‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 7 sur 113 · SOUVENIRS AMOUREUX · texte numérisé non relu

SOUVENIRS AMOUREUX

L'aura serena, chefra verdi fronde.

L'aure douce qui sort des bosquets embaumés , Enpassantsur mon front, me rappelle avec larmes Le jour où je reçus le premier coup des armes Dont se sert le tyran de nos cœurs enflammés .

Je me souviens aussi de ces traits bien-aimés

Que voilent maintenant de jalouses alarmes,

Et de ces blonds cheveux qui flottaient pleins de charmes}

De perles et saphirs aujourd'hui parsemés .

Elle les répandait en boucles si légères, Ou les liait si bien sous des fleurs bocagères, Que sans trembler encor je n'y repense pas.

Le temps les a tordus en plus solides tresses, Qui de moi tellement se sont faites maîtresses, Que pour ma délivrance il n'est que le trépas.

L'abbé de Sade, après avoir montré la jalousie de Pétrarque (sonnet CXLIX), s'exprime ainsi :

« Voilà donc Pétrarque jaloux et envieux d'Hugues de Sade, mari de Laure. Celui-ci le lui rendit bien; on ne sauroit en douter. Pétrarque dans un sonnet [celui ci-contre] se plaint de cette jalousie qui le privoit souvent du plaisir de voir Laure. Ceux qui ne veulent pas qu'elle fût mariée, disent qu'il est question de ses parents, qui l'empêchoient quelquefois de sortir, craignant que les empressements de Pétrarque ne fissent tort à sa réputation. Mais le terme de jalousie ne peut convenir qu'à un mari ou à un amant ; et c'est avec raison que les plus habiles interprètes de Pétrarque ont conclu de là que Laure étoit mariée1. » (Mém. , II. p. 480.) V. le sonnet CLXXXVI.

1 Fausto di Longiano, Tassoni, Muratori, Castelvetro, etc., mais toujours en doutant, quoique cela fût bien clair. {Note de l'abbé de Sade.)

l8 LES SONNETS DE PETRARQUE

LA PRÉSENCE DE LAURE LE TRANSFORME; SON OMBRE SUFFIT POUR LE FAIRE PALIR.

L'aura céleste clie 'n quel verie lauro.

L'aure du ciel, qui souffle en ce brillant ombrage Où s'abritait Amour pour frapper Apollon, A subjugué mon cœur depuis un temps si long Que de me révolter je n'ai plus le courage.

Elle exerce sur moi la puissance et la rage

Que Méduse exerça sur le Titan félon,

Et je ne puis trouver montagne ni vallon

Pour fuir ces beaux nœuds d'or que mon regard outrage

Oui, de ces cheveux blonds le réseau gracieux

Me lie et me remplit d'émoi délicieux ;

Je n'ai plus qu'à baisser humblement ma paupière .

Son ombre ôte à mon sang sa bouillante chaleur

El répand sur mon front la mortelle pâleur;

Ses yeux même ont pouvoir de me changer en pierre.

L'abbé Roman a dit de Pétrarque : « Plus je le lis, plus je sens que son âme étoit enflammée de l'amour le plus épuré; plus je vois qu'il étoit né sous l'étoile des poètes. Il est vrai que son esprit fin et délié, son imagination exaltée et brillante, usurpèrent bien des fois la place de son cœur; il est souvent ingénieux et recherché, où il ne devrait être que simple et naturel; il peint où il ne faut que sentir. C'est un tribut qu'il paie au mauvais goût de son siècle, à la manie de l'esprit dont les plus grands poètes de sa nation ont été possédés... Mais tous ces défauts sont rachetés... Quoi de plus riche que son expression, de plus sonore que ses vers, de plus varié que ses inversions !... Nul écrivain ne fut plus original que Pétrarque (je parle de ses vers italiens). Il a senti l'amour comme le disciple de Socrate en a parlé ; il l'a peint comme il le sentoit. Ses idées sont à lui, ainsi que ses sentiments, ses images. ses expressions; et l'on en trouve bien peu de semblables dans les poètes de l'antiquité. » 'Vie de Fr. Pétrarque, p. 291.)

IL NE PEUT EXPRIMER LES EFFETS QUE PRODUISENT SUR LUI LES YEUX ET LES CHEVEUX DE LAURE.

L'aura soave, ch'al Sol spiega e vibra.

L'aure suave agite et déploie au soleil Les fils d'or que V Amour réunit et façonne, Et dans ces doux liens la cruelle emprisonne Mon âme qui n'a plus ni repos ni sommeil.

Dans mes veines mon sang ne coule plus vermeil ; Je n'ai pas une fibre, un nerf qui ne frissonne. Dois-je vivre? ou faut-il que pour moi le glas sonne? A cette incertitude est-il rien de pareil?

Quand je vois ces beaux yeux dont le feu fond la glace, | Quand ce ruisseau doré dont chaque onde m'enlace Jette sur chaque épaule un reflet éclatant ;

Ma parole ne peut exprimer ma pensée ; De trop vives lueurs ma vue est offensée ; Sur mon intelligence un nuage s'étend.

Laure était-elle réellement aussi digne d'amour et d'admiration que Pétrarque nous la représente ? MM. Ernest et Edmond Lafond nous répondent :

« Tout poëte, dans ses vers, idéalise la femme qu'il aime, comme tout peintre, dans ses tableaux, idéalise le modelé qui pose devant lui ; le poëte a besoin d'un type d'amour, comme le peintre d'un type de beauté ; l'un ne pourrait chanter sans une femme aimée, l'autre ne pourrait peindre sans un modèle choisi ; mais, pour créer des œuvres durables, il faut que tous deux aient une certaine dose d'idéal pour embellir et diviniser l'amour et la beauté qu'ils ont dans le cœur et devant les yeux, car nous pouvons dire du poëte ce que Raphaël lui-même a dit du peintre : qu'il ne doit pas faire les choses telles que la nature les fait, mais telles qu'elle devrait les faire. C'est ainsi que Dante, Pétrarque, Michel-Ange et Tasse ont idéalisé leurs madones ; lit pictura poesis. » {Dante, Pétrarque. Michel-Ange, Tasse, sonnets choisis, p. 482.)

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