LAURE LE CONSOLE ET LUI FAIT ENTREVOIR LE BONHEUR DE LA VIE FUTURE
Del cibo onde 7 signor mio sempre abbonda.
De ce triste aliment que l'amour m'a servi, Les larmes et le deuil, je nourris ma pensée. Mon âme solitaire est sans cesse oppressée De soupirs et regrets l'absorbant à l'envi.
Mais V ombre du trésor que le ciel m'a ravi, Me consolant enfin de sa rigueur passée, Revient la nuit s'asseoir vers ma couche glacée, Aussi belle qu'au temps où je fus asservi.
De cette blanche main que j'ai tant désirée Elle essuie mes yeux, et sa voix adorée Par sa douceur me cause un bienfaisant émoi.
ce Quand on souffre, dit-elle, apprendre a peu de charm « Allons! cesse tes pleurs. Plus d'étude et de larmes1. « Et puisses-tu bientôt revivre comme moi l »
APRÈS LA MORT DE LAURE. 3o5
Dans sa douleur Pétrarque est heureux de voir en songe celle qu'il a perdue. A propos de ces apparitions de Laure, Ginguené analyse la can^one XLVII et affirme de nouveau la sincérité du poëte.
« Voici un songe, dit-il, où les critiques trouvent moins de grandeur et de poésie dans le style (il vient de parler du sonnet CCLVII), mais qui a encore plus d'intérêt, parce qu'il est plus étendu, qu'il renferme, dans une canzone tout entière, une plus grande abondance de sentiments, et qu'ils y sont exprimés, sous la forme de dialogue, avec un abandon qui se rapproche davantage de la nature. « Quand celle en qui je trouve mon u doux et fidèle appui vint, pour donner quelque repos « à ma vie fatiguée, s'asseoir sur l'un des bords de ma « couche avec son parler doux et sage, à demi mort de « crainte et de pitié, je lui dis : D'où viens-tu mainte- « nant, âme heureuse ? — Elle tire alors de son sein « une palme et une branche de laurier, et me dit : Je « viens du séjour serein de l'Empyrée; je descends de « ces régions saintes, et c'est pour te consoler que je « les quitte. — Je la remercie humblement par mes ges- « tes et par mes paroles, et puis je lui demande : D'où a sais-tu donc l'état où je suis? — Elle me répond : « Les ruisseaux de larmes dont tu ne te rassasies ja- « mais passent avec tes soupirs jusqu'au ciel à travers >■ tant d'espace, et ils y troublent ma paix. Il te déplait « donc que je sois partie de ce lieu de misère, et parve- « nue à une meilleure vie ? Ce départ devrait te plaire, « si tu m'avais autant aimée que tu le montrais dans <• tes actions et dans tes discours. — Je réponds alors : II. 20
bo6 LES SONNETS DE PETRARQUE
CGXGIX
LAURE DANS SES APPARITIONS ECOUTE AVEC BONTE LE RÉCIT DE SES MAUX ET LE QUITTE EN PLEURANT.
Ripensando a quel ch' oggi il ciel onora.
Quand je pense combien le ciel se glorifie De son regard suave et de ses nobles traits, Mon cœur de plus en plus brûle et se purifie. Mais que de souvenirs éveillent mes regrets!
Je fais appel en vain à la philosophie, Et, dans mon désespoir, chaque nuit, je mourrais Si je n'avais du moins l'aspect de tant d'attraits Avant que viennent l'aube et l'air qui vivifie.
Quel geste affectueux et quel chaste maintien !
Comme attentivement elle écoute et retient
Le long récit des maux qu'elle a faits par ses charmes!
Dans toute sa clarté quand reparaît le jour,
Elle reprend son vol vers le divin séjour,
Et de ses yeux alors s'échappent quelques larmes.
« Je ne pleure que sur moi-même, qui suis resté parmi « les ténèbres et les douleurs. »
« C'est sur ce ton que continue le dialogue. Elle lui explique le double emblème de la palme et du laurier, qui lui rappellent, l'une la victoire qu'elle a remportée sur elle-même, et l'autre l'arbre que Pétrarque a tant honoré par ses chants. Il veut lui parler de ces tresses blondes qui l'enchaînaient, de ces beaux yeux qui étaient son soleil, et qu'il croit voir encore. Elle lui dit de laisser ces vains discours aux insensés ; elle est un pur esprit, qui jouit du séjour céleste ; elle ne paraît sous les dehors qui le charmaient autrefois que pour se prêter à sa faiblesse. Un jour elle sera pour lui plus belle encore et plus chère, quand elle aura obtenu qu'il la rejoigne dans les cieux. « Alors je pleurai, dit « le poète ; de ses mains elle essuya mon visage, puis « elle fit entendre quelques plaintes qui auraient fendu « les rochers. Elle disparut enfin, et mon songe partit « avec elle. »
« Et l'on a pu mettre en doute si Pétrarque aimait véritablement Laure et de quel amour il l'avait aimée, même s'il y avait eu une Laure au monde ! Et dans quel autre fond que dans un amour qui avait pénétré toutes les facultés de son âme, aurait-il pris ces visions mélancoliques et touchantes ! 11 faudrait donc croire qu'il était fou (mais quelle heureuse et sublime folie!) pour s'occuper ainsi de Laure dans ses songes, plus de dix ans après l'époque de sa mort, ou plus fou encore pour imaginer tout éveillé de pareils rêves. » (Hist. lit. d'Italie, 181 1, t. II, p. 541.)
3o8 LES SONNETS DE PETRARQUE
LA DOULEUR LUI ARRACHE UNE PLAINTE CONTRE LAURE. Fuforse un tempo dolce cosa Amore.
Il fut un temps peut-être où V Amour m'a souri, Si j'ai senti jamais sa douceur enivrante, C'est maintenant pour moi chose amère et navrante Bien sait ce qu'il en est le cœur endolori.
Celle qui d'ici-bas fut V astre favori, Aujourd'hui fleur du ciel et la plus odorante, Crut devoir à mes maux rester indifférente ; Et même après sa mort je ne suis pas guéri.
Sa tombe m'a ravi tout l'espoir de ma flamme,
Et la félicité dont jouit sa belle âme
N'éclaire pas la nuit dont mes jours sont couverts.
J'ai pleuré, j'ai chanté, je n'ai plus qu'une rime : Celle que la tristesse en ma pensée imprime, Celle qui fait couler mes larmes dans mes vers.
Pendant que Pétrarque soupire, il faut relire les belles pages que Lamartine lui a consacrées à la fin de son étude. Elles offrent, au milieu d'exagérations biographiques déjà signalées, une très-brillante appréciation du Cancanière :
« Voilà, dit-il, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office en commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux dans un moment de distraction; son regard tombe par hasard ou par prédestination sur une jeune femme en robe de velours vert brodée d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui, il cherche à effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir : c'est le sortilège de la beauté ; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le vaincre : c'est la vision du ciel sur un visage de femme : c'est le charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale ; il respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement de toute beauté, la
3lO LES SONNETS DE PETRARQUE
ceci
IL SE REPROCHE LA PLAINTE DU SONNET PRÉCÉDENT. Spinse Amor e dolor ov' ir non debbe.
Amour et la douleur, mauvaise conseillère, Ont à l'excès poussé mon vain gémissement ; De celle que ma muse exalte constamment J'ai dit un mot injuste, un mot qui peut déplaire...
N'est-elle pas au ciel mon ange tutélaire? N'ai-je pas sa visite en maint rêve charmant? Ne suis-je pas heureux d'avoir, dans mon tourment, Son appui pour fléchir la divine colère?
J'ai donc tort de me plaindre, et je ne voudrais pas Qu'en cet enfer humain elle revint en vie ; J'aime mieux seul au inonde attendre mon trépas.
Des yeux de la pensée, en extase ravie, Je vois des séraphins le chœur la conduisant , Plus belle que jamais, aux pieds du Tout-Puissant.
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vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie. Son amour devient génie par la constance de ce jeune poète a chercher dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom l'immortalité des multitudes, la popularité ; il crée une langue pour la chanter!
a Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber du firmament et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient quelque chose de sacré, un mythe de l'amour. « Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à distance de cette incomparable femme, pour n'en être pas consumé de trop près; il la suit seulement pendant toutes les périodes de sa vie d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt; son poète ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche ses larmes et ses parfums sont comme des psaumes de l'amour humain et divin. Ce poète quitte la France où sa Laure n'est plus, et il erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine, mêlé aux événements politiques ou religieux de son
3l2 LES SONNETS DE PETRARQUE
I AURE, A SON ENTRÉE DANS LE CIEL, REGARDAIT EN ARRIÈRE ET SEMBLAIT L'iNVITER A LA SUIVRE.
Gli angeli eletti e V anime béate.
Des saints et des élus les heureuses phalanges, Le premier jour que Laure arriva dans les deux, Formèrent autour d'elle un cercle gracieux, Et, pleines de respect, chantèrent ses louanges.
« Quelle est cette lumière? entre eux disaient les angi
« Quelle beauté nouvelle apparaît à nos yeux?
« Car jamais on ne vit trésor plus précieux
« S'élever jusqu'à nous du monde et de ses fanges. »
Elle, toute charmée en ces lieux éclatants,
Près des plus purs esprits monte et, de temps en temps
Pour voir si je la suis, se retourne en arrière.
Elle semble m' attendre et me dire : « Es-tu prêt ? r Que ne puis-je bientôt (ce serait sans regret) Par mon dernier soupir répondre à sa prière!
temps [erreur], désintéressé de tout, indifférent à tout [exagération], excepté au souvenir de la beauté qu'il a trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son nom qu'il vient encore d'écrire avant que sa main se glace et se sèche dans le sépulcre [broderie poétique] !
« Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au vent de la Sorgue et recueillis par les couples amoureux d'Avignon, qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers les siècles? Rien! Il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante, sonore, mélodieuse et profondément touchée ; une àme qui vit dans chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes ; et ce rien, c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les cœurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut parler ainsi, à nos propres cœurs. Leur génie, c'est leur sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer divinement pour devenir de> puissances de sentiment; un clin d'œil a fait leur destinée. Et si ces sensibilités
IL PRIE LAURE DE DEMANDER A DIEU QU'lL SOIT ADMIS AUPRÈS D'ELLE POUR PRIX DE SA LONGUE ET CHASTE PASSION.
Donna, che lieta col vrincipio nostro.
O toi qui dans l'azur renais et refleuris Comme l'a mérité ton existence austère, Et qui dans ta splendeur en pitié prends la terre Et tous les biens auxquels nous attachons du prix ,•
Toi, le plus éthéré des célestes esprits,
Comme Dieu qui voit tout, tu peux voir sans mystère
Cet amour dévoué, cette foi salutaire
Que trahissent encor mes pleurs et mes écrits.
Et tu n'ignores pas que mon cœur ne réclame Qu'un regard de tesy eux pour attiser ma flamme, Et que dans aucun temps je ri ai demandé plus.
Qu'à ta prière donc le ciel me dédommage
Du mal que j'ai souffert en te rendant hommage!
Qu'il m'offre près de toi le bonheur des élus!
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profondes et délicates, comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé ; car le cœur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal, sonore ; il vibre à l'unisson de tous les autres cœurs créés de la même argile et susceptibles des mêmes accords dans le concert universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, aimer, Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire; ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations, mais des soupirs ; ses larmes ne sont point puisées dans les sources antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa plume, mais de son cœur, comme des palpitations cadencées de ce cœur qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui
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