‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 45 sur 113 · CCXXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXXVIII

IL CROIT ENTENDRE LA VOIX DE LAURE QUI LUI PARLE DE SA FÉLICITÉ CÉLESTE.

Se lamentar augelli, 0 verdi fronde.

Que la brise en passant dans la moisson dorée Caresse les épis de sa voix éplorée ; Que V oiseau dans les bois chante joyeusement. Que le ruisseau murmure en un vallon charmant',

Toujours de vifs regrets mon âme est dévorée ; Et parfois, quand je pense à ma chère adorée, Il me semble la voir qui vient du firmament Et qui prend en pitié mon découragement.

s De grâce ! plus de calme ! avec bonté dit-elle; 1 Pourquoi livrer ton âme à la langueur mortelle? <■ Pourquoi pour moi répandre un déluge de pleurs?

a Ne me plains pas: la Mort ne m'a pas desservie.

n Mesyeux se so)it ouverts à l'éternelle vie,

«. Toute faite d'amour, de musique et de fleurs. »

Ce sonnet a été traduit en prose par Lamartine (Cours familier de littérature, VI, p. 72), et il a inspiré à Ginguené les réflexions suivantes:

« Ces idées d'une éternelle vie acquise par la perte d'une vie fragile, et d'une âme qui jouit, dégagée de sa dépouille mortelle, reviennent souvent dans cette partie des poésies de Pétrarque. La croyance y venoit en quelque sorte au secours du sentiment. Quoique l'on sente souvent dans le style et dans les pensées de la première partie l'influence des idées et du langage religieux, on le sent encore beaucoup plus dans la seconde ; et il est surprenant que l'auteur du Génie du christianisme, qui a vu souvent cette influence où elle n'était pas, ne l'ait pas aperçue et développée dans celui des poètes modernes où elle est si générale et si visible. Cette même idée termine encore heureusement ce sonnet touchant et poétique. » (Hist. litt., II, P- 537.)

UN RIANT PAYSAGE LUI CONSEILLE D AIMER ENCORE, MAIS LE SOUVENIR DE LAURE L'EN DISSUADE.

Mai nonfiï in parte ove si chiar vedessi.

Jamais en aucun lieu ne m' apparut plus claire La douce vision de ce que j'ai perdu, De ce que j'ai senti dans mon cœur éperdu ; Jamais riant vallon ne fut mieux fait pour plaire

Jamais je n'ai trouvé d'abri plus tutélaire Pour hasarder un mot qui craint d'être entendu, Pour dérober en paix le baiser défendu, Des soupirs de l'absence ineffable salaire.

Tout y parle d'amour, la brise, les oiseaux, Les ombrages, les fleurs, le murmure des eaux : Tout me dit : Aime encore une autre enchanteresse

Mais toi, chaste et belle âme, habitante des deux, Ton souvenir m'' apporte un conseil précieux : Du monde, me dis- tu, fuis la trompeuse ivresse.

Le texte italien ne dit pas expressément : Aime encore une autre enchanteresse ; il dit simplement : Tout m'invite à aimer toujours {Tutti insieme pregando c/z' V sempr ami). Mais il est permis de croire qu'il reçoit le conseil d'aimer une autre femme. On a vu au sonnet CCXXX que, peu de temps après la perte de Laure, il avait contracté une autre liaison de cœur, dont la mort l'avait promptement délivré.

Pétrarque dit, au second quatrain, que l'Amour avait son doux nid à Vaucluse comme dans l'île de Chypre. J'ai eu tort de négliger cette gracieuse comparaison.

Lamartine semble avoir emprunté au premier tercet la dernière stance du Lac:

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : Ils ont aimé !

l8o LES SONNETS DE PETRARQUE

LAURE LUI APPARAÎT SUR LES RIVES DE LA S ORGUE. Quantefiate al mio dolce ricetto.

Que de fois, las du monde et de moi-même aussi, Je parcours à pas lents ma solitude aimée, Laissant couler mes pleurs sur V herbe parfumée Et mêlant mes soupirs au \éphyre adouci!

Que de fois, du péril n'ayant aucun souci, Je vais aux lieux déserts sous la sombre ramée. Cherchant si je verrais tout à coup ranimée La dame qu'à mon cœur prit la mort sans merci.

Un jour, à ma prière, elle sortit de Fonde

Sous la forme d'un ange ou d'une nymphe blonde ,•

Le ga^on s'émailla de fleurs pour la fêter.

Sur le bord de la Sorgue elle s'assit plaintive ,* Elle eut un regard triste et sembla regretter Que mon âme ici-bas fût encore captive.

Laure apparaît à Pétrarque dans ce sonnet et les cinq suivants. Je ne puis mieux les commenter qu'en rapportant les observations de MM. Lafond sur les visions du solitaire de Vaucluse :

« Quand Laure eut quitté la terre, elle ne mourut pas, pour cela, dans le cœur du poëte ; au contraire, elle y régna plus que jamais, et sa présence s'y fait sentir partout. Aussi, après le beau et chaste poème de la vie de Laure, Pétrarque va nous donner le poème de sa mort, qu'il appellera : Sonetti e can^oni in morte di madonna Laura.

«. Ces sonnets de la mort sont plus beaux, plus graves et plus touchants encore que ceux de la vie... Chaque sonnet se succède sans transition et sans liaison apparentes; le poëte, on le sent, les écrit sans dessein prémédité, au jour le jour, suivant l'inspiration du moment. Ce sont les pages décousues d'un journal; mais, dans ce journal, il y a un ordre véritable, un enchaînement et une gradation sensibles, enfin une péripétie intéressante, sinon de faits, du moins de sentiments qui sont les faits de la pensée. En un mot, ces sonnets sont comme autant de strophes du même poëme d'amour, poème fait à l'insu du poète, car il est tout entier dans son cœur.

« Les regrets de cette mort, qui lui enlève toutes ses espérances sur la terre, s'exhalent d'abord, chez le poète, en violentes exclamations de douleur; sombre

IL REMERCIE LAURE DE LUI APPARAÎTRE EN SONGE. Almafelice, che sovente torni.

Chère dme, qui parfois en songe m'apparais Et qui viens adoucir Vâpreté de mes larmes Avec ces yeux brillants, avec ces nobles traits, Dont la cruelle mort n'a pas détruit les charmes;

Combien je suis heureux qu'ainsi tu te désarmes De la chaste rigueur qu'autrefois tu montrais! Je puis donc admirer sans trouble et sa?is alarmes Ta beauté mal décrite en mes vers les plus vrais.

Au lieu même où ma muse en riant t'a nommée. Je pleure maintenant sur toi, ma bien-aimée. Ou plutôt sur moi-même et mon isolement.

Ce qui calme du moins ma douleur continue, C'est que je reconnais, à peine es-tu venue, Ton visage, ta voix, ton air, ton vêtement.

et découragé, l'idée du suicide, qui est déjà venue le visiter pendant la vie de Laure, vient de nouveau traverser son esprit ; mais bientôt son âme commence à s'élever au-dessus de ces regrets matériels, il comprend que Laure n'est pas entièrement perdue pour lui, il pressent déjà un guide céleste dans la sainte, mais un voile la lui dérobe encore.

« Puis son esprit se dégage des nuages de la matière; il lui semble voir Laure, ou plutôt il la voit, et elle lui parle dans ses extases; il devine quand elle doit venir, et il reconnaît son ombre. Ces douces apparitions le consolent et lui font supporter la vie... Plus tard, elle lui parle : il sent alors que tout n'est pas fini pour son amour, et il prend une telle confiance dans l'avenir qui lui est réservé, qu'il remercie sa dame de lui avoir été cruelle sur la terre, puisque son martyre sera récompensé dans le ciel.

« Mais quelquefois ces apparitions cessent; c'estsurtout lorsqu'il quitte Vaucluse, où Laure lui apparaît, de préférence, au milieu des bois et des eaux, qu'elle aima tant pendant sa vie. Dès qu'il ne voit plus Laure, il retombe dans son désespoir et dans ses découragements; son âme se rattache à la terre; il est près de maudire ce long amour qui a usé sa vie; ■mais bientôt il se repent de ce blasphème, et il reverra l'ombre adorée; et, cette fois, il montera un degré de plus de l'échelle des visions; son âme est devenue plus subtile et plus légère; ce n'est plus Laure qui

LES APPARITIONS DE LAURE TEMPERENT LA DOULEUR QU'IL RESSENT DE SA PERTE.

Discolorato liai, Morte, il più bel volto.

O Mort', tu l'as flétri, ce visage de reine !

Tu Vas éteint, l'éclat dont brillaient ces beaux yeux.

Et du corps le plus pur et le plus gracieux

Ta faux a séparé l'âme la plus sereine !

Tu l'as fait taire, hélas ! cette voix de sirène ! Tu m'as en un instant pris ces biens précieux! Maintenant je vis seul affligé, soucieux ; A l'ombre des cyprès ma tristesse m'entraîne.

Il est vrai que ma dame apparaît en mes nuits Et vient me consoler de mes trop longs ennuis. C'est l'unique soutien que j'aie en ma détresse.

Et si je vous disais ses magiques discours, Sa céleste beauté, sa pitié, sa tendresse, J'enflammerais le cœur des tigres et des ours!

descend, c'est lui qui monte, et il voit sa dame parmi les élus. Depuis cette précieuse faveur, ses regrets sont mêlés de douceur et d'espérance, il reconnaît la vanité de son amour terrestre ; ce qu'il aimait était né de la terre et est retourné à la terre. Maintenant ce qu'il aime, c'est cette âme, sœur de son âme, c'est cette substance éternelle qui a passagèrement habité ce beau corps. Il attend donc la mort qui ne peut plus l'effrayer, et il supplie Laure de venir au-devant de son âme avec tous ceux qui ont aimé et dont la souffrance a sanctifié l'amour.

« Pour toute réponse à sa prière, comme gage de sa promesse, comme récompense de sa fidélité au passé et de sa foi dans l'avenir, Laure descend cette fois, revêtue de la splendeur des bienheureuses, elle le prend par la main et le conduit elle-même aux pieds de l'Eternel, — et l'Eternel lui parle :

Ton sort est arrêté.

Il peut tarder encor vingt ans ou davantage. Ne te plains pas, c'est peu contre l'éternité !

« Le poëme est fini ; aussi le poète n'a plus qu'un désir, c'est celui de mourir, et de mourir saintement, puisque la vue de Laure fera partie de la récompense éternelle. Il jette un regard de repentir et de résignation sur sa vie et sur son amour passés; il se sent libre de cette passion terrestre qui l'enchaîna si longtemps. Ce n'est plus à Laure qu'il s'adresse, c'est à Dieu seul, pour lui demander grâce et merci; mais il n'oublie pas

IL SE PLAINT DE LA BRIEVETE DES APPARITIONS DE LAURE. Si brève è 'l tempo, e 'l pensier si veloce.

Si rapide est le temps, si fugitif le songe Qui rendent ainsi Laure à mes regards charmés Que pour un seul instant mes tourments sont calmés. Mais, tant que je la vois, nul chagrin ne me ronge.

Amour qui m'a vaincu, qui sur la croix m'allonge, Frémit quand les beaux yeux, que la tombe a fermés, Avec tout leur éclat sont soudain ranimés; Il sait combien mon cœur se plaît en ce mensonge.

Devant moi la chère ombre arrive avec fierté. Aux rayons de son front bientôt ont déserté Les pensers ténébreux qui torturent ma vie.

Et, baigné de lumière en mon transport joyeux, Je m'écrie : Oh', béni soit le jour où tes yeux Ont trouvé le chemin de mon âme ravie .'

celle qu'il a tant aimée, et il termine son poëme en s'écriant qu'il doit son salut à la douce sévérité avec laquelle elle a traité son amour pour le ramener à Dieu.

« Telle est l'analyse fidèle de ce que nous appelons le poëme de la mort de Laure. Rien n'y manque, pas même le merveilleux.

« Et ici nous sommes embarrassés pour dire notre pensée, plus, peut-être, que pour la défendre contre les sourires d'incrédulité qui vont sans doute l'accueillir. Nous avons cherché à prouver la vérité de l'amour de Pétrarque ; maintenant nous voudrions plus encore, nous voudrions faire croire à la réalité de ses visions; nous croyons qu'il est sincère lorsqu'il raconte les apparitions de sa dame; il croit revoir cette ombre adorée, et il la revoit; il croit l'entendre, et il l'entend.

« Qu'on nous permette de développer quelques faits à l'appui de cette opinion, qui pourra sembler étrange au premier abord. Nous ne prétendons pas tirer de ces faits une conclusion péremptoire et définitive; nous voulons seulement les soumettre au lecteur avec nos réflexions, et notre but sera atteint si ces détails, peu connus jusqu'ici, ont, pour le lecteur, comme ils l'ont eu pour nous, l'effet de donner un plus vif intérêt à la lecture des sonnets de Pétrarque.

« Pétrarque était né rêveur et enthousiaste, son caractère était mélancolique et inquiet, il était dans de

LAURE LUI PARLE EN SONGE AVEC L'AFFECTION D'UNE AMANTE ET d'une MÈRE, ET LUI MONTRE LA ROUTE DU CIEL.

JVè mai pietosa madré al caro figlio.

Jamais la tendre mère à son fils bien-aimé, Jamais la femme ardente à l époux qui l'enflamme N'ont donné les conseils que le danger réclame Avec un dévouement plus vif, plus alarmé :

Que celui dont le cœur de Laure est animé, Quand descendant, la nuit, des régions de l'âme, Elle apaise en mon sein les regrets qu'elle blâme Avec un doux soupir trop longtemps comprimé.

Tantôt elle a pour moi les regards d'une amante, Tantôt ceux d'une mère, et mon sort la tourmente. Et sa main, s' élevant, montre où je dois aller.

« Viens là-haut, me dit-elle, où s'accomplit le rêve « De la félicité sans mélange et sans trêve. » Et je nai de repos qu'en V écoutant parler.

perpétuelles agitations. Sans cesse il soupirait pour la solitude ; sans cesse il la quittait et il y revenait sans cesse. On connaît son goût pour les voyages, cette solitude vagabonde. Il ne savait rester nulle part. Cette instabilité d'imagination, cet amour de la solitude, font la base de son caractère.

« L'imagination prédispose à l'enthousiasme, la solitude prédispose à la rêverie; de l'enthousiasme et de la rêverie à l'extase il n'y a qu'un pas. Mais nous n'oserions pas le franchir pour le compte de notre poète si nous n'avions à citer un fait bien curieux.

« DanslaLXXIVe de ses lettres familières, Pétrarque rapporte que, vers l'époque où il fut couronné à Rome, c'est-à-dire vers 1 341 , son ami Jacques Colonne, étant allé visiter son diocèse de Lombez, mourut dans cette résidence, au moment où lui, Pétrarque, était allé à Parme. Cette même nuit, Pétrarque vit en songe son ami venir à lui, seul et avec une certaine précipitation. Il lui demanda où il allait si vite ; Colonne lui répondit en riant : « Je suis parti de Gascogne et je vais à Rome. » Comme alors Pétrarque lui proposait de l'accompagner, l'évêque lui dit d'un air sérieux et sévère : « Va- t'en, je ne veux pas maintenant de toi pour compagnon. » « Ce fut à ce moment, ajoute Pétrarque, que je m'aperçus qu'il était mort, et j'en éprouvai tant de douleur que je me réveillai. La nouvelle de sa mort m'arriva vingt-cinq jours après ce songe, et, lorsque j'eus fait le calcul des dates, je trouvai qu'il était mort la nuit même où il m'était apparu. »

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