CHAPITRE
Après cette énumération d'une partie des grosses fautes du livre, dont il résulte d'abord évidemment qu'aucune assertion de l'auteur n'a plus de valeur que l'assertion contraire, nous entrons dans l'étude méthodique du livre. Nous allons voir quel en est le principe, la méthode et le résultat. Nous dirons ensuite quelques mots sur sa valeur comme œuvre d'art, sur le ton et le style de l'auteur dans cette vie de Jésus.
Le principe déclaré du livre est bien celui que dit M. Havet, savoir ; qu'au-dessus de l'homme et du monde, il n'y a rien, rien qu'une idée; point de Dieu, mais une idée seulement. Et ce principe, selon M. Renan, aussi bien que selon M. Havet, doit être posé comme iîidiscutable. On
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n'écrit pas pour ceux qui refusent encore de Tadmettre : on ne discute pas avec eux.
Le principe de ce livre, c'est donc : rathéisme sans discussion, et c'est M. Havet qui, le premier, a nettement dégagé ce principe.
En sorte qu'au début du livre destiné à montrer que Jésus n'est pas Dieu , l'auteur pose en principe non discutable, qu'il n'y a point de
Dieu.
D'après ce principe, tout fait ou tout texte qui, aux yeux de l'auteur, paraît s'élever plus haut que l'homme ou plus haut que nature, est, sur ce seul soupçon, tenu pour nul et absolument supprimé.
Ainsi l'auteur pose en principe indiscutable qu'il a le droit de supprimer les textes et les faits qui seraient contraires à la thèse qu'il entend
démontrer.
Pour nous, nous discuterons ci-dessous le principe en lui-même, avec le soin que mérite cette question et le respect que nous devons à la raison
publique.
Voilà ce que constate d'abord , sur le principe du livre, la critique qui a pour essence l'attention.
Mais, on le voit déjà, le princi|)e implique la méthode, du moins en grande partie.
Cette méthode, en effet , M. Renan lui-même nous la fait connaître au début de son introduction (p. vi) : « Le plan suivi pour cette histoire a « empêché d'introduire dans le texte de longues «dissertations sur les points controversés... Je <' n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et fc bien fait. »
Ainsi l'auteur, après avoir posé, comme principe indiscutable de son livre , le point même qu'il veut démontrer, annonce qu'en outre il discutera peu les points controversés.
Ceci, j'avoue l'avoir prévu avant l'apparition du livre. Je sais par expérience comment travaillent les membres de ce groupe, mais je n'espérais pas que cette méthode fut déclarée dans la préface. J'espérais encore moins l'aveu suivant (p. lv) : K Dans un tel effort pour faire revivre les hautes « âmes du passé, une part de divination et de conii Jecture doit être permise.,. La raison d'art en « pareil sujet est un bon guide. »
Il est clair qu'avec un tel principe et une pareille méthode, un auteur peut absolument tout.
Mais écoutez ceci : au même lieu, parlant de la raison d'art qu'il accepte pour guide, il ajoute ces paroles véritablement merveilleuses : « Les « lois intimes de la vie, de la marche des produits
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«organiques, de la dégradation des nuances, « doivent être à chaque instant consultées. y>^
\ oilà donc les formes méthodiques et régulatrices que l'auteur a sans cesse sous les yeux dans ce livre : ce sont les lois intimes de la vie, ce sont les lois intimes de la marche des produits organiques^ et les lois intimes de la dégradation des nuances!
Inutile de faire ressortir le comique profond de ce texte !
Voilà les garanties que donne l'auteur à la raison publique et à la conscience des chrétiens.
Mais je n'ai pas tout dit, et je dois à la justice d'ajouler que, dès le début (p. vi), l'auteur donne une garantie d'exactitude et de vérité historique \raiment solide, et que voici : « Un système con- « tinu de notes met le lecteur à même de vérifier a d'après les sources toutes les propositions du « texte. »
Vérifier dans les sources toutes les propositions du texte! ce serait plus qu'on ne peut demander. Nous ne pouvons pas prendre ces paroles à la lettre, d'autant plus qu'elles oteraient à l'auteur « cette « part de conjecture et de divination » qu'il déclare lui être permise. Mais j'ai cru un instant, je l'avoue, que du moins, non pas sur toutes, mais sur
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la plupart des affirmations essentielles, contraires à la tradition et à la foi chrétienne, l'auteur essayerait de remplir sa promesse , et nous permettrait, cette fois enfin, de le rencontrer en face, dans une discussion scientifique régulière. Mais voici ce qui est arrivé. C'est que, soit par nousmême, soit à Saint-Sulpice , par les soins de M. Lehir, dont nous avons les précieuses notes, soit à l'Oratoire, par l'énergique travail du P. Perraud , nous avons vérifié le svstème continu de notes, depuis la première^ jusqu'à la dernière, et nous avons été plongés par cette opération dans le profond étonnement où nous sommes demeurés. Tous ceux, sans exception, qui ont essayé cette vérification de notes sur quelques pages, seront témoins de que je vais dire.
Ce système continu de notes est dérisoire. D'abord, il n'appuie pas toutes les propositions du texte. C'est ce qu'il promettait, mais ce n'est pas ce qu'on lui demandait.
En second lieu, il n'essaye d'appuyer, bien ou mal, toujours mal selon moi, qu'une très-faible partie des propositions importantes qui sont à dis cuter.
En troisième lieu , il n'a , dans un très-grand nombre de cas, aucun rapport quelconque avec le texte.
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Enfin il arrive très-souvent qu'il conduit à des sources qui établissent immédiatement, sans discussion possible, le contraire même des assertions
du texte.
Quant à moi, dès mon premier essai de vérification, j'avais, après quelques minutes, trouvé les deux ou trois cas que voici :
Premier cas : Voici un texte où M. Renan affirme que Jésus, dans ses paraboles, parlait volontiers des enfants. On peut vérifier dans les sources cette proposition du texte^ car il y a au bas de la page dix-neuf citations d'Évangile dans lesquelles le Seigneur emploie le mot enfant. Cette abondance inattendue de notes pour étayer ce fait : que Jésus parlait volontiers des enfants, me parut de mauvais augure. De cette manière, disaisje, il est facile d'accumuler au bas des pages un appareil de notes dénuées de sens, et en dehors de la question.
Mais voici qu'à la page 107 je trouve, dans le texte, une proposition moins inoffensive. « Loin « que le Baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, « pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le « reconnut pour supérieur , et ne développa son « propre génie que timidement. » Assurément cette proposition mérite d'être vérifiée dans les sources. Mais voici que, dans ce système continu
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de notes qui vérifient toutes les propositions du texte, celle-ci, entre autres, est oubliée. Aucun renvoi de notes n'accompagne cette phrase.
Donc, dix-neuf notes pour vérifier que Jésus parlait volontiers des enfants, et point de notes pour étabhrque Jésus, pendant tout le temps qu'il passa près de Jean -Baptiste, le reconnut pour supérieur, ^'est-ce pas véritablement fi\cheux?
Je comprenais bien que l'auteur, ici, ne pouvait citer l'Evangile, puisque, à notre connaissance et à la sienne, l'Evangile ne dit rien de pareil. Mais, si l'auteur avait la volonté sincère de nous mener aux soiu'ces, pourquoi ne pas citer ici les textes (ju'il sait par cœur, aussi bien que nous, où l'Evangile dit absolument le contraire ?
Os textes se trouvent précisément dans ces premiers chapitres de saint Jean que l'auteiu' cite sur une autre question, dans la même page. C'est là que l'on peut lire la parole connue de saint Jean- Baptiste parlant de Jésus : « Je ne suis pas digne « de dénouer les cordons de ses souliers, w
Or il se trouve que cette même parole est répétée dans les quatre Evangiles (Matth., ni, 9.; Marc, 1, 8; Luc, ni, iG; Jean, i, '-èG), et en particulier dans saint Matthieu , que M. Renan reconnaît comme l'authentique recueil des discours de Jésus.
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Mais, alors, sur quoi repose^ cette assertion que : « loin que saint Jean eut abdiqué devant Jésus, « Jésus, pendant tout le temps qu'il resta près de
« lui, le reconnut comme supérieur ? > Elle ne repose sur rien du tout.
Rien n'est cité contre l'Évangile, ni Talmud, ni apocryphes, ni quoi que ce soit. \ défaut de tout texte, aucune raison n'est apportée.
L'affirmation absolument gratuite, absolument contraire aux textes qui sont sous tous les yeux ou dans toutes les mémoires, aux textes que l'auteur tient pour authentiques et cite incessamment dans les mêmes pages, c'est là l'une des ressources les plus fréquentes et les plus puissantes de la méthode de M. Renan.
Il faut évidemment un mot nouveau pour caractériser ce procédé; je l'appelle WisserlioïKilis/ ne absolu.
Je me souviens de cette définition du pouvoir législatif russe : La volonté du prince est l'essence de la loi, et sa volonté actuelle ne peut être liée par ses volontés antérieures.
Il est certain que M. Renan usurpe le même pouvoir. Son assertion est absolue, et son assertion actuelle ne peut être liée par ses assertions antérieures.
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