‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 65 sur 113 · CCLXXVIII · texte numérisé non relu

CCLXXVIII

IL EST PLUS EPRIS DE LAURE SOUS SA FORME CELESTE QUE SOUS SA FORME TERRESTRE.

/ d) mieipik leggier che nessun cervo.

Plus légers que le cerf du vallon solitaire,

Mes jours ont fui dans l'ombre, et depuis mes vingt ai

A peine ai -je joui de ces heureux instants

Qui laissent dans la vie un parfum salutaire.

O misérable monde, instable et délétère, Bien aveugles sont ceux qui de toi sont contents l Mais en vain désormais à mon cœur tu prétends; Celle-là le retient qui n est plus rien que terre.

Ah! combien de beautés son tombeau me ravit ! Du moins sous autre forme au ciel elle revit, Et là plus que jamais tout me séduit en elle!

Et plus mon front s'incline avec de blancs cheveux, Plus j'élève mon âme et redouble de vœux Pour l'admirer bientôt dans sa gloire éternelle.

Lamartine a fait passer ce sonnet dans sa prose harmonieuse, mais sans comprendre le second quatrain : «Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont fui, plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que, pendant un battement de paupières, quelques heures sereines dont je conserve l'impression dans mon âme. comme d'un breuvage amer et doux sur mes lèvres.

« Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est celui qui place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour celle qui était tout mon cœur, et maintenant tu le retiens en poussière, semblable u cadavre qui est déjà en terre et où les os ne sont plus joints aux nerfs ' !

« Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours dans la région la plus élevée du ciel, m'énamoure tous les jours davantage de ses immortelles perfections.

« Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur, pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de contempler sa ravissante vision. » (Cours fam. de litt t. VI, p. 36.)

1 r.c texte dit simplement : « C'est toi qui m'as ravi mon cœur, mon cœur que retient maintenant celle qui est déjà terre et ne joint plus os à nerfs. •

tout lui parle de laure dans les sites qui l'entourent.

Sento V aura mia antica, e i dolci colli.

Avec la même brise, avec les mêmes fleurs Je retrouve les lieux d'où Laure est exilée. Sa présence naguère animait la vallée j Sans elle maintenant tout est tristesse et pleurs.

O folle illusion! ô trompeuses couleurs l Le ga\on se flétrit, Fonde coule troublée: Vide et froid est le nid caché dans lafeuillée OUf aurais, vif ou mort, oublié mes douleurs.

Peut-être eussé-je, un jour, par ma persévérance Obtenu de ses yeux, cause de ma souffrance, Un regard de tendresse et d'encouragement.

Mais un maître cruel étreignit ma pensée ; Mon cœur, elle vivante, a brûlé constamment; Et j'en pleure aujourd'hui la cendre dispersée.

Le sentiment qui domine dans ce sonnet et dans le suivant a été prêté à l'amant de Rosalyre, dans le Chastel d'amour de Clotilde de Surville :

« Il soupira en revoyant la prairie où il cueilloit des fleurs pour Rosalyre ; il soupira en retrouvant l'ormeau sur lequel il avoit gravé le nom de Rosalyre; il soupira en se mirant dans la fontaine qui avoit si souvent répété les jolis traits de Rosalyre. Mais que devint-il quand il aperçut, près d'un ermitage, dans une grotte, sanctifiée quelquefois par les prières du bon ermite, une pierre où il put lire ces mots :

Reviens, amy, qu'appelle en vayn Ta languissante colombelle !

Reviens : n'y seray plus demain, Reviens, amy, qu'appelle en vayn !

Ccste qu'en toy mit son destin, Te voye, ou non, mourra fidèle.

Reviens, amy, qu'appelle en vayn Ta languissante colombelle!

« Ces vers sont faits par Rosalyre ; ils sont tracés de sa main; mais depuis quand? Et le triste sort qu'ils annoncent n'a-t-il pas, pour toujours, enlevé a la terre la douce Créature que le ciel sans doute a trouvée trop parfaite pour l'y laisser ? Corydon, dans I excès de sa douleur, perd l'usage de ses sens.

a Enfin il revient à la vie. Une larme brûlante est tombée sur sa joue. Il cherche à rappeler ses souvenirs. Présdelui, l'ermite, agenouillé sur une pierre couverte de mousse, lui parle avec onction, l'encourage, le console

IL S ATTRISTE A L ASPECT DES LIEUX DONT LAURE ÉTAIT LA LUMIÈRE ET LA VIE.

E questo 'l nido in che la miafenice.

Le voilà donc le nid où mon phénix aimé Posa ses plumes d'or et sa pourpre éclatante. Lui qui couvrit mon cœur d'une aile palpitante Et dont le souvenir me tient encor charmé!

Est-ce bien dans ces murs que mon mal a germé? Qu'il est froid le foyer de ma flamme constante, Depuis qu'il a perdu son aimable habitante. Ce trésor que le ciel a trop tôt réclamé ï

O Laure, toi qui fus unique sur la terre, Sans toi je ne vis plus et, souvent solitaire. Je reviens tout en pleurs à ton ancien séjour.

Et quand l'ombre nocturne entoure la colline, Parfois je veille encore, et mon genou s'incline Où l'éclat de tes y eux faisait briller le jour.

et l'engage à lui dévoiler toute sa pensée. Ce bon ermite possède un cœur sensible ; il tremble en écoutant la confession de Corydon.

« Mais, lorsque Corydon lui dépeint ses longues souffrances, sa douleur, son désespoir, son amour, cet amour immortel qui veut, et sans délai, aller rejoindre dans un monde meilleur l'immortel amour de Rosalyre : Eussiez ven pasleur de mort ombroyer le vi^aige de l'ermite ; son âme, par souspirs inégaulx, s'exhaler en paroles entrecoupées : une mesme soubvenance Vallanguir, tout ainsy que Corydon; et, à la par -fin , san% y davantaige résister, tomber aux pieds de cil dont Rosalyre estoit.'à tousjours, unique soubveraine. Ce dict ermite estoit Rosalyre elle mesme, et cy est le merveilleux, que n'obstant barbe espoisse et chcveulx trompeurs, Corydon devina, soub^ la bure, ung cœur qui battoit quand et quand le sien.

« Ores, furent Corydon et Rosalyre espoul^, treuvèrent heur et félicité au désert, tout ainsy comme dict aroist la bohémienne de Trébi^onde, acheptèrent manoirs d'Archibald défunct, et bastirent Chas tel d'Amour. » (Poésies inédites de Clotilde de Surville.)

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