‹ Les sophistes et la critique [microform]Chapitre 32 sur 45 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

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PAR M. EDMOND SCHÉRER , Bévue des Deux-Mondes, 15 février 1861.— Fin du 11° iv ' .

Quelque vaste qu'elle soit, la conception de Hegel est trop simple ; elle méconnaît les enchevêtrements infinis de la nature j ses formules craquent et laissent échapper de tous côtés la substance des choses.

Qu'est-ce, d'ailleurs, que Tabsolu*.»^ C'est un cousin germain de Tinfini, la négation de toute limite, de toute condition et de toute relation ; priais, s'il en est ainsi, l'absolu n'est qu'un mol. On ne peut penser l'absolu parce

« Il n'y a aucune interruption dans la citation de ce texte. Tous les textes de cet appendice sont des textes entiers, suivis et continus, sauf un seul, ce dont le lecteur est prévenu en temps utile. Les notes critiques qui accompagnent ces textes sont de l'auteur du présent volume.

2 11 s'agit de l'absolu de Hegel , qui intitulait son système : Philosophie de l'absolu,

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qu onne peut penser que ce qui est déterminé. La condition de toute pensée et de toute connaissance, c'est la relation. Or, Tabsolu implique Tabsence de toute relation, puisqu'il est unique et qu en dehors de lui il n'y a rien. Voilà ce que nous apprend la critique de Rant complétée par celle de Hamilton. On pourrait aller plus loin encore : l'absolu n'est pas seulement insaisissable, il est encore contradictoire. Comment le défmit-on, en effet? Par l'absence de la limite. L'absolu est donc une notion purement négative ; seulement cette notion négative est conçue comme une affirmation, présentée comme une réalité et une substance. L absolu * , pour qui regarde derrière les mots, cest le néant personnifié, c'està-dire la contradiction même. Or^ riiégélianisme nest pas autre chose qne la philosophie de ce néant. Ce n'est pas tout enfin. Si le principe de Hegel est vide, sa méthode est ambiguë. Taniot elle se regarde comme dispensée de rien prouver sous prétexte que l'absolu se sert de preuve à lui-même, tantôt elle se vante de la rigueur de ses procédés. Ici elle nous exhorte à nous jeter à corps perdu dans le courant du système ; ailleurs elle affiche la prétention de ne rien tenir pour accordé, et, partant d'une donnée première qui s'impose d'elle-même à l'esprit, elle se fait fort d'en tirer tout ce qui existe avec une nécessité qui est celle des lois delà pensée. Arrêtons-nous à cette prétention, et voyons si celte rigueur de procédé ne serait pas une illusion.

Le point de départ est la notion de l'être, notion entendue d'une manière aussi abstraite que possible, puisqu'elle est identique avec le non-être, mais notion qui doit en même temps avoir une certaine réalité, puis-

' Cela est très-vrai de l'absolu de Hegel.

qu'elle constitue déjà une forme de l'idée, c'est-à-dire de la réalité souveraine. Malheureusement cette réalité de la notion abstraite est précisément ce qui f\ilt question. Jusqu'ici nous avions cru que l'abstraction n'était qu'une abstraction, qu^ine idée n'était qu'une idée : je consens bien à admettre le contraire, mais je voudrais ne le faire qu'à bon escient. Nous avions cru, en outre, qu'une idée supposait un esprit ; or il n'y a pas ici d'autre esprit, il n'y a pas d'autre sujet pensant que Fidée elle-même. Voilà donc un terme absolument privé de son sens convenu pour revêtir une signification doublement nouvelle. Et cependant le système repose sur cette acception arbitraire du mot ! Cest dire (pie le système a pour principe une équivoque. On pouvait s'y attendre. Les philosophies de l'absolu nous ont accoutumés à ces artifices de langage. Quand Spinoza déclare que la substance est sa cause à elle-même, il détourne les mots de leur sens propre, puisque le terme de cause, dans le sens reçu, implique entre la cause et l'effet une distinction dont Spinoza ne tient pas compte. Quand une doctrine issue de Schelling, cherchant à éliminer de fidée de Dieu tout élément de nature et de nécessité, fait de l'être divin une liberté pure, il est évident de nouveau que le mot de liberté est pris dans une acception inconnue, dans un sens contradictoire, puisque ce mot, d'après l'usage établi, implique des motifs, des mobiles , et par conséquent une nature. Quand un penseur original et long« temps méconnu, Schopenhauer, place le principe des choses dans la volonté, et retrouve ce principe jusque dans le monde inorganique , il devient manifeste qu'il équivoque sur les mots, et peut bien entendre par volonté ce que nous appelons une force, mais non cette dé-

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termînalion consciente du moi pour laquelle nous réservons le terme dont il s'agit. Eh bien ! il en est de même quand Hegel nous parle de l'idée comme antérieure à la chose. En s' exprimant ainsi, il parle un autre langage que le notre, car nous avons toujours entendu par idée une image qui se forme ou une conception qui s'opère dans un esprit. Le fait est qu'on ne peut lire Hc^el sans se demander s il faut le prendre au sérieux, si h,a métaphvsique entière ne serait pas après tout une vaste métaphore, une personnification, une mythologie.

Accordons toutefois l'idée comme principe et l'être comme point de départ, accordons ce que Ton nous demande : le monde au moins sera-t-il expliqué ? l hypothèse paraîtra-t-elle plausible? loin de là. Hegel fait semblant d'ignorer la réalité et d'y arriver par le développement logique de l'idée ; mais au fond il ne fait que découper cette réalité en formules ternaires^ labeur à la fois ingénieux et puéril, et qui ne fait illusion à personne. C'est une scolastique d'un nouveau genre ; les matériaux de la science sont donnés, donnés ici par l'expérience et par l'histoire; il ne s'agit plus que de les disposer dans le cadre tout fait du système. Cependant la puissante variété des choses ne se laisse pas ranger sous des étiquettes. L'arbitraire ici se trahit partout. Les j ormules du philosophe sont tour à tour trop larges et trop étroites. Il ne suit que faire des étoiles fixes ^ mais il construit a priori l'histoire évangélique et la constitution politique de la Prusse. Ces clartés sans nombre dont s illumine la nuit^ il ny voit quune dartre sur la face du ciel; en revanche, il nous montre que le Père, le Fils et le Saint-Esprit répondent aux trois divisions de la philosophie, et qu'ils sortent l'un de l'autre confor-

mément aux règles de la dialectique. On admire généralement la richesse de la nature : Hegel, dans cette ^variété^ signale une marque d'impuissance; s il est difficile de classer lesfaits^ c'est, pense-t-il, que la nature^ en réalisant Il idée, na pu la suivre d'assez près. Elle la suit d'assez près cependant, s'il est vrai que l'azote, l'oxygène et l'hydrogène, puis le carbone, forment une série dans laquelle on distingue les trois moments de l'indifférence, de la différence et du retour ou de l'unité.

Je ne quitterai point ce sujet sans indiquer une conséquence inattendue delà doctrine de Hegel. On sait quel rang celte doctrine assigne à la philosophie comme manifestation spéciale et suprême de ral)solu ; mais comment l'absolu se manifeste-t-il dans la philosophie? Ici perce la contradiction logique que nous avons reconnue dans la notion même de l'absolu. L'absolu, étant la négation de la limite, ne peut se réaliser que sous une succession éternelle de formes diverses ; il se réalise toujours et il n'est jamais réalisé, car, s'il était une fois réalisé , il ne serait plus l'absolu. La réalisation de l'absolu par la philosophie n'a donc pas lieu dans une philosophie particulière quelconque, mais dans la suite infinie des systèmes. D'un autre côté, nous ne l'avons pas oublié, la philosophie de l'absolu, c'est l'absolu lui-même se reconnaissant comme tel : il est donc évident que V absolu s'est réalisé dans la philosophie même de He^el. Or savez-vous ce que cela veut dire ? Cela veut dire que cette philosophie est le dernier mot de la philosophie, le dernier mot de l' histoire, le dernier mot de l'univers : conclusion piquante et qui a été appelée la naïveté, d'autres ont dit l'ironie du système. Ce qui est certain, c'est que Hegel reste enfermé dans un dilemme : sa philosophie est la philo-

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Sophie de l'absolu, et par conséquent la philosophie absolue, ou elle ne Test pas ; si elle ne l'est pas, elle manque à ses prétentions , elle s'anéantit ; si elle Test, elle s'anéantit encore, car l'absolu qu'elle nous livre est un absolu compris , un absolu réalisé, un absolu épuisé ; ce n'est plus l'absolu.

Le système de Hegel est plein de disparates. C^est un mélange de puissance et de faiblesse. Il attire et repousse tour à tour. Il séduit par la hardiesse de la tentative, par la grandeur de la conception, par la richesse des ressources, par la force soutenue de l'exécution ; // scandalise par les ^violences faites a la réalité., par les TOURS DE PASSE-PAssE au moyen desquels fauteur arrive à ses fins ^ par la stérilité générale de l'oeuvre. L'oeuvre EST stérile parce Qu'eLLE EST CONTRADICTOIRE.

ELLE L'EST DANS SON ESSENCE, ELLE L'EST DANS SES TERMES ; on ne peut Vénoncer sans en faire jaillir la contradiction. Pour comprendre Dieu il £aut être Dieu ; un enfant aurait pu dire cela à Hegel.

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