‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 46 sur 113 · LES CONSEILS QUE LUI DONNE LAURE ONT UN CHARME IRRÉSISTIBLE · texte numérisé non relu

LES CONSEILS QUE LUI DONNE LAURE ONT UN CHARME IRRÉSISTIBLE

Se quell' aura soave de' sospiri.

Que nepuis-je en mes vers peindre la douce brise Des soupirs exhalés par l'être gracieux Q11 ici-bas f adorais et qui semble des deux Compatir à mon cœur que son souvenir brise !

A ma voix répondrait plus d'un cri de surprise: Si jalouse et si tendre apparaît à mes yeux Laure, quand elle vient d'un regard soucieux Voir quel effort j'ai fait, quelle route j'ai prise!

Elle m'enseigne alors le sublime chemin,

Et moi, qui lui sais gré de me tendre la main,

Moi, qui ne voudrais pas encourir son reproche :

Je me laisse guider en ce monde méchant Par ses sages avis, par son accent touchant, Capables de tirer des larmes d'une roche.

« Voilà donc Pétrarque doué de la seconde vue. Si nous ajoutons foi au récit de sa lettre, pourquoi ne le croirions-nous pas aussi quand il nous dit, dans le dernier sonnet de la vie, que Laure lui apparut pour lui annoncer qu'il ne devait plus la revoir ? (V. sonnet CCXI.)

« Après la mort de Laure, il dut se rappeler l'apparition de son ami; dès lors, ne pouvait-il pas, ne devaitil pas espérer qu'elle daignerait aussi venir le visiter et continuerait à le consoler du haut du ciel?

« Il n'en parle pas seulement dans ses sonnets, où on pourrait croire que ce n'est qu'une machine poétique ; mais sans cesse, dans sa correspondance, il dit qu'il croit revoir Laure partout.

« Mais Laure vint-elle réellement visiter le poëte ? L'ordre divin fut-il troublé en sa faveur, ou bien Dieu lui permit-il seulement de porter ses espérances jusqu'à l'extase et ses rêves jusqu'à l'apparence de la réalité ?

« Un autre fait qui vient à l'appui d'une opinion dont nous ne contestons pas l'étrangeté, c'est que, vers la fin de sa vie, Pétrarque devint sujet à de fréquentes attaques d'épilepsie qui semblent la conséquence naturelle de ses rêveries et de ses extases portées à L'excès.

« Il dit, dans une de ses lettres, qu'entre autres fois, ce mal le prit à Ferrare, dans la maison d'un ami, et qu'on le tint pour mort, pendant une léthargie de trente heures. » (Dante, Pétrarque..., p. \i5 )

IL PRIE SENNUCCIO, QUI VIENT DE MOURIR, DE SALUER SES AMIS, ET DE DIRE A LAURE Qu'lL NE L'OUBLIE PAS.

Sennuccio mio, benchè doglioso e solo.

MonSennuccio, tu dors au pied des cyprès verts, Je vais plus que jamais sentir ma solitude. Toi, du moins, tu n'as plus d'humaine inquiétude. Et pour ton noble esprit les deux se sont ouverts

A présent ton regard embrasse l'univers

Et voit tout ce que Dieu dérobe à notre étude.

Si je ne pensais pas à ta béatitude,

Ta perte, plus cruelle, attristerait ces vers.

Va pour moi saluer dans la troisième sphère D'abord Franceschino, celui que je préfère, Puis Guitton, Cino, Dante et tout l'illustre chœur.

Quant à Laure, dis-lui que je deviens sauvage, Mais que je lutte en vain contre mon long servage, Ne pouvant oublier son visage et son cœur.

La peste de 1348 avait enlevé à Pétrarque l'objet de sa passion et le cardinal Colonna L'année 1349 ne lui fut pas moins funeste; il perdit successivement :

Thomas de Messine, un compagnon d'études qu'il chérissait; — le père Denis, directeur qui lisait dans son âme; — le roi Robert, dont la protection lui était assurée ; — Luc Chrétien et Mainard Accurse, deux amis qui venaient le rejoindre pour vivre avec lui et qui furent assassinés en chemin par des voleurs ; — Robert de Bardi, chancelier de l'université de Paris, qui avait voulu le faire couronner dans cette capitale ; — enfin Sennuccio del Bene, ce vieillard aimable, qu'il avait pris pour confident de ses amours.

Franceschino, un des meilleurs capitaines de son temps, s'était distingué dans la poésie.

Guitton ou Gui d'Arezzo donna, dit-on, au sonnet sa forme définitive.

Cino de Pistoie, poète renommé, professeur de Pétrarque à Bologne.

Dante et tout l'illustre chœur, c'est-à-dire, tous les poètes mentionnés dans le Triomphe de l'Amour.

CHAQUE ROCHER, CHAQUE ARBRE, CHAQUE FLEUR LUI RAPPELLENT CELLE QU'lL A PERDUE.

/' ho pien di sospir quest' aer tutto.

J'ai rempli de soupirs tout l'air qui m'environne, En contemplant la plaine et les après sommets Du pays où naquit la dame que j'aimais, Et dont le souvenir en tout temps m'éperonne.

Elle est allée au ciel recevoir sa couronne, Et son départ, brisant mes rêves à jamais, A tel point m'a réduit que mes pleurs désormais Coulent incessamment comme les flots du Rhône.

Il n'est pas sur ces monts de buissons, de rochers, Pas un arbre, un rameau sur ces rives penchés, Pas en cette vallée une fleur, un brin d'herbe ;

II n'est pas nne source en ces flancs caverneux.

Pas une bête fauve en ces bois épineux,

Qui ne sachent combien ma douleur est acerbe.

Les contradicteurs de l'abbé de Sade se sont appuyés sur le deuxième vers de ce sonnet : D'aspri colli mirando il dolce piano, et sur le début du sonnet IV : A piè de colli ove la bella resta, pour priver Avignon de la naissance de Laure, cette ville n'étant pas au pied même des collines. La poésie ne se pique pas d'exactitude en topographie. Toutefois, Pétrarque a été, on ne peut plus, précis dans un fragment qui se trouve ordinairement à la fin de ses œuvres :

Dove Sorga e Durenza in maggior vaso Congiungon le lor chiare e torbidc acque, La mia Academia un tempo el mio Parnasso :

Ivi ond' agli occhi miei il bel lume nacque !..

« La Sorgue se jette dans le Rhône à Avignon et la Durance à une demi-lieue. A moins que de nommer la ville d'Avignon, dit l'abbé de Sade, je ne crois pas qu'on puisse la désigner d'une façon plus claire. » (Mém., t. I, p. 36 des notes.)

Avignon est d'ailleurs positivement nommé dans le sonnet du tombeau de Laure : In borgo d 'Avignone. (V. la note du sonnet IV.)

» Extrait de sept ter\elti qui se lisent dans quelques éditions en tête du Triomphe de la Mort.

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