LE GANT DEROBE
O bella man cite mi distringi 7 core.
O main qui tiens ma vie en ton obéissance En étreignant le cœur qui la doit renfermer. Belle main que le ciel a pris soin déformer Pour que Von rende hommage à ta divine essence :
Doigts fins et déliés qui n'ave^ de puissance Et qui n'êtes cruels que pour me désarmer, Amour , par un bienfait voulant me ranimer, De vous voir nus enfin ni1 offre la jouissance.
Blanc et précieux gant qui recouvrais sans pli
La rose délicate et l'ivoire poli,
Vit-on jamais au monde une dépouille telle?
Puissent aussi mes yeux des beaux traits s'assouvir! Vain souhait... Le front pur reste sous la dentelle ; Et déjà, ma conquête, on vient me la ravir.
« Dans une réunion, dit M. Mézières, elle laisse tomber un de ses gants; Pétrarque le ramasse, veut le garder, et finit néanmoins par être obligé de le lui rendre. Il ne faut pas moins de trois sonnets pour raconter cette grande aventure. Il est vrai que c'est une bien belle occasion de regarder la main de Laure et de remonter de la main jusqu'au bras, du bras jusqu'au reste du corps. Les yeux du poète se donnent carrière et dévorent des beautés qu'il regrette de ne pouvoir posséder qu'en imagination. » (Pétrarque, Étude, p. u3.)
Voici le commentaire de l'abbé de Sade : « Laure, se trouvant dans une assemblée, où étoit Pétrarque, laissa tomber par hazard un de ses gands. Pétrarque, qui ne la perdoit jamais de vue, s'en aperçut et le ramassa ; Laure, l'ayant vu entre ses mains, le reprit avec vivacité. Quelque envie qu'eût Pétrarque de conserver un bien si précieux pour lui, il n'eut pas la force de résister. Laure l'emporta malgré sa foiblesse, et cela est tout simple. On devroit être plus étonné de voir l'homme le plus savant de son siècle faire quatre sonnets [M. Mézièrcs dit trois avec raison] sur un sujet aussi frivole. Mais, de tout ce qui avoit le moindre rapport à Laure, rien n'étoit frivole pour Pétrarque. Voici le précis de ces sonnets. [V. le sonnet CI. XIX.] Dans toutes mes traductions, je ne me suis jamais permis tant de liberté; j'ai retranché tout ce que j'ai cru qui ne réussiroit pas dans notre langue. Si j'osois, je dirois que ce que j'ai retranché ne mérite
LA MAIN N EST PAS LA SEULE MERVEILLE DE LAURE. Non pur quell' una bella ifpiuda mano.
Seule belle n'est pas la main que je vis nue Et qui s'est recouverte à mon grand détriment ; Car l'autre et les deux bras peuvent pareillement Briser mon pauvre cœur sans défense connue.
Amour tend mille lacs et dans moi s'insinue Par un chemin secret si doux et si charmant, Et parmi tant d'attraits de forme et sentiment , Qu'à les bien exprimer nulle voix n'est tenue.
Ces attraits sont lesyeux sereins et transparents, Les cils brillants et longs, une bouche à deux rangs De perles, une lèvre où la rose sommeille ,•
Des paroles tombant comme un chant velouté, Un front et des cheveux dont l'éclat redouté Eait pâlir de midi la lumière vermeille.
pas d'être: regretté, et n'est pas bon même en italien. [L'abbé de Sade est ici un peu sévère; ne serait-ce pas pour justifier sa traduction laconique?]
« Je ne sçavois dans quelle année placer ces sonnets; mais j'ai enfin trouvé leur époque dans le manuscrit original de Pétrarque conservé dans la bibliothèque du Vatican, et donné au public par Frédéric Ubaldini. l'an 16421. [L'abbé de Sade les rapporte à l'année i343, date déduite de la note latine.]
« Si la noblesse de Laure n'étoit pas bien établie dans son contrat de mariage et prouvée par plusieurs passages de Pétrarque, ces gands brodés d'or et de soie suffiroient pour nous la taire connoître. Dans le treizième et le quatorzième siècle, il n'y avoit que les personnes de qualité qui pussent porter de la soie, de l'or, des fourrures, des perles et pierres précieuses. Cela étoit observé même à Avignon. J'ai vu dans les regîtres de l'hôtel de ville une préconisation ou criée, par laquelle il est défendu aux femmes de porter des fourrures d'hermine ou de petit-gris, des choses d'or, d'argent ou de soie, etc. On n'excepte de cette loi somptuaire que les parentes du pape, les femmes et filles du maréchal et du viguier, les baronnes et les grandes dames de la ville. » (Mém., t. II, p. 88 et 91.)
Ginguené a consacré les lignes suivantes aux sonnets du gant :
l i36S maii ig veneris noetc concub. insomnis diù tandem surgo et occurrit hic velustissimus ante 2 3 annos : O bella man clic mi distrinjzi '1 corc.
IL REGRETTE LE GANT QU'lL A RENDU.
Mia ventura ed Amor m' avean si adorno.
La fortune et l'Amour m'avaient favorisé De ce gant dont la soie aux festons d'or s'allie; En pensant à la main qu'il avait embellie, Je sentais que mon vœu s'était réalisé.
Et jamais ne revient à mon esprit brisé L'heure où dans mon pouvoir fut cette œuvre jolie, Sans que je me reproche, ainsi qu'une folie, Le scrupule naïf qui m'a tyrannisé.
Pourquoi n'ai-jepas su retenir ma conquête?
Fallait-il écouter la première requête?
Le faible effort d'un ange est-il persévérant?
Que n'ai-je dans ma fuite emporté ma capture,
Et puni cette main, de cruelle nature,
Qui de mes y eux toujours fait couler un torrent!
« Dans une assemblée où était Pétrarque, Laure laisse tomber un de ses gants. Il s'en aperçoit et le ramasse. Laure le reprend avec vivacité, et il faut qu'il le lui cède. Ce n'est pas trop de quatre sonnets [répétition de l'erreur de l'abbé de Sade] pour peindre cette main d'ivoire qui vient reprendre son bien, et le plaisir d'un moment qu'il avait eu à se saisir de cette dépouille, et la peine mêlée d'enchantement que lui avait faite l'action de cette main charmante, et l'éclat dont avait brillé ce beau visage, et tout ce que ce triomphe passager et cette défaite avaient eu de ravissant et de triste pour lui. » {Hist. litt. d'Italie, II, p. 5 14, ire édition.)
Le commentateur Gesualdo n'a vu, comme tout lecteur attentif, que trois sonnets en l'honneur du gant :
« Per questo guanto, dit-il, egli fe tre sonetti : il primo in laude di la mano e del guanto. — il secondo in dire il podere délia medesima mano, e de l'altra, e de le braccia, e de ïaltre belle^e di lei, — il ter^o a dimosirare corne di quel guanto fu beato, e corne poi spogliatone. » — (77 Petrarcha con la sposilione di M. Giovanni Andréa Gesualdo, f. 220.)