FELICITE PASSEE, MISERE PRESENTE
Quand 'io mi volgu indietro a mirar gli anni.
Quand je vois que les ans, dans leur fuite insensible, Ont entraîné l'essaim de mes rêves dorés, Ont éteint mon ardeur dans les pleurs dévorés, Ont rendu mon repos désormais impossible;
Ont en deux parts rompu mon trésor indicible Pour mettre l'une au ciel, et ses traits adorés Sous le funèbre abri des cyprès éplorés, Et m'ont enfin de maux criblé comme une cible,
A lors je me secoue et me trouve si nu
Qu'au comble du malheur je me crois parvenu,
Que je méprends moi-même en pitié douloureuse.
O mon Etoile ingrate l ô Destin sans émoi!
O Mort! jour à jamais doux et cruel pour moi/
Quel abîme profond votre rigueur me creuse!
APRÈS LA MORT DE LAURE. 2l5
Pétrarque a consacré à la Mort toute la sextine IX. Voici les 2e, 9e et 12e strophes :
« Cruelle, acerbe, inexorable Mort, tu m'as donné un motif de n'être plus joyeux, et de passer au contraire toute ma vie dans les pleurs, et mes jours dans les ténèbres, et dans le deuil mes nuits. Mes pénibles soupirs ne s'exhalent plus en rimes, et il n'est pas de style qui ne soit vaincu par mon cruel martyre.
« Que n'ai-je à présent un style si touchant, qu'il pût retirer ma Laure des mains de la Mort, comme Orphée reprit son Eurydice sans employer de rimes, et ainsi je vivrais encore plus joyeux que jamais. Si cela ne se peut, qu'une de ces nuits ferme enfin ces deux sources de pleurs !
« O vous qui soupirez sous de meilleures nuits, qui écoutez des paroles d'amour ou en répétez dans vos rimes, priez pour que la Mort ne soit plus sourde à mes vœux; car elle est le port des infortunes et le terme des pleurs. » (Tr. de Gramont, p. 225.)