‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 48 sur 113 · L ATTRIBUE A LA RIGUEUR DE LAURE LA BONNE DIRECTION DE SA VIE · texte numérisé non relu

L ATTRIBUE A LA RIGUEUR DE LAURE LA BONNE DIRECTION DE SA VIE

Corne va 7 mondo! or mi diletta e place.

Depuis que rien de faux n'éblouit ma prunelle, Je vois l'heureux effet qu'un sage frein produit ; Je comprends que la lutte au salut nous conduit, Et n'est qu'un court prélude à la paix éternelle.

O trompeuse espérance ! ivresse criminelle ! A quels profonds regrets le succès m'eût réduit ! Combien de sa rigueur je rends grâce aujourd'hui A celle qui toujours me couvre de son aile l

Déjà l'Amour aveugle et mon esprit trompé Précipitaient mes pas sur un sol escarpé; J'allais toucher bientôt l'abîme où se perd Vâme.

Béni soit le secours qui de Laure me vint !

La noble dame sut par un leurre divin

Donner un meilleur but à l'ardeur qui m'enflamme.

APRES LA MORT DE LAURE. 19g

Ce sonnet et le précédent témoignent de la sagesse de Laure. Pétrarque, en pensant à son âme, se félicite de n'avoir pas les regrets du triomphe ; il bénit la bienfaisante rigueur qui l'a retenu sur le bord de l'abîme. V. sonnet CCCXIV.

« Je ne sais, dit l'abbé de Sade, si on me permettra de rapporter ici un bon mot d'Alexandre Tassoni, à qui on ne peut pas reprocher trop de crédulité sur la vertu de Laure. Il dit que Pétrarque jouissoit d'elle comme les rais jouissent des drogues d'une apothicairerie, en léchant au dehors les vases qui les renferment. L'image est plus plaisante que noble. »

L'abbé de Sade fait encore observer avec Tassoni que, « si Pétrarque avoit été heureux, il n'auroit pu s'empêcher d'en laisser échapper quelque chose, suivant le proverbe italien qui dit que le plaisir est un tourment quand on est obligé de se taire. » Et il ajoute : « Tassoni ne doit pas être suspect à ceux que je combats. C'est un plaisant de profession qui, en faisant des remarques sur les poésies de Pétrarque, ne s'est pas refusé un bon mot sur son compte, et s'égaye sur son amour toutes les fois qu'il en trouve l'occasion. » (Mém., t. II, p. 478 et 82 des notes.

IL ENVIE LE SORT DE T1THON QUI PEUT REVOIR CHAQUE JOUR SON AURORE BIEN-A1MÉE.

Quand' io veggio dal ciel scender l'Aurora.

Avec ses doigts de rose, avec ses cheveux d'or, Quand V Aurore paraît de plus en plus brillante, Je pense à Laure et dis d'une voix défaillante : C'est là qu'elle est allée en prenant son essor.

O trop heureux Tithon ! qui n'envierait ton sort l Tu revois chaque soir ton épouse accueillante, Moi, pour rejoindre au ciel ma dame bienveillante, J'attends la couche froide où tout mortel s'endort .

Vos séparations sont de courte durée.

Ta beauté, quand dans Vombre est la voûte apurée,

Revient, et tu lui plais malgré tes longs hivers.

Mais celle que j'invoque en mes penser s funèbres Livre mes nuits au deuil et mes jours aux ténèbres. Son nom seul m'est resté de tant d'attraits divers.

« Le vieil amant ou mary de l'Aurore, c'est Tithon. fils de Laomédon et frère de Priam, roy de Troye. Peu de gens ignorent que Tithon ayant demandé à l'Aurore le don de l'immortalité, et l'ayant obtenu, il oublia de demander le don d'une perpétuelle jeunesse, si bien qu'estant devenu si vieux qu'il estoit inutile à toutes choses, et s'ennuyoit de vivre, l'Aurore le changea en une cigale. » (Les Epistres d'Ovide, traduites par C.-G. Bachetde Meziriac, p. 394 et 3g5.)

Un commentateur reproche à Pétrarque d'avoir trop flatté l'Aurore en nous la représentant comme fidèle à son vieil époux. La barbe blanche de Tithon ne lui plut que tout juste. Céphale, Orion et plusieurs autres en savent quelque chose.

Il y avait dans l'antiquité un autre amant qui revoyait tous les soirs sa bien-aimée; c'était Léandre. Son histoire aurait pu fournir une comparaison. Mais, pour rejoindre Héro, il traversait l'Hellespont à la nage, et il finit par s'y noyer. C'était payer trop cher le plaisir du rendez-vous. Mieux valait, comme Tithon, attendre paisiblement l'heure du berger.

IL S ETONNE DE VIVRE ET CROIT SA VEINE EPUISEE. Gli otchi di ch' io parlai si caldamente.

Les beaux yeux n'inspirant nulle flamme grossière, Les pieds, les mains, les bras, les traits idolâtrés, Qui m'ont fait un autre homme et que j'ai célébrés, Regrettant que ma voix ne fût fée ou sorcière:

Ces flots de cheveux d'or, cette grâce princière, Ces sourires si purs dans la pourpre encadrés, Trésors du paradis à la terre montrés, Tout cela maintenant n'est qu'un peu de poussière...

Et je vis cependant, plus triste qu'étonné, De ma douce lumière étant abandonné, Ainsi qu'un frêle esquif sur les flots en délire.

Il faut donc mettre un terme à mes chants amoureux.

La veine est épuisée en mon cœur douloureux.

Mes sanglots sont plus forts que les sons de ma lyre.

Ce sonnet, qui plaît dans l'original par son allure facile et sa poésie plaintive, semble avoir échappé à l'attention des commentateurs français. Velutello, que j'ai sous les yeux, s'est borné à le paraphraser, autant dire, à le dépoétiser. Voici la traduction de sa prose:

« Le poète, dans sa douleur de la mort de Madame Laure, montre — comme les beaux yeux et tout ce qu'elle avait de séduisant dans sa personne et dans son esprit, tout est réduit en un peu de poussière, — comme il vit encore cependant, ce dont il se plaint et s'indigne, privé de la splendide lumière qu'il aimait tant, — comme, jouet de la fortune, il vogue avec grand'peine sur un esquif désemparé, depuis qu'il a perdu celle qui était son soutien. Aussi veut-il mettre fin à son amoureux chant; en lui est tarie la source de l'inspiration; sa cithare, qui résonnait si doucement pour Laure, ne peut faire entendre désormais qu'un triste et douloureux gémissement. »

Ce commentaire n'explique et n'apprend rien; il n'intéresse ni ne distrait le lecteur. Je ne l'ai traduit qu'à titre de spécimen.

GCLII

IL VOUDRAIT, EN POLISSANT SES VERS, JUSTIFIER LA RE- NOMMEE QU'IL n'a PAS CHERCHEE, MAIS IL EST LAS DE LA VIE ET SONGE A REJOINDRE SA BIEN-AIMEE.

S' in avessi pensato che si care.

Si j'avais pu prévoir le cas que Von ferait Des rimes que mon cœur a de soupirs remplies, J'aurais mis plus de soin à les rendre polies, Et j'en aurais accru le nombre et Vintérêt.

Ayant, hélas! perdu celle qui in inspirait, L'unique et cher objet de mes mélancolies, Je n'ai, pour en former des œuvres accomplies, Ni la force ni Y art d'adoucir chaque trait.

Mon but était alors de charmer par l'étude Les ennuis de l'amour et de la solitude. Le désir du renom ne me dirigeait pas.

Maintenant je voudrais mériter les suffrages ; Mais je suis las de vivre et je songe au trépas ; Laure m'attend déjà vers de meilleurs -parages.

Nous avons vu (note du sonnet VI) que Pétrarque avait retouché ses sonnets à diverses reprises. Muratori a rapporté un nombre prodigieux de variantes, preuve évidente que notre poé'te tenait à la perfection du style et qu'il se donnait beaucoup de peine pour l'atteindre. Pétrarque voudrait nous faire croire ici que ses poésies coulaient de source et qu'elles pouvaient se passer du secours de la lime : petite vanité d'auteur.

Le premier tercet semble imité des anciens; on lit dans Properce :

Nec tantum ingenio quantum servire dolori.

et dans Ovide :

Exsul eram ; requiesque mihi, non fama petita est, Mens intenta suis ne foret usque malis.

Ce sonnet, que Ginguené a traduit en prose, lui a inspiré de judicieuses réflexions dont voici un extrait : « La postérité, dit-il, a regardé Pétrarque, pour ses prétendues bagatelles, comme le créateur de la poésie lyrique chez les modernes... Le sonnet, déjà beaucoup amélioré par Guittone d'Arezzo, devint entre ses mains si parfait qu'on n'a pu y rien ajouter depuis. (Hist. littér. d'Italie. Paris, i8ii,t. II, p. 5Gi.)

2o6 LES SONNETS DE PETRARQUE

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