‹ Les sophistes et la critique [microform]Chapitre 8 sur 45 · C DE TOUTES LES CONSCIENCES · texte numérisé non relu

C DE TOUTES LES CONSCIENCES

Ce dernier mot donne à tout ce texte sa valeur et son sens. La résurrection des consciences, c'est l'immortalité réelle, qui viendra justifier le sens moral, la vertu et la foi, et montrer que la religion

était vraie, et qu'en effet nous avions un Père et un Dieu.

O force de la vérité! Bonté du Père et beauté de Tesprit de l'homme ! La vérité luit toujours sur l'ârQe. L'intelligence n'est jamais si troublée par l'erreur, si mutilée par le sophisme , qu'elle ne puisse recevoir encore quelque rayon de Dieu.

L'écrivain que je cite ici , dont je suis si profondement mécontent , et auquel , dans l'état présent de sa vie intellectuelle , et autant que j'en puis juger par ses livres, je n'accorde ni science, ni logique, ni critique, ni capacité d'attention , cet écrivain a, selon moi, conservé ceci : Il voit, ou du moins entrevoit, assez souvent , des lueurs vraies. Et , malgré la logique du système , malgré les regrets de la secte , il les signale. C'est un mérite.

Mais la secte , je le sais, travaille à lui faire perdre ce dernier mérite !

Malheureux homme, je vous le demande, comment pouvez-vous demeurer plus longtemps dans cet état mental qui vous permet de dire que notre Père et notre Dieu est en voie de se faire ; qu'il n'est pas encore, mais sera ; que la science infinie, la puissance infinie, que nous acquerrons peu à peu, est chargée de produire ce Dieu Père en qui

vivent les âmes , en qui ressusciteront toutes les consciences ; que cette cause finale nécessaire de toute vie et de tout progrès, cet idéal vivant , ce pôle réel de tous les êtres, de tous les cœurs et de tous les esprits, que tout cela sera un jour, mais n'est pas encore aujourd'hui , que tout cela se fait tout seul à partir de l'atome, ou à partir de rien !

Est-ce qu'il y eut jamais, je le demande encore, un plus étrange exemple de croyance au fétichisme proprement dit , et à la magie pure, et au merveilleux absolu ?

O raison ! raison ! réveillez-vous et redressezvous dans cet homme !

Résumons tout ce qui précède.

Notre but, dans ce livre qui pourrait être intitulé Manuel de critique^ est d'accomplir le devoir le plus nécessaire de la critique dans notre siècle. Le devoir propre de la raison, en ce moment de l'esprit humain, est de séparer enfin nettement les Sophistes des Philosophes, ou, pour mieux dire, la Sophistique de la Philosophie. Pour y contribuer, j'ai démontré cette thèse:

« Nous sommes aujourd'hui en présence d'une K secte d'athées et de Sophistes. »

J'ai démontré cet énoncé dans chacun de ses termes : Secte, Sophistes et athées.

Ils forment secte relativement à la raison universelle du genre humain, puisqu'ils veulent changer cette raison par « une logique universelle w destinée à transformer radicalement l'esprit humain. Ils posent une date, qui est la leur, et qui sépare, comme par un abîme infranchissable, l'avenir et le passé de l'esprit humain.

C'est donc une secte.

Mais c'est une secte de Sophistes, puisqu'ils nient formellement, en théorie et en pratique, l'axiome premier de la raison , le principe nécessaire de la parole et de la pensée, savoir : Qu'on ne peut affirmer et nier en même temps la même chose, dans le même sens et sous le même rapport.

Us appellent ce principe le principe de l'ancienne logique, et ils le nient. Ils nient la valeur du dilemme, et disent que le dilemme n'est jamais vrai pour la raison. Ils disent, en propres termes, qu'au contraire le principe premier de la métaphysique et de la vraie logique, c'est l'identité des CONTRADICTOIRES. Cc sout, uous l'avous VU , Icurs propres expressions.

Les faits sont sous nos yeux.

Et non-seulement les Sophistes proclament, en théorie, comme principe logique de la nouvelle philosophie, V identité des contradictoires, ce qui est la propre formule de l'absurde, mais ils l'appliquent dans leurs écrits. C'est là leur procédé réel, et, dans toutes les questions, ils nous présentent le oui, le non, le pour, le contre, exactement superposés.

Et c'est ici que j'en appelle à l'attention publique et que je demande instamment à tout homme qui sait lire de vouloir bien étudier par lui-même les textes entrers et continus que je mets sous ses yeux à la fin du présent volume. Qu'on me permette de répéter à toutes les pages cette recommandation ; ce travail est l'unique moyen de croire enfin à l'existence réelle de l'étonnante monstruosité. J'ai beau citer leurs théories et leurs propres formules : Identité de F identique et du non-identique ; identité des contradictoires; identité de l'être et du néant, de Ccrreur et de la vérité. Ces citations théoriques n'y font rien. On voit les textes, mais on n'y croit pas. On suppose quelque sens caché qui pourrait expliquer ces formules.

Mais quand un homme, ayant l'intégrité de sa raison , a sous les veux des textes continus, oiiai-

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naux, où l'auteur, d une part , affirme en théorie l'identité des contradictoires, et puis met en pratique cette théorie, et pose sur un même point deux conclusions absolument contradictoires ; alors seulement les yeux s'ouvrent, et l'on comprend que l'on a en effet sous les yeux une monstruosité, un accident de l'esprit humain , à la fois curieux et horrible, qui doit être classé à part et surveillé avec le plus grand soin.

Je le répète, c'est là un phénomène très-rare et qu'il est très-important d'étudier pendant qu'il est

encore en vie ^.

Veut-on l'étudier en détail , comme je l'ai fait moi-même, et comparer son existence présente aux descriptions vraiment parfaites qu'en ont données

* Pourquoi M. Cousin, dans son beau et bon livre intitulé Histoire générale de la Philosophie, où il donne les vraies lois de l'histoire de la philosophie, n'a-t-il pas explicitement traité ce point? Par cela même qu'il s'agit dans ce livre des lois et faits normaux de la pensée humaine , et non pas des faits anormaux et des déviations. Il n'a pas traité la tératologie intellectuelle, l'histoire des monstres, mais l'histoire des systèmes généraux qui se retrouvent naturellement, ordinairement, et à toutes les époques. Le système sophistique, au contraire, est un phénomène rare, comme sont les monstres dans la nature. Ce phénomène n'a pu être observé que deux fois dans le cours de l'histoire, pendant très-peu de temps en Grèce, et puis pour peu de temps encore J'espère, aujourd'hui parmi nous. Mais les textes subsistent et les lois de cette étrange déviation y sont écrites.

Aristote et Platon ? Qu'on veuille bien lire l'étude approfondie que j'en ai faite, de mon côté , en m'appuyant sur les chefs-d'œuvre d'analyse et de saine et profonde critique des deux grands philosophes de l'ancien monde, qui ont l'honneur d'avoir radicalement purifié de ce mal l'esprit humain pour deux mille ans.

C'est donc bien, en effet, une secte de Sophistes identique au monstre logique détruit par la belle philosophie grecque. C'est en outre une secte d'athées : SECTE d'athées et de Sophistes. Je répète la formule, car je l'ai démontrée.

Pour ces intelligences tronquées, il n'y a pas de Dieu. Au-dessus du monde et de l'homme, il n'y a rien, rien qu'une idée de l'homme, idée qui s'appelle Dieu. Mais Dieu n'existe pas. Voilà leur doctrine bien précise, et ils savent que je les comprends.

Ils nient d'abord l'intervention de Dieu et posent ceci : INotre principe , le principe de toute science, a pour essence la négation du surnaturel.

La négation du surnaturel, disent-ils aussitôt, c'est la négation de toute existence et de toute force intelligente et libre, plus haute que l'homme et la nature.

Cesl donc la négation de Dieu ? Oui, c'est la négation de Dieu, et ils l'avouent. Voyez les textes cités plus haut. Pour eux, la négation de Dieu est le point de départ de la science. Ils le déclarent, et ils ajoutent qu'ils n'ont rien de commun et qu'ils ne peuvent plus discuter avec quiconque n'admet pas d'abord leur principe, savoir : la négation de Dieu sans discussion, l'athéisme sans phrases !

Mais il se trouve que, par le fait, ces Sophistes qui posent en principe métaphysique la négation de Dieu , posent en même temps en principe logique la négation du premier principe nécessaire de la raison. Ceci d'abord est une coïncidence de fiiit. Mais cette coïncidence de fait se trouve être, par le fond des choses, une coïncidence nécessaire, une splendide conséquence exigée par la force inéluctable de la raison, lumière donnée de Dieu. C'est qu'en effet la négation de Dieu est précisément identique à la négation du principe même de la raison. Et ce qui est véritablement admirable, c'est qu'Aristote a déclaré cette identité en des pages qui sont assurément le point le plus profond de sa doctrine, et peut-être le plus admirable trait de génie critique, logique, métaphysique, qui existe dans toute l'histoire de la philosophie. Ceux, dit-

il , qui admettent , dans les êtres ou dans les idées, l'existence simultanée des contraires et des contradictoires (a[Aa Ta; àvr^paasi; /.al TzvavTia i)7:afy£iv), il est clair qu'il sufht, pour les réfuter, de leur montrer qu'il existe une nature immuable (oti £(jTtv à/.(v7.To- Ti; (puci;). En d'autres termes, il suffit, pour réfuter les Sophistes qui posent l'identité des contraires et des contradictoires, il suffit de leur démontrer l'existence de Dieu ^ . Ce n'est pas tout, et il se trouve, à la grande gloire de la raison et de la logique, lumière de Dieu et loi de Dieu, que cette même forme monstrueuse de l'esprit qui nie Dieu, qui, par suite, est forcée de nier l'axiome premier de la raison, est en outre forcée, par la même loi , de nier l'autre principe logique : le principe de causalité : Il iij et pas defjet sans cause. Ils nient ce principe évident. D'après eux, il y a des effets sans cause : l'univers même est un effet sans cause. Nous avons vu un essai de Genèse philosophique fondé sur la négation même de cet axiome. En sorte que les deux principes logiques nécessaires, les deux axiomes fondamen-

* On trouvera toute cette analyse, texte grec et traduction, au livre indiqué ci-dessus {Log,^ liv. II, chap. i , n. G). Je demande à tout lecteur instruit d'étudier cela par lui-même.

taux de la raison , sont niés l'un et l'autre par l'état mental qui nie Dieu.

Les Sophistes nous auront donc aidé à démontrer rigoureusement cette thèse de philosophie religieuse que les chrétiens soutiennent depuis longtemps , savoir : que la négation du surnaturel , dans sa réalité et dans sa possibilité, est identique au fond à la négation de Dieu même, et que la négation de Dieu, du Dieu vivant et personnel , intelligent et libre, est même chose que la négation des principes logiques nécessaires et des axiomes de la raison.

Or cette claire manifestation de l'erreur absolue, si nous savons en tirer parti, si nous séparons nettement ces ténèbres de la lumière, peut et doit être le signal du plus grand progrès philosophique et religieux des temps modernes.

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