‹ Les sonnets de PétrarqueChapitre 84 sur 113 · IL CROIT CONVERSER DANS LE CIEL AVEC LAURE ET AVEC DIEU · texte numérisé non relu

IL CROIT CONVERSER DANS LE CIEL AVEC LAURE ET AVEC DIEU

Volo con V ali de' pensieri al cielo.

Tant dejois vers le ciel je me suis envolé Sur Vaile du désir, que je me crois du nombre De ceux dont la dépouille est déposée à l'ombre Des cyprès s' élevant sur le tertre isolé.

Souvent alors mon cœur se trouve consolé Par celle à qui je dois mon air farouche et sombre : a Je puis f aimer, dit-elle, aujourd'hui sans encombre « Ton front de cheveux blancs est à demi peuplé. »

Puis sa main me conduit devant l'Être suprême. Je ni1 incline : « O Seigneur, avec celle que j'aime Laissez-moi près de vous vivre en vous adorant. »

— « Rien ne peut, répond-il, changer tes destinées. « Mais dusses-tu venir dans vingt ou trente années, « Ne te plains pas... C'est peu pour un bonheur si grand.

pour toujours; il rixe leurs sympathies par l'irrésistible séduction de son commerce. Parmi ceux qui le connaissent il y en a bien peu qui ne l'aiment, et parmi ceux qui l'aiment il n'y en a guère qui l'abandonnent. Par sa conversation ou par ses lettres, il a conquis tous ceux qu'il voulait conquérir, et, une fois conquis, il les a presque tous gardés pour admirateurs ou pour amis. Dans sa jeunesse, la beauté de ses traits, la pureté de son teint, l'éclat de ses yeux noirs prévenaient en sa faveur et lui valurent d'être partout bien accueilli. Ce fut pour l'avoir remarqué, sans le connaître, à l'université de Bologne, que Jacques Colonna se le fit présenter et l'introduisit dans sa famille. Il raconte lui-même que. pendant les premières années de son séjour à Avignon, il fut recherché sans savoir pourquoi par les plus grands personnages. Sa bonne mine, son esprit et son génie naissant y furent pour quelque chose, mais aussi son savoir-faire et son tact...

« La gloire suivit de près les premiers vers de Pétrarque. Ce thème éternel de l'amour, renouvelé avec tant de grâce, cet harmonieux langage, ce style si pur, si élégant, si doux, enchantaient les esprits. C'était comme une musique qui résonnait aux oreilles charmées. Les vives mémoires des pays méridionaux retenaient naturellement les vers du Can^oniere, comme on retient un air connu et aimé. « Mes vers coulaient « si doucement, dit Pétrarque, que même les vieil- « lards ne pouvaient s'empêcher de les prononcer... »

« Pétrarque avait beau conquérir la gloire, dépasser même par l'éclat de ses succès ses plus ardents désirs,

DÉLIVRÉ DES CHAÎNES DE L'AMOUR ET LAS DE L'EXISTENCE, IL NE SONGE Qu'A MOURIR SAINTEMENT.

Morte ha spento quel Sol ch' abbagliar suolmi.

Par la mort s'est éteint le soleil de mon âme, Et mes y eux, quoique sains, sont dans la nuit plongés En chênes, en ormeaux mes lauriers sont changés ; Sans être plus heureux mon cœur reste sans flamme.

Au bocage, au vallon en vain je la réclame, Celle qui ranimait mes jours découragés En berçant mon esprit de rêves mensongers; Elle n est plus, la noble et séduisante femme.

Délivré du lien qui me tenait captif,

Ce n est pas toutefois sans un regret plaintif

Çnie de ma liberté je jouis solitaire.

Las de vivre, je pense à mourir saintement, Et je retourne à Dieu tout-puissant et clément Qui promet une joie inconnue à la terre.

à peine possédait-il ce qu'il avait tant souhaité qu'il en sentait déjà le vide et le néant. Il avait la maladie des grands cœurs. Il aspirait toujours, pour lui-même et pour les autres, à un état de perfection idéale que la faiblesse humaine est incapable d'atteindre. Ses chagrins venaient presque tous du désaccord qu'il découvrait à chaque instant entre la beauté de ses rêves et la laideur de la réalité. Il souhaitait que l'Italie fût unie, et il la voyait divisée ; il la voulait puissante, et il la trouvait faible. Il rêvait le retour de l'Eglise à la simplicité des mœurs érangéliques, et il était témoin, dans Avignon, du luxe, des débauches, de la rapacité des cardinaux. Il se figurait que la justice et la paix devaient régner parmi les hommes, et il n'entendait parler autour de lui que de violences ou d'iniquités. S'il rentrait en lui-même, il n'avait pas moins sujet de s'attrister. Sa conduite ne répondait guère mieux que celle des autres à son incessante ambition. Il prenait chaque jour la résolution de se corriger de quelque défaut dont il ne se corrigeait pas. Il se flattait d'étouffer ses passions, et, au moment où il croyait les dominer, elles se déchaînaient impétueusement. Il cherchait la paix de l'âme et cette paix le fuyait toujours. « Je a suis, disait-il quelquefois, comme un malade qui se « retourne sur sa couche sans trouver le repos. » Il a eu presque toute sa vie un fond d'inquiétude et d'agitation dont la source était en lui seul, dans la vivacité de ses impressions, dans l'intensité de ses sentiments, et qu'une âme moins noble n'eût jamais connues. « De la son perpétuel besoin de changer de lieu, son

IL COMPTE LES ANNEES PERDUES ET VEUT CONSACRER A DIEU SES DERNIERS JOURS.

TennemiAmor anni vent' uno ardendo.

Vingt et un ans durant, d'amour pur j'ai brûlé, Dans l'espoir d'être heureux toujours crédule etferm Et depuis qu'on creusa la tombe qui V enferme, Pour Laure encor dix ans mes larmes ont coulé.

y A la fin je suis las. En moi j'ai refoulé

Cette erreur où du bien s'est presque éteint le germe. De mon terrestre exil voici venir le terme; A Dieu j'offre ce cœur qu'un regard a troublé.

Oh! combien je regrette, au déclin de la vie,

La folle illusion si longtemps poursuivie

Et tant de jours perdus pour mon amendement!

O toi qui mis mon âme en sa prison charnelle, Préserve-moi, Seigneur, de la peine éternelle ; Je ne m'en défends pas, j'ai failli grandement.

amour du déplacement, ses départs précipités et ses retours inattendus. 11 ne peut se fixer nulle part, parce qu'il ne se trouve bien nulle part. Il passe sa vie à errer de pays en pays, sans adopter une résidence, toujours frappé des inconvénients de celle qu'il habite, espérant toujours qu'il en découvrira une meilleure. Ni la distance, ni la difficulté des chemins, ni les dangers même des voyages ne l'arrêtent. Il traverse plusieurs fois, pour satisfaire un simple caprice, des contrées dévastées par la guerre ou infestées de brigands. Au bout d'un certain nombre de mois ou de jours, il faut qu'il parte. Quels que soient les obstacles qui s'opposent à son départ, il s'en ira, sauf à revenir, lorsque d'autres lieux lui seront devenus à charge. Que de fois il passe, par exemple, de France en Italie et d'Italie en France ! Dans l'Italie du Nord, que de visites successives à Parme, à Milan, à Vérone, à Padoue, à Venise! Que de promenades entre ces différentes villes! On s'imagine quelquefois, peut-être même se persuade-t-il qu'il vient de s'établir définitivement quelque part. On le croit d'abord fixé à Vaucluse, puis à Parme, puis à Milan; il n'en est rien pourtant et il va mourir, loin de ces lieux qu'il a aimés, dans une retraite nouvelle. Il trompe son mal en s'agitant ainsi; il ne le guérit pas. Car ce ne sont point les objets extérieurs, ce n'est point la nature qui lui inspire à la longue du dégoût ou de l'ennui; c'est lui-même qui se fatigue de lui. Il a beau changer de résidence, il porte partout au fond de son âme la blessure que lui font ses pensées. « Les différentes par- « ties de mon âme combattaient entre elles, écrit-il

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