ARQUA, LE TOMBEAU ET LA MAISON DE PETRARQUE
« Dans Arqua, est une tombe, dit lord Byron ; — là, dans un sarcophage élevé, reposent les ossements de l'amant de Laure ; là viennent ceux qu'ont charmés ses chants harmonieux, les pèlerins voués au culte de son génie. Il lui fut donné de créer une langue, et de relever son pays de la honte imprimée à son nom par le joug stupide de ses barbares ennemis. Les pleurs harmonieux dont il arrosa l'arbre dépositaire du nom de sa maîtresse lui ont assuré à lui-même l'immortalité.
« Arqua, un village des montagnes, le vit mourir et a recueilli sa cendre ; c'est là qu'il passa ses derniers jours et descendit la vallée de la vie. Les villageois sont fiers (c'est là une légitime fierté, et qui les honore) de montrer à l'étranger sa maison et sa sépulture, toutes deux empreintes d'une simplicité vénérable, plus en harmonie avec ses chants que ne le serait une pyramide érigée sur sa tombe. » {Pèlerinage de Childe-Harold, IVe chant, traduction de Benjamin Laroche.)
On se rappelle que Pétrarque fut trouvé mort dans sa bibliothèque, la tête appuyée sur un livre. Son gendre, François de Brossano, annonça cette triste nouvelle à Boccace, qui lui répondit dans les termes les plus touchants:
« En voyant votre nom, j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre. J'avais déjà appris par la voix publique le. passage heureux de notre maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais à peine puis-je me traîner dans ma campagne de Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai encore pleuré toute une nuit mon cher maître : ce n'est pas par pitié pour lui (ses mœurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et ses amis qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de Tullie [nom de fantaisie], ma chère sœur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont besoin de notre secours.
« J'envie à Arqua le bonheur dont il jouit de servir de dépôt a la dépouille d'un homme dont le cœur était le séjour des Muses, le sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et des beaux-arts. Ce village, à peine connu a Padoue, va devenir fameux dans le monde entier: on le respectera comme nous respectons le
mont Pausilippe, parce qu'il renferme les cendres de Virgile, et les rives du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide ; Smyrne, parce qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui viendra de l'Océan, chargé de richesses, naviguant sur la mer Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse patrie! tune méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison, d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà le vieux proverbe vérifié : Nul nest prophète dans son pays.
«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion : c'est que le tombeau des grands hommes doit être ignoré ou répondre par sa magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument. » (Lamartine, Cours fam., t. VI, p. 140.)
Avant de parler du mausolée, quelques mots des funérailles.
Le bruit de la mort de Pétrarque répandit la consternation dans les collines euganéennes. On accourut en foule pour lui rendre les derniers devoirs. François de Carrare, à la tête de la noblesse de Padoue, fut présent à la cérémonie. L'évêque y vint avec son chapitre et tout le clergé. Le corps de Pétrarque, revêtu
d'une soutane couleur de feu, qui était l'habit des chanoines de Padoue, fut porté par seize docteurs sur une bière couverte de drap d'or doublé d'hermine. L'oraison funèbre fut prononcée par Bonaventure de Péraga, de l'ordre des Ermites de Saint-Augustin, qui devint cardinal.
Voici maintenant la description du monument érigé par François de Brossano :
« Pétrarque, dit Byron dans une note, est couché plutôt qu'enseveli dans un sarcophage de marbre rouge soutenu par quatre pilastres reposant sur un piédestal élevé, qui le distingue de tous les autres tombeaux. Ce monument attire l'attention par sa majesté, mais il sera bientôt recouvert par quatre lauriers récemment plantés. »
L'abbé Roman dit que ce tombeau est placé devant la porte de l'église d'Arquà et qu'on y grava cette épitaphe :
Frigida Francisci tegit hic lapis ossa Petrarca:. Suscipc, Virgo Parens, animam ; Sate Virgine, parce : Fessaque jam terris, cœli requiescat in arce.