‹ Les sons et les formes du créole dans les AntillesChapitre 5 sur 25 · REMARQUES PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

L'absence de toute action labiale pour les voyelles antérieures est le trait le plus frappant de la Phonologie Créole. (Introd., chap. LIL \SS 10,11.)

Ex.: lin < lune, plim < plume, di < dur, pe < peu, Ke < queue, de < deux, pe < peur, Ke < cœur, le < l’heure, bef < bœuf.

La cause de ce phénomène est purement physiologique ; et, afin de le comprendre, il suffit de regarder les lèvres du nègre. On ne saurait prétendre qu’il y ait aucune nouveauté dans le fait lui même. IL est certain que ü devient régulièrement i dans l’ouest du canton des Grisons, dans le district de Mt Ferrato, dans la Lorraine et surtout dans la vallée de la Hte Sarre; mais nulle part le même phénomène ne se produit dans le cas de toutes les voyelles antérieures et avec une régularité aussi invariable.

Ainsi que nous le verrons dans le chapître suivant ce; dévelopement est souvent contrarié à cause des effets de l’assimilation, Observons tout d’abord que le son neutre en créole n’est pas e mais u. (Introd., chap. III, a $$ 12, 13.)

Ce fait, à première vue ne s’harmonise guère avec les résultats ordinaires de la Loi de moindre action qui règne suprême dans tout ce dialecte. Il est cependant facile à expliquer. Le nègre a simplement fait un effort désespéré pour produire le son neutre

français que sa vague intonation rendait presque insaisissable pour lui ; sa volonté a exercé un certain contrôle sur son appareil vocal et le son au lieu d’être ce qu’il devait être régulièrement e ou e a été assourdi en u.

Mais toutes les fois que dans le mot français le son e est suivi d’un à une assimilation régressive a lieu en Créole et le son € devient à. (Voir au chapître suivant.)

Ex.: piti < petit, bini < venir.

Toutefois pour que cette assimilation se produise, il est nécessaire que le son 2 soit la voyelle tonique du mot français, c’est à dire la dernière. Le mot misje, par exemple venant du français : monsieur est irrégulier et doit être regardé comme une affectation savante, le mot Créole régulier est muëe. (Voir pour la palatalisation de s le chapître suivant et les $$ 67, 68.)

LT

Les phénomènes de la palatalisation étant dans leurs conséquences les plus intéressants au point de vue général, il parait utile de les résumer ici avant de les examiner en détail.

Nous parlerons d’abord de la palatalisation des voyelles.

Comme on le verra $ 1 et suivants, en règle générale les voyelles initiales ne sont pas tolérées en Créole. Elles tombent ou sont couvertes par une consonne, Ce fait s’explique par la tendance à éviter un hiatus ; il sera bon de se le rappeler pour comprendre ce qui suit au sujet de la palatalisation des monosyllables,

Mais avant d’en arriver là, il faut d’abord remarquer qu’il y à une étroite parenté dans ce dialecte entre la nasalité et la palatalisation. ($ 5.)

ä par exemple devient souvent e.

Ex.: pêga < prends garde.

Le son français un devient aussi régulièrement &. Ex.: lédi < lundi.

Mais lorsque un est employé comme monosyllable le dévelopement varie de celai indiqué $ 1 et suivants par rapport à la voyelle initiale: un est palatalisé et devient 70 ou ñô, la première de ces formes pouvant être regardée comme la forme tonique, la seconde comme la forme atone.

Rue

La forme tonique française du pronom personnel eux devient en Créole jo. Le dévelopement régulier devrait être je ou ju. La voyelle finale de ce mot est traitée $$ 77, 86, 89. Ce qu’il y a à considérer ici c’est la palatalisation du son initial et l’explication dans ce cas est la même que dans celui de‘un. Cette palatalisation est le résultat de la tendance à supprimer l’hiatus; et, la chose devient tout à fait évidente si l’on considère les mots suivants : K'’uje << tuer, sukuje << secouer.

La combinaison française r + i dome en Créole un j. ($18.)

Ex.: aje < rien, deje < derrière.

Ce fait s’expliquera facilement si l’on se reporte aux $$ 61 et suivants où la nature de l’r est étudiée.

Un cas isolé est celui de puki << pourquoi ; et la seule façon de Pexpliquer c’est que l’étymologie de cette forme malgré sa fonction est simplement: pour qui.

Quant aux Consonnes :

Nous avons d’abord à mentionner la palatalisation de c et de g quand ils sont suivis par un son palatal. ($ 58.) g’ete < guetter, K'’'ete < queter.

Dans le mot 8eë < sec nous avons aussi la palatalisation du c final probablement due dans ce cas à l’assimilation.

Voir pour D+i. $41. Ex.: g’jab < diable, g'je < Dieu.

L’1 initial ($ 55) tombe quand le pronom personnel li < lui devient atone; et, la forme alors est simplement i.—$e rappeler que les formes toniques françaises sont également employées en Créole comme atones. s ($$ 67 et suivants) est palatalisée dans toutes les positions et devient à.

Ex.: Sapoti € sapotille, 8eë << sec, 18 << fils, $oZe << songer.

Le t initial ($ 72) suivi d’un son palatal devient régulièrement K’.

Ex.: K’'uje < tuer, K'ébe à K'’ëme < tenir! (Voir $ 72.) j suivi d’un son nasal se change en ñ. ($ 75.)

Ex. : añô < haillon, papiñô < papillon et aussi formation secondaire aje > añé << rien.

z se palatalise souvent devant toutes les voyelles excepté l’e muet. Ex. : 2020 < oiseau.

TLenz. Zur Physiologie und Geschichte der Palatalen. Kuhn’s Zeitschrift, p.

48.—Cet exemple ne change pas ses données car évidemment l’étymologie du mot Créole est tiens ou tienne.

Quand il est final il devient invariablement j. Ex.: kaj < case, 8Q) < chose. Voir $ 69.

3 a aussi le même sort dans la même position. ($70.) HEx.: bagaj < bagage, kaj < cage. .

Consonne +1. Dans ce cas un i est prononcé entre la consonne et VI qui suit. Cet i est plus ou moins accusé selon les localités mais dans plusieurs mots le son est généralement très distinct.

pili > pi < plus (général)

Ex. : dilo > djo > g'jo < de l’eau (général)

pilewe < pleurer (général) kilewe < éclairer (général) latilje < atelier (général) bilä << blanc (dialectal) filäm < flamme (dialectal).

Des résultats semblables sont consignés dans l’étude de M. Adolph Dietrich: “Les Parlers Créoles des Mascareignes, Romania XX.” ;

Ces faits sont intéressants à rapprocher du dévelopement des mêmes combinaisons en Italien. D’après M. Meyer-Lübke! ]à, le dévelopement aurait été

klama > klama > kiama.

Notons que nous avons des mots Créoles qui sont aussi avancés que les mots italiens. Par exemple:

pili > pi < plus et le mot cité plus haut dilo > djo > g’jo < de l’eau. ë

En Espagne dans ces groupes 1 s’est bien formé mais la consonne initiale est tombée et il semble étrange à première vue que si réellement klama est devenu klama en Italie le k initial n’ait rien ressenti de cette palatalisation de 1. Il est vrai que M. Meyer- Lübke mentionne l’existence d’un k palatal dans quelques dialectes du Sud de PItalie. Le dévelopement serait alors

klama > kfama > k/lama > k/ama.

Ce qui est tout à fait possible, laissant seulement à expliquer pourquoi la qualité palatal du k a subséquemment disparue.

Mais la raison qui s'oppose le plus à établir un parallèle définitif entre le dévelopement Créole et Italien c’est que, du moins autant

1 Meyer-Lübke, Italianische Grammatik, $ 186.

qu’il men souvienne je ne connais aucun cas où dans cette dernière langue l’1 tombe entre deux voyelles; car nécessairement si le déve- Jopement Créole était admis nous aurions

klama > kilama > kiama.

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