IL CONFIE SA DOULEUR AUX TÉMOINS DE SA FÉLICITÉ PASSÉE
Amor, che meco al buon tempo tistavi.
Amour qui, dans le temps de mes désirs secrets, Me suivis sur ces bords à nos pensers propices, Où de mes doux serments, formés sous tes auspices, Avec le fleuve et moi souvent tu discourais !
Fleurs, feuillage, parfums, pelouse, ombrage frais, Grottes, brises, vallons, montagnes, précipices, Plaine enfin qui de pourpre au soleil te tapisses Et dont l'aspect riant apaisait mes regrets!
O des vastes forêts nomades habitantes, O Dryades! et vous qu'abrite et que nourrit Le palais de cristal des ondes palpitantes I
Ma vie, autrefois douce, à présent s'assombrit. Moins lugubre est la mort à ma perte obstinée. Mais l'homme, que peut-il contre sa destinée?
Pétrarque prend l'Amour et toute la nature à témoin de sa tristesse, et cependant il s'était senti attiré à Vaucluse. Voici ce qu'il écrivait à un ami, peu de temps avant son retour (26 juin i35i), pour se justifier de ne pas tenir la promesse qu'il avait faite de s'établir à Florence :
« Vous savez que j'avois résolu de ne plus retourner a Vaucluse. Il m'a pris tout à coup le désir d'y aller, dont je n'ai pas été le maître. Aucune espérance ne m'y attire ; ce n'est pas le plaisir, dans un endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous les motifs qui peuvent déterminer les hommes). Quels amis pourrois-je avoir dans un désert où les habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société et de la conversation? Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette variation de mon âme. C'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un lieu où je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paroît préférable à une vie solitaire et tranquille.
« L'idée de mon désert de Vaucluse s'est présentée à moi avec tous ses charmes : en me représentant c<-s collines, ces fontaines, ces bois si favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur que je ne saurois rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce grand homme que Rome exila, soupi-
2 3o LES SONNETS DE PETRARQUE
SI LA MORT DE LAURE N 'AVAIT ARRETE SON ARDEUR TOU- JOURS CROISSANTE, SES CHANTS AURAIENT ATTENDRI LES ROCHERS.
Mentre che 7 cor dagli amorosi vermi.
Tant que mon cœur, en proie au démon tentateur, Se sentit consumé par la fièvre amoureuse, Je traînais par les monts ma plainte langoureuse. Cherchant partout les pas de l'ange inspirateur.
Et j'osai dans mes vers, moi très-humble chanteur, Accuser sa vertu d'être trop rigoureuse; Mais en cette saison de fougue malheureuse, Je pensais et rimais comme un novice auteur.
Ce feu va s'éteignant et presque en paix me laisse. Ah! si de jour en jour, si jusqu'à la vieillesse, Comme du temps de Laure, il fût allé croissant;
Fier de ces doux accords, dont le deuil me désarme, J'aurais vu les rochers se briser, fondre en larme, Tant mon style avec l'âge aurait été puissant !
roit après sa patrie, quand je pense qu'un homme, né sur les rives de l'Arno, regrette un séjour au delà des Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus, c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer des coffres où ils étoient renfermés, pour leur faire voir le jour, et les remettre sous les yeux de leur maître.
o Enfin, si je manque à la parole que j'avois donnée à mes amis, ils doivent me le pardonner; c'est l'effet de cette variation attachée à l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes qui ne perdent pas de vue le. souverain bien. L'identité est la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu. » (Mém. de l'abbé de Sade, t. III, p. 1 33.)
IL PRIE LAURE DE REGARDER DU CIEL LES BORDS DE LA SORGUE OU IL LANGUIT, ET D'OUBLIER LE LIEU DE SA NAISSANCE OU ELLE FUT MALHEUREUSE.
Anima bella, da quel nodo sciolta.
Belle âme qui, brisant les liens de la terre, Quittas le plus beau corps et le plus gracieux, D'un regard de pitié puisses-tu voir des deux Mon existence sombre et mon cœur solitaire !
Loin de moi maintenant l'erreur involontaire Qui rendit ton aspect si farouche à mes y eux! Ne f étonne donc pas de mon front soucieux, Mais entends les soupirs que mon sein ne peut taire.
Contemple les rochers d'où la Sorgue jaillit ; Là tu verras quelqu'un qui jamais ne faillit A bénir ton doux nom au bord de l'onde claire.
Mais ne regarde pas le malheureux séjour Où tu vécus d'ennuis, où naquit notre amour; Là rien qui soit honnête et qui te puisse plaire.
Les deux tercets désignent des lieux différents : le premier, la vallée de Vaucluse, et le second, la ville d'Avignon, où résidait Laure et où Pétrarque la vit pour la première fois.
Les commentateurs, qui ne veulent pas que Laure soit d'Avignon et de la maison de Noves, prétendent que le second tercet se rapporte aussi à la vallée de Vaucluse et à quelque humble village ou bourgade qui serait le pays de Laure et dont elle aurait honte.
L'abbé de Sade dit qu'ils ont mal compris ces trois vers, dont voici la traduction littérale : Ce lieu où fut ta demeure et oit naquit notre amour, je veux que tu l'abandonnes et l'oublies pour ne pas voir parmi les tiens ce qui t'a déplu. « Ce qui déplaisoit à Laure dans sa famille, dit-il (p. 45 des notes du tome Ier), c'étoit la mauvaise conduite de ses enfants et la jalousie injuste de son mari. »
Cette interprétation, qui s'applique parfaitement à Laure de Noves et a la ville d'Avignon, concorde seule avec l'iw tuoi du texte.
2 3 j. LES SONNETS DE PETRARQUE
LES PAS DE LAURE DONT IL CHERCHE LA TRACE TENDENT TOUS A LA CÉLESTE VOIE.
Quel Sol chc mi mostrava il cammin destro.
Ce soleil, doux flambeau de ma verte saison, Qui du ciel me montrait la route la meilleure, Quand de ce triste monde il partit avant l'heure, Dans la tombe enferma sa charnelle prison.
Depuis lors je m'en vais sans but et sans raison, Portant le souvenir de celle que je pleure. Le monde que je pleure et qu'à peine j'effleure, Me paraît un désert dans un morne horizon.
Ainsi je m'achemine où je la vis naguère, Et V Amour, qui me fait une éternelle guerre, En me donnant espoir accompagne mes pas.
Je cherche Laure en vain ,• mais je trouve avec joie Ses traces conduisant à la céleste voie, Loin des lacs infernaux qu'elle ne verra pas.
Pétrarque exhala sa douleur dans ses sonnets pendant dix ans, et, lorsque sa muse fut muette, Laure ne cessa pas d'être présente à sa pensée. Tous les jours, en feuilletant son Virgile, il avait sous les yeux une note commémorative qu'il y avait jointe à la nouvelle de sa mort.
Cette note, qui précise le lieu de la première rencontre et celui de la sépulture de Laure (deux églises d'Avignon), qui attribue par conséquent l'honneur d'avoir inspiré Pétrarque à Laure de Noves, mariée à Hugues de Sade, cette note, dis-je, devait être et fut traitée d'apocryphe parles partisans de Laure de Chiabaud et de Laure des Baux. L'abbé de Sade défendit victorieusement son authenticité dans une dissertation spéciale, à la fin du ier volume de ses Mémoires. Entre autres arguments, il développe ces deux-ci :
i° Que la note fut reproduite dans les manuscrits et dans les œuvres imprimées avec mention de son origine {manu propria Petrarcha?), et ne souleva aucun doute, jusqu'à ce qu'il plut à Velutello de l'attaquer : elle ne cadrait pas avec sa Laure de Chiabaud, qu'il avait découverte a Cabrières vers 1320;
20 Que la note fut écrite de la main de Pétrarque, d'après les imposants témoignages de Fulvio Ursini, Tomasini, Bernardin Ferrati et de quatre préfets successifs de la bibliothèque Ambrosienne de Milan, où le manuscrit de Virgile avait été déposé par le cardinal Borromée.
Je pense être agréable au lecteur en lui faisant con-