CCLXXXIX
LAURE LUI EST APPARUE COMME UN ESPRIT CÉLESTE ET, POUR LA SUIVRE, IL A OUVERT EN VAIN LES AILES DE SON AME.
ViJifra mille donne una già taie.
Laure un jour m' apparut dans la sphère éternelle. Tel était son aspect que mon œil fut surpris De la trouver semblable aux célestes esprits Sous les traits bien-aimés de sa forme charnelle.
De la faiblesse humaine il n'était rien en elle, Non plus qu'en ceux qui voient le monde avec mépris. De ma constante ardeur lui réclamant le prix ', Mon âme pour la suivre ouvrait déjà son aile.
Mais V objet de mes vœux était trop haut pour moi-. Il m'échappa bientôt dans la plaine infinie, Et je n'y puis penser sans frisson, sans émoi.
O beaux y eux! doux foyer de lumière bénie '. Quel malheur que la mort vous ait clos à jamais, Avant de pénétrer dans le cœur que j'aimais'.
L'amour idéal ne triomphait pas sans lutte dans Pâme de Pétrarque : « Ma santé est si bonne, écrivaitil en i357 à son ami Settimo, mon corps si robuste que ni un âge plus mûr, ni des occupations plus sérieuses, ni l'abstinence, ni les coups ne sauroient venir à bout de dompter tout à fait cet âne récalcitrant à qui je fais toujours la guerre. Je compte sur la grâce; sans elle je succomberois infailliblement, comme j'ai fait autrefois. Souvent, au sortir de l'hyver, il me faut reprendre les armes, et même dans le moment présent je combats pour ma liberté. Qu'il est triste d'être toujours sous les armes, non-seulement contre des ennemis étrangers, mais encore contre soi-même 1 » (Mém. de V abbé de Sade, t. III, p. 449.)
Le dernier tercet rappelle une opinion des anciens, d'après laquelle les yeux étaient, des diverses parties de l'organisme humain, celles que la mort atteignait les premières. On lit dans Pline : Cor primîim nascentibus for mari in utero tradunt, dein ccrcbrum, sicut tardissime oculos ; sed hos primiim mori.
IL CROIT LA VOIR TOUJOURS VIVANTE ET, POUR NE PAS SE FAIRE ILLUSION, IL SE RAPPELLE LA DATE DE SA MORT.
Tornami a mente, an\i v' è dentro, quella.
En mon âme toujours rerient l'ombre bénie Qui par Veau du Léthé n'en serait p as bannie ; Ou plutôt elle habite au dedans. , et ses traits De la jeunesse en fleur conservent les attraits.
Elle me charme tant par sa grâce infinie Que je me dis : C'est elle! et sa mort, je la nie, Et, pour mieux écarter l'erreur et les regrets, Je demande à sa voix les sons que j'admirais.
Hélas! j'écoute en vain. Muette elle demeure... Et, comme en ni' éveillant d'un songe de la nuit, Je ni écrie : « Insensé! qii attends-tu? c'est un leurre
« Ne sais-tupas qu'en mil trois cent quarante-huit, a Le sixième jour d'avril, à la première heure, a Sa sainte âme est allée où le vrai bonheur luit? »
Pétrarque, pour chasser l'illusion, se rappelle d'une manière précise le jour de la mort de Laure.
La note préliminaire de la série VIII nous fait assister aux derniers moments de l'illustre dame, et la note du Virgile manuscrit (sonnets CCLXVàCCLXX) nous apprend que Pétrarque ne reçut que le 19 mai, à Vérone, la nouvelle de h perte qu'il avait faite le 6 avril 1348. Par la même note nous savons que « le corps si beau, si chaste » fut inhumé le même jour dans l'église des Cordeliers d'Avignon.
Il me reste à parler de l'ouverture de son tombeau, du sonnet qu'on y trouva et des vers improvisés à cette occasion par François Ier.
L'abbé de Sade fait, d'après une lettre de Jean de Tournes, écrite à Maurice de Sève le 25 août 1 543, le récit suivant :
« L'an 1 5 3 3 , Jérôme Manelli, gentilhomme de Florence, Maurice de Sève et M. Bontems, grand vicaire du cardinal de Médicis, archevêque d'Avignon, entreprirent de faire des recherches sur la famille de Laure. Velutello et quelques autres Italiens en ,avoient fait avant eux; mais elles n'avoient pas réussi. Ils fouillèrent d'abord, comme Velutello, dans les registres baptistaires de toutes les villes et villages du Gomtat. Cette recherche ne produisit rien : les registres n'étoient pas tenus alors avec soin; d'ailleurs il y avoit deux siècles que Laure étoit morte.
« Ensuite, en parcourant toutes les sépultures an- II. 19
2 gO LES SONNETS DE PETRARQUE
BEAUTE SUPREME DE LAURE DONT NE PEUVENT PLUS JOUIR LES YEUX DU POETE, DÉSORMAIS INUTILES.
Qitesto nostro caduco efragil bene.
Ce trésor que sitôt la souffrance déflore,
Qui n'est qu'un souffle, une ombre et qu'on nomme beau
Ne se montra jamais sans un faible côté,
Sinon, pour mon malheur, dans laparfaite Laure.
Car le ciel ne veut pas dans un seul être enclore Ce qui doit être à tous, selon la loyauté. Mais pour elle il lui plut qu'elle eût la primauté... Mesdames, pardonne^ ce mot . je le déplore.
Non, jamais ici-bas on ne vit tant d'attraits. Mais avec tant de soin elle a voilé ses traits Que le monde léger n'a qu'entrevu ses charmes.
Son passage fut court. Depuis qu'elle n'est plus, Qu importe si mes y eux se perdent dans les larmes l Ne pouvant plus la voir, ils me sont superflus.
ciennes, ils se portèrent dans l'église des Cordeliers, où Pétrarque dit que Laure est enterrée. Comme la tradition d'Avignon donnait Laure à la maison de Sade, ils firent leurs recherches dans la chapelle de la Croix, ancienne chapelle de cette maison, qui y avoit sa sépulture.
« Ils y trouvèrent une grande pierre sans inscription, où il y avoit deux écussons d'armoiries effacées par le temps, et une rose sur la tète de ces écussons. Ils demandèrent aux religieux du couvent ce que ce pouvoit être; et n'ayant rien pu tirer d'eux, le grand vicaire fit lever la pierre en sa présence.
« On trouva d'abord de la terre avec de petits ossements, une mâchoire entière, auprès de laquelle étoit une boîte de plomb fermée avec un fil de fer. Maurice de Sève l'ouvrit, et il y trouva un parchemin plié et scellé de cire verte avec une médaille de bronze, où l'on voyoit d'un côté une petite femme, dans l'attitude de se découvrir le sein avec les deux mains ; autour, pour légende, ces quatre lettres initiales M. L. M. I. (Gabriel Simeoni dit : M. L. A. L). De l'autre côté, il n'y avoit rien...
« Sur le parchemin ctoit écrit un sonnet difficile à lire, parce que les lettres qui se trouvoient sous les plis avoient été effacées par le temps. Cependant Maurice de Sève le lut tout entier, en l'opposant aux rayons du soleil, et en tira une copie. »
J'interromps le récit de l'abbé de Sade pour donner le sonnet avec ma traduction :
GCXCII
IL RECONNAIT LA VANITE DE LA TERRE, ET RENONCE A CE QUE L'AMOUR PEUT AVOIR D'iMPUR.
O tempo, o ciel volubil, che fuggendo.
O ciel mobile, ô temps dont la fuite incessante Abuse les mortels d'aveuglement frappés! O jours plus prompts que l'air, que la flèche perçante, Je connais maintenant comme vous nous trompe^.
Moins à vous toutefois cette rime offensante S'adresse qu'à ?ios cœurs follement occupés. JSPai-je pas, pour cueillir la fleur éblouissante, Aventuré le mien sur les monts escarpés ?
Allons! de la raison! Voici l'heure venue D'élever mes regards vers la sphère inconnue. Qu'un noble effort succède au vain gémissement !
Mais ce n'est pas ton joug, Amour, que je réprouve, C'est tout ce qui d'impur en ton culte se trouve. Le bonheur éternel vent le renoncement .