir; Elle fuit, et la mort vient à marches forcées. Brisé par les douleurs présentes et passées, Je m'effraie encor plus de celles à venir.

Tantôt le faux espoir, tantôt le souvenir M'accablent tellement d'importunes pensées Que, sans mon âme et Dieu, de mes mains courroucées J'aurais déjà saisi le fer pour en finir.

Quand on souffre, on n'aplus ni gaieté, ni courage, Je le sens ^ puis voici le souffle de l'orage Qui pousse mon navire à des périls certains.

La fortune est au port. Mais que faire? Je flotte Sans cordages, sans mâts, et qu'importe un pilote? Les beaux y eux qui servaient de phare sont éteints...

APRÈS LA MORT DE LAURE. l63

Du vivant de Laure, Pétrarque avait eu déjà la pensée du suicide. V. sonnet XXIX. MM. Lafond disent à propos de cette première tentation : « Son désespoir était si réel qu'il alla jusqu'à l'idée du suicide; il le dit lui-même dans un sonnet qui rappelle le sombre monologue d'Hamlet; mais Hamlet doute et Pétrarque croit. La religion arrête son bras, et la foi le sauve de cette affreuse tentation à laquelle ont succombé Chatterton et tant d'autres poé'tes et amants malheureux. » (Dante, Pétrarque..., p. io3.)

Le désir de la mort, exprimé au sonnet XXIX, est pris trop au sérieux par MM. Lafond. C'est une formule poétique à l'usage des amoureux de tous les temps et de tous les pays. Pétrarque est-il plus sincère après la perte de Laure? Sa douleur serait-elle allée jusqu'à la mort volontaire sans la crainte de Dieu? On peut en douter, quoiqu'il se plaigne souvent de survivre à Laure. Ami et conseiller des princes, prince lui-même dans le domaine des lettres, il tenait à la vie par mille attaches. D'ailleurs, les Chatterton, produits de la civilisation moderne, étaient alors inconnus.

GCXXXII

reproche a son ame ses regrets terrestres et l'exhorte a s'élever au ciel.

Che fai? che pensi? che pur dietro guardi?

Où vas-tu? Que fais-tu, pauvre âme inconsolée ? Pourquoi veux-tu toujours retourner sur tes pas, Vers le temps regretté qui ne reviendra pas? C'est attiser le feu dont tu te sens brûlée.

Les doux regards, la voix au sourire mêlée, Tous ces biens dont toi-même as dépeint les appas A la terre ont été ravis par le trépas. Tu les demanderais en vain au mausolée.

Ne renouvelle pas tes maux en y pensant ,■ Ne f abandonne pas à ton rêve impuissant, Prends un chemin plus sûr et jamais n'en dévie.

Que le ciel soit ton but, et l'espoir ton soutien! Car il serait cruel que, morte comme en vie, Cette beauté troublât mon repos et le tien.

APRÈS LA MORT DE LAURE. l65

Mes commentateurs ordinaires ne se sont pas occupés de ce sonnet ni des trois suivants. Je vais les imiter pour donner place à l'éloge de Laure par l'abbé Roman. Cet éloge, qui suit le récit de la mort, justifie pleinement les regrets de Pétrarque :

«' Laure étoit la plus belle femme de son temps, et la plus modeste. Sensible à l'amour, sensible à la gloire, elle aimoit Pétrarque; elle étoit flattée d'être le sujet des chants de ce poète amoureux, qui avoit rendu le nom de sa maîtresse célèbre dans toute l'Italie. Plus son cœur étoit tendre, plus sa vertu fut sévère. Attentive sur elle-même, les yeux ouverts sur son amant, elle réprima la fougue des désirs qu'elle inspiroit, elle fit violence à son propre cœur. Une grâce naïve et touchante embellissoit sa figure et laisoit aimer sa personne. Sa bonté désarma l'envie, on lui pardonna sa beauté. Sa pudeur étoit d'une délicatesse extrême ; sa présence inspiroit le respect et l'amour : l'on respiroit la vertu quand on étoit auprès d'elle. En vain son amant se consumoit d'amour, de désirs, de douleur et d'inquiétude : elle prcféroit l'honneur à la vie. Elle reprit, avec autant de grâce et de douceur que d'éloquence, une dame qui soutenoit devant elle qu'après sa vie il n'y avoit rien de plus cher que l'honneur* (sonnet CCXXIV). Elle étoit réservée sans froideur, et polie avec aisance. Elle avoit un esprit juste, un goût exquis, un discernement fin, un sentiment délicat. Elle avoit l'art de parler et de se taire h propos. Son silence avoit quelquefois autant d'éloquence que ses

l66 LES SONNETS DE PETRARQUE

Page 1