I.A PERTE DE LAURE LUI EXPLIQUE LA VANITÉ DES SENTIMENTS HUMAINS
Soleasi nel mio cor star bella e viva.
Laure, belle et vivante, habitait en mon cœur Comme une illustre dame en un séjour modeste. Je meurs donc ici-bas de son trépas funeste, Quand elle brille au ciel comme un astre vainqueur.
L'âme, de tout son bien privée avec rigueur, L'amour, dépossédé du plaisir vif et leste, Inspireraient au marbre une pitié céleste; Mais qu'importe leur plainte auvulgaire moqueur?
Il n'est que moi qui puisse ouïr leur voix intime, Et je comprends si bien leur douleur légitime, Qu'il ne me reste plus qu'à gémir avec eux.
Serait-il vrai qu'en nous tout est ombre et poussière, Qu'aux désirs purs se mêle une flamme grossière, Et que l'espoir s'épuise en efforts belliqueux ?
Pétrarque se plaint, en vers assez entortillés, de ce que les gémissements de son âme ne sont entendus que de lui-même. Cette plainte étonne un peu dans la bouche du poète couronné au Capitole.
La cause des poètes incompris a été chaleureusement plaidée par Alfred de Vigny dans son drame de Chatterton. Il a peint dans cette pièce le jeune homme de génie que la misère conduit au suicide, et il a demandé dans sa préface que l'intervention de l'Etat permît aux génies naissants de se livrer au travail de la pensée sans la préoccupation de la vie matérielle. C'est là une idée généreuse, mais peu réalisable. Quoi qu'il en dise, il est peu probable qu'un aréopage, institué par l'Etat, eût donné une pension alimentaire à André Chénier sur l'ode de la Jeune Captive et l'eût déclaré poète sur les trente vers de Myrto. L'intrigue et le goût suranné n'eussent-ils pas égaré les suffrages? L'Académie française, aussi éclairée qu'indépendante, distribue-t-elle toujours avec discernement ses récompenses poétiques? Combien a-t-elle couronné de génies?
2o8 LES SONNETS DE PETRARQUE
GCLIV