NEUVIEME SERIE
a vie du poëte, pendant les premières années qui suivirent la mort de Laure, est résumée comme il suit par Lamartine :
Si Pétrarque avait le cœur inguérissable, il avait l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous la douleur; il promena ses tristesses, sans cesse évaporées dans ses beaux vers, de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie, toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du cœur, sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise, recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complètement, mais aussi modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité et du ciel : il était amoureux d'une mémoire.
<( Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser luimême. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à Avignon (Lamartine oublie une fille), il parle dans ses lettres et dans ses sonnets (CCXXX et CCXXXIX) d'une. belle et jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son cœur des sentiments qu'il rougissait de rallumer. C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut
une septième fois de revenir encore à Vaucluse. » (Cours fam. de litt., t. VI, p. 89.)
Réparons quelques omissions de Lamartine.
En 1349, Pétrarque perd plusieurs amis (V. le Commentaire du sonnet CCXLVI) et fait une visite au tombeau de Virgile, son poëte favori.
En i35o, il reçoit un canonicat à Padoue. A la fin de l'été, il passe par Florence, se lie avec Boccace et part pour Rome où le jubilé attirait un grand concours d'étrangers. « Ce fut à l'époque de ce jubilé, dit l'abbé Roman (p. 171), que Pétrarque rompit tout commerce avec le beau sexe. Quoique verd encore, pour me servir de ses termes, il se sentit autant d'aversion pour les femmes qu'il avoit eu de goût pour elles auparavant. » Il rentre à Padoue par la Toscane et par Arezzo, son pays natal, qui lui fait une ovation.
En 1 3 5 1 , deux chartreux qu'il rencontre chez un évêque lui apprennent la courageuse conduite de son frère Gérard pendant la peste (V. sonnet LXX). Il revoit ses papiers et jette au feu plus de mille épîtres ou pièces de vers. Il écrit à son ami le doge Dandolo, sur la malheureuse rivalité de Venise et de Gènes. Florence le réclame et lui rend ses biens (V. sonnet CCXXXVIIj. Le 3 mai, il repart pour Vaucluse sans aller à Florence, s'arrête à Mantoue, à Parme, à Plaisance, et n'arrive à Vaucluse que le 26 juin, où il demeure jusqu'au mois de mai 1 3 5 3.
CGLVIII
OU SONT LES CHARMES ET LES QUALITÉS DE LAURE ? Ov' è lafronte che conpicciol cenno.
Qu'est devenu le front qui par un léger pli Disposait à son gré de mon cœur assoupli? Dans quels regards trouver la double flamme claire Qui de mes pas errants fut l'étoile polaire?
Où donc est le savoir, le mérite accompli, Le sens droit, clairvoyant, d'honnêteté rempli? Où sont donc les attraits et les moyens de plaire Flagellant mes désirs comme le grain sur l'aire ?
Où donc est le visage aimable et bienveillant Qui savait ranimer mon esprit défaillant, Qui savait adoucir mes plus vives alarmes?
Où donc est-elle enfin celle qui m'asservit?...
Ah! combien elle manque au monde qui la vit !
Et combien à mes yeux qui n'ont plus que des larmes!-
Pétrarque ne pleure pas seulement les beautés de l'âme, il regrette aussi celles du corps. Pourquoi penset-il à ce corps qui n'est plus que poussière, qui est à jamais perdu pour lui? Pourquoi ne s'occupe-t-il pas uniquement de cette âme qui vit au ciel et qu'il peut y revoir?
Hélas ! parce qu'il est homme ; — parce que cette âme et ce corps sont inséparables dans son souvenir ; — parce qu'en se rappelant les qualités de l'âme, il se rappelle involontairement les charmes qu'elle répandait sur le corps. N'est-ce pas l'âme qui brillait dans les regards, qui chantait dans la voix, qui souriait sur les lèvres? N'est-ce pas l'âme qui complétait la beauté physique par la grâce du geste, de la démarche, de la physionomie? N'est-ce pas le corps enfin qui lui a fait connaître l'âme et qui, même avec sa poussière qu'il sait ranimer, la lui représente encore de la manière la plus saisissante?
La dualité matérielle et spirituelle de l'homme ne lui permet pas de s'élever tout entier dans les régions célestes; il a toujours un pied sur la terre.