‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 63 sur 113 · IL SE RAPPELLE LE JOUR OU IL QUITTA LAURE POUR LA DERNIÈRE FOIS · texte numérisé non relu

IL SE RAPPELLE LE JOUR OU IL QUITTA LAURE POUR LA DERNIÈRE FOIS

Mente mia, che presaga de' tuoi danni.

O mon âme! toi qui, prévoyant tes tourments, Aux jours heureux déjà triste et méditative, Dans l'aspect adoré recherchais, attentive, A tes maux à venir quelques allégements;

En voyant son maintien, son air, ses vêtements, Et près de son sourire une larme furtive, Tu pus bien murmurer avec ta voix plaintive : Voici le dernier jour de mes enchantements.

O pauvre âme! pour nous quelle douceur extrême ! Et combien nous brûlions en cet instant suprême Où je vis en partant ses regards attendris!

Alors à ses beaux yeux comme à des amis même En garde je laissai mes plus nobles débris, C'est-à-dire mon cœur et mes pensers chéris.

M. Mézières fait allusion à ce sonnet dans les extraits suivants:

« Lorsque Pétrarque apprit la triste nouvelle, ce ne fut pas tout à fait pour lui un malheur inattendu. Il avait laissé Laure souffrante, affaiblie sans doute par des couches multipliées, et en se séparant d'elle il avait surpris dans ses regards une expression de gravité et de tristesse qui ressemblait à un adieu. Depuis son arrivée en Italie, il pensait souvent à cette dernière entrevue avec de sinistres pressentiments... Quand enfin il fut certain que Laure était perdue pour lui, il se reprochait de n'avoir pas compris son dernier adieu, de n'avoir pas deviné, en la quittant, qu'il la quittait pour toujours : « Mon âme,... à ses actes, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements (elle avait une robe de couleur sombre . à la compassion nouvelle mêlée à sa douleur, tu aurais bien pu dire, si tu t'étais avisée de tout : Ce jour-ci est le cernier de mes jeunes années. » (Pétrarque, Etude, p. i3o.)

LAURE LUI A ÉTÉ RAVIE ALORS Qu'lL POUVAIT CONVERSER LIBREMENT AVEC ELLE.

Tutta la miafiorita e verde e.tade.

J'achevais ma saison de fleurs et de verdure, Du feu dont je brûlais fêtais moins tourmenté, Et ma vie approchait du temps désenchanté Où de l'hiver de Page on ressent la froidure.

Déjà mon ennemie, et moins fière et moins dure, Renonçait au soupçon dans son âme implanté, Et son brillant regard, naguère épouvanté, En délices changeait les tourments que j'endure.

Je voyais venir l'heure où V amour se calmant Avec la chasteté se rencontre aisément, Et devise du cœur sans parole enflammée.

De mon prochain bonheur le trépas fut jaloux; En monchemin dans l'ombre il vint à pas de loups Et comme un malfaiteur frappa ma bien-aimée.

La mort avait séparé les deux amants lorsqu'ils approchaient de l'âge où leurs pensées auraient pu s'unir plus librement. Ce regret est exprimé de la manière la plus touchante dans ce sonnet et les deux suivants. On croirait que Pétrarque vivait à Vaucluse, uniquement occupé de sa douleur. Mais dans son vaste cœur le sentiment patriotique et les devoirs de l'amitié tenaient une large place. Au lieu de retourner en Italie à l'automne de i35i, comme il lavait promis, il resta dans leComtat Venaissin jusqu'au printemps de i353, et, presque toujours, il fut retenu près du pape pour suivre les affaires politiques et particulières auxquelles il s'intéressait. Peut-être son séjour forcé d'Avignon lui rendit-il plus chère sa vallée de Vaucluse. Il écrivait à un ami en 1 35 1 :

« En quittant ma patrie, j'avois promis à mes amis d'y retourner dans l'automne, -mais je vois bien qu'il ne faut jamais prendre son parti de si loin. Le gladiateur ne se détermine que dans 1 arène. Le temps, le lieu, l'amitié nous font souvent changer de résolution. Autant que j'en puis juger, il me faudra bien rester ici deux ans, pour achever tout ce que j'ai envie d'y faire. Mes amis me pardonneront si je ne leur tiens pas parole. L'inconstance de l'esprit humain doit me servir d'excuse. J'ai déjà prouvé que ce n'est qu'en changeant de lieu qu'on peut éviter l'ennui et le dégoût attachés a une vie sédentaire et uniforme. » (Mém t 111 p. 143.)

Lt en i3;>> :

« Votre Cicéron que j'ai mené avec moi dans maso-

CGLXXV

BIENTOT, EN CHEVEUX BLANCS, IL AURAIT PU PARLER DE SES PEINES PASSÉES AVEC DE RESPECTUEUX SOUPIRS.

Tempo era ornai da trovar pace o tregua.

Après tant de combats certe il était bien temps Que j'obtinsse la paix ou du moins une trêve. J'étais en bonne voie et je touchais mon rêve ; Mais la mort m'enleva le but suivi vingt ans.

Car, de même qu'on voit fondre un jour de printemps La neige, ainsi la vie a passé vite et brève, Pour celle dont les yeux, les plus beaux depuis Eve, Guidaient mes pas craintifs par leurs feux éclatants.

Mes cheveux blanchissaient . Encor quelques années, Et nous pouvions, les mains l'une à l'autre enchainées} Nous parler de nos maux sans danger, sans émoi.

Combien avec respect, avec mélancolie J'aurais ouvert mon cœur et peint cette folie Dont elle souffre au ciel peut-être autant que moi!

litude de Vaucluse, a été étonné de la singularité du local qu'il n'avoit pas vu sans doute lorsqu'il fit le voyage de Narbonne1. Il est convenu que sa maison d'Arpinum, dont il fait une description si agréable, n'est pas entourée d'eaux plus fraîches et plus limpides que celles de la Sorgue. En vérité, cette fontaine ne le cède ni à la nymphe de Campanie ni à l'Aréthuse de Sicile. Elle est éloignée du grand chemin, ce qui fait sans doute que Cicéron ne l'a pas vue. Il faut aller la chercher exprès par curiosité ou pour goûter les douceurs du repos. Pour moi, quand je suis hors de l'Italie je ne respire qu'à Vaucluse. » (Mém., t. III. p. 202.)

« Là, disait-il encore, tous les amis que j'ai et que j'ai eus, non-seulement ceux que j'ai éprouvés dans l'intimité et qui ont vécu avec moi, mais ceux qui sont morts bien des siècles avant moi, que je ne connais que par le bienfait des lettres, tous ceux dont j'admire ou les actions et le courage, ou les mœurs et la vie, ou la langue et le génie, tous ceux-là, de tous les lieux et de tous les âges, je les rassemble dans cette étroite vallée, et j'aime mieux converser avec eux qu'avec tant de gens qui ont l'air de vivre! » (Traduit par M. Mézières, Etude, p. 426.)

Malgré son affection pour Vaucluse, Pétrarque n'était pas destiné à y finir ses jours, comme il en avait

1 Pétrarque identifiait Cicéron avec un manuscrit contenant quelques œuvres du grand orateur. Ce manuscrit lui avait été prêté par un jeune Florentin, Jacques de Castillonchio, ami de Boccace.

LA MORT A FERMÉ CETTE BOUCHE QUI ALLAIT PEUT-ÊTRE RÉPONDRE A SES DOUCES PENSÉES PAR QUELQUE SAINTE PAROLE-

Tranquillo porto avea mostrato Amore.

Après de si longs jours de lutte et de tourmente, J'avais droit de passer dans un port abrité Cette honnête saison de la maturité Où la raison succède à l'esprit qui fermente.

Déjà pour les beaux y eux s'ouvrait mon âme aimante ,

Et ma flamme brillait sans import unité.

O mort! pourquoi m'as-tu de la félicité

Ravi dans un clin d 'œil V espérance charmante ?

Que n'a-t-elle vécu!... J'approchais de l'instant Où dans sa chaste oreille à l'aise m' écoutant J'aurais pu déposer mes plus douces pensées.

Peut-être en soupirant nî'eût-elle répondu Par un mot de tendresse autrefois défendu Et désormais permis à nos lèvres glacées...

manifesté le désir à son ami Philippe de Cabassole évêque de Cavaillon : '

Valle locus clausa toto mihi nullus in orbe

G.atior, aut studiis aptior ora meis.

Valle puer clausa fueram, juvenemque reversum

Fovit in aprico vallis amœna situ.

Valle vir in clausa meliores dulciter annos

Exegi et vitœ candida fila meae.

Valle senex clausa, supremum ducere tempus

In clausa cupio, te duce, valle mori.

Ces huit vers avaient été glissés dans une lettre En voici la traduction laconique, faite par l'abbé de Sade-

« Vaucluse est pour moi le séjour le plus agréable, et qui convient le mieux à mes études. J'y suis venu enfant, revenu jeune. Etant homme, j'y ai passé les plus belles années de ma vie. Je veux y passer mes vieux jours, et y mourir sous vos lois. » (Mém t III P- 142.)

Vaines paroles! le poëte s'éloigna de sa chère solitude, en 1 353, avec la pensée du retour; mais, une fois paru, les années s'écoulèrent, la vieillesse lui vint, et la mort le surprit bien loin de la Sorgue.

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