‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 42 sur 113 · CCXXXIII · texte numérisé non relu

CCXXXIII

IL DEMANDE LA PAIX A SES PENSEES; SON CŒUR EST LA CAUSE DE TOUS SES MAUX.

Datemi pace, o duri miei pensieri.

Grâce, cruel penser ! n'accrois pas mon supplice. L'Amour et la Fortuite à la mort s'imissant Me livrent du dehors un combat incessant. Faut-il encor qu'ils aient en moi-même un complice?

Oui, toi, mon cœur, heureux que la coupe s'emplisse, Tu leur fais bon accueil, tu leur offres mon sang. Ainsi, comme Judas, lâche et me trahissant , De tous ces malfaiteurs tu soutiens la malice.

Tu recois de l'Amour les secrets messagers ; La Fortune te berce en ses bras mensongers, Et la Mort te nourrit de souvenirs funèbres.

C'est donc toi, pauvre cœur de vanité pétri, Que j'accuse avant tout des maux qui m'ontflétri, Toi qui m'as entouré de vide et de ténèbres.

discours. Elle avoit assez de vues pour former un plan, assez de constance pour le suivre, assez de connoissance du cœur humain pour en mouvoir les ressorts à son gré. C'est ainsi que, pendant vingt ans, elle ne s'écarta jamais de son système à l'égard de Pétrarque, et qu'elle retint dans ses filets le plus grand génie de son siècle. Elle avoit l'esprit agréable et solide; ses idées étoient aussi nobles que ses sentiments ; et si l'on pouvoit s'en rapporter à l'historien des troubadours (J. Nostradamus), elle étoit poëte. Mais Pétrarque dit expressément le contraire; et certainement il n'eût pas oublié de louer sa maîtresse sur un talent qu'il cultivoit lui-même avec tant de gloire. C'étoit dommage que Laure ne fit pas des vers; elle les auroit chantés avec tant d'expression ! sa voix étoit si touchante ! Pétrarque étoit ravi toutes les fois qu'il en entendoit les sons flatteurs; aussi vante-t-il en mille endroits les doux accents de sa syrène. C'étoit surtout par ses grâces que Laure effaçoit toutes les femmes ; et son amant ne se lassôit pas de chanter le sourire, la démarche, les regards, la physionomie, et jusqu'au silence même de sa belle maîtresse.

« Telle fut cette femme étonnante, qui captiva pendant plus de vingt ans, sans qu'il en coûtât rien à sa vertu, l'amant le plus dangereux et le plus passionné. Je dis qu'il n'en coûta rien à la vertu de Laure. Ce point est prouvé jusqu'à la -démonstration par tous les écrits de Pétrarque. Les gens du bel air ne croient point à cette vertu qu'ils appellent romanesque : ils

l68 LES SONNETS DE PETRARQUE

NE POUVANT RENDRE A SES SENS LES CHARMES Qu'lLS RE- GUETTENT, IL LEUR CONSEILLE DE SE PLAINDRE A LA MORT OU PLUTÔT DE SE CONSOLER EN DIEU.

Occhi miei, oscurato è 'l nostroSole.

O mes yeux, ce soleil qui vous semble obscurci, A porté dans le ciel sa vertueuse flamme ; C'est là qu'il nous attend pour notre épithalame, Et de notre retard peut-être a-t-il souci.

O mes oreilles, là plus doucement qu'ici, Vibre la voix de Laure, écho de sa belle âme. O mes pieds, ire^-vous jusqu'où l'ange l'acclame Si le rude chemin n'est par elle accourci?

Pourquoi donc, ô mes sens, me faites-vous la guerre: Si vous ne pouveç plus la voir comme naguère, Ni l'entendre en ce monde, en dois-je être accusé?

Ne blâme\ que la Mort, ou plutôt rende^ grâce A Dieu qui de nos maux effacera la trace, En appelant à lui notre cœur abusé.

ont de bonnes raisons pour cela. Ces femmes surtout, qui ne résistent pas aux hommes mêmes qu'elles n'aiment point, sont très-excusables dans leur incrédulité. Est-il vraisemblable pourellesque Laure, jeune et sensible, ait pu défendre si longtemps sa vertu contre les vives attaques d'un amant aimé? Et quel amant encore! Il seroit aussi trop humiliant de croire à cette vertu si constante et si pénible. J'en suis fâché pour elles, mais il n'y a point de fait dans l'histoire mieux prouvé que celui qu'elles nient. Lepyrrhonisme le plus décidé ne peut se refuser aux preuves évidentes que la prose et les vers de Pétrarque nous offrent à chaque page. Comment imaginer en effet qu'un amant eût gémi, eût pleuré pendant vingt ans? Comment auroitil pu soutenir, pendant sa vie entière, un rôle si froid et si puéril ? Cette contrainte perceroit dans ses vers et glaceroit le lecteur. Pour les âmes qui croient à la vertu, il est bien plus aisé de supposer une femme honnête comme Laure, qu'un homme faux et dissimulé comme Pétrarque l'eût été dans la supposition contraire. Une preuve d'un autre genre pour ceux qui connoissent le cœur humain, c'est la constance même de Pétrarque, cette vivacité de désirs, cette sensibilité exquise qui le faisoit tressaillir au seul aspect d'un voile, cette idolâtrie qui lui faisoit retrouver Laure dans tous les objets que la nature présentoit à ses yeux, ces tendres regrets, ces plaintes touchantes qu'il exhaloit au souvenir de la maîtresse qu'il avoit perdue.

a La vertu de Laure, qui la mettoit à l'abri des traits

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