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IL PORTE ENVIE A LA TERRE ET AU CIEL QUI SE SONT PARTAGÉ SON TRÉSOR

Quanta invidia io ti porto, avara terra.

Combien je suis jaloux, ô terre, des baisers Dont tu couvres le corps de cette noble damel Tu caches dans ton sein mon souverain dictame, Les traits par quimes maux se croyaient apaisés.

Combien j'estime heureux les nuages rosés,. O ciel, qui t'ont porté cette sainte et belle âme! Ton a\ur m'a ravi l'aliment de ma flamme-, Mes liens les plus doux sont à jamais brisés.

Que ne suis-je au milieu des phalanges bénies, Qui contemplent là-haut ses grâces infinies Et son front lumineux qui dirigeait mes pas !

Qui le croirait jamais? La mort me fait envie, La mort qui, dans le deuil ayant plongé ma vie, Demeure en ses beaux y eux et ne m' appelle pas,..

L'Ecclésiastique conseille de pleurer les morts deux ou trois jours, selon leur mérite : Fac luctum secundum meritum ejus uno die vel duobus. Ch. 38.

Priam, dans Y Iliade, demande à Achille neuf jours pour pleurer Hector.

Pétrarque pleura Laure dix ans dans ses sonnets et peut-être toute sa vie dans son cœur. Il pleurait à la manière antique.

« L'antiquité, dit le P. Matthieu Martin, versoit tant de larmes sur les trespassés. qu'on en remplissoit des vases tout pleins pour les enterrer avec, et là auprès d'une lampe ardente ou un mortier brûlant, qui par artifice ne s'esteignoit jamais; ils vouloient dire que ni l'amour ni la douleur ne mourroient point, et qu'à tout jamais ils en auroient les larmes aux yeux, l'amour au cœur et le souvenir en l'âme. » Ch. 22.

Pétrarque se plaint ici de ce que la mort ne l'appelle pas. Pourquoi vivre? dit-il dans son Africa. De misère en misère on chemine vers la tombe ; la mort est le premier des biens.

Irrequietus homo perque omnes anxius annos \d mortom festinat iter : mors optima rerum.

LES LIEUX QUI LUI PLAISAIENT DU VIVANT DE LAURE n'ont PLUS d'attraits SANS ELLE.

Valle che de' lamenti tniei se' piena.

De mes soupirs émus, 0 riante vallée, Fleuve dont souvent l'onde à mes pleurs fut mêlée, Arbres qui m'abritie\ au bord du flot bruyant, Hôtes craintifs des bois par vos jeux m' égayant;

Air frais que j'ai tiédi par ma plainte exhalée, Pelouse que mes pas ont tristement foulée, Colline dont j' aimais le sentier verdoyant, Et qui n'as plus pour moi ton aspect attrayant :

Je reconnais en vous votre forme première ; Mais depuis que mes y eux ont perdu leur lumière, Il me semble vous voir sous un plus sombre jour.

C'est ici que brilla Laure, mon bien suprême.

Je viens chercher sa trace et gémir au lieu même

D'où son âme partit pour l'éternel séjour.

L'auteur de la Solitude, Zimmermann, a écrit sur Vaucluse les lignes suivantes :

« Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés par la raison et la morale, se développent dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard par l'effet de la solitude et de la séquestration du monde.

« Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate que celui d'Héloïse, a éprouvé comme elle que l'amour touche de près à la mélancolie, car il a bien souffert de cette passion. A la (leur de l'âge, il s'en alla près de la source de Vaucluse chercher un refuge pour ses douleurs. « Mais, hélas ! dit-il, je ne savais ce « que je faisais ; je ne pouvais trouver le secours dont « j'avais besoin. Partout je portais avec moi mes in- « quiétudes cruelles. Seul, délaissé, sans appui, je souf- « frais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu. « Sans cesse dévoré par l'amour, j'exhalais dans les val- « lées ces soupirs et ces plaintes que l'on a entendus « partout et dont on a trouvé le son agréable. » (Extrait d'une lettre de 1349. V. Mém. de i abbé de Sade, t. III, p. 10.)

« L'amour était dans lame de Pétrarque un noble combat de la vertu, une volupté du cœur élevé audessus des désirs terrestres, une douce mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le bouillonnement d'une ardeur sensuelle. » (Trad. de X. Marmicr, p. 80.)

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DANS UN SONGE EXTATIQUE IL SE CROIT ATTIRÉ AU CIEL PAR LAURE, ET PEU s'en FAUT QU IL n'y RESTE.

Levommi il mio pensier in parte ov' era.

Par la-pensée, un jour d'extase ravissante, J'atteignis le séjour de celle qui n'est plus. Dans le troisième ciel, au milieu des élus, Je la revis plus belle et plus compatissante.

Elle me prend la main, et sa voix caressante Me dit : « Ami, c'est moi qui sur terre te plus. « Sois ferme dans les maux qui te so)it dévolus a Et tu partageras mon ivresse incessante.

« Mon céleste bonheur ne peut être compris.

« Je n'attends que toi seul et — ce dont tu t'épris —

« Mon corps qui renaîtra pour la gloire immortelle! »

En laissant ma main libre, ah '.pourquoi se tut-elle? Car, au son de sa voix qui charma mes esprits, Peu s'en fallut qu'au ciel je restasse près d'elle.

« Le plus beau de ces sonnets, dit Ginguené, est sans contredit celui-ci • je le mets, dans cette seconde partie, au même rang que le sonnet Solo e pensoso (XXVIII), dans la première, et même encore au-dessus. C'est une vision dont l'idée est sublime, quoique simple, et qui est rendue dans l'original en vers aussi sublimes que l'idée. » (Hist. litt. d'Italie, t. II, p. 540.)

« Toute son âme, dit Lamartine, se répandait en vers qui sont des larmes, et en prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour : afin d'innocenter sa passion, il éprouvait le besoin de la confondre avec sa piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les expressions, les images de l'amour terrestre. » (Cours fam. de litt., t. VI, p. 89.)

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