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CHAPITRE X Longwood après le départ de Las Cases

Le I" janvier 1817 arriva, mais plus triste en- . core que ne l'avait été le i" janvier précédent. Le départ du comte de Las Cases nous avait laissés tous sous de pénibles impressions.

Il y a de ces anniversaires plus sombres que les autres, parce qu'ils ramènent naturellement des souvenirs qui forcent l'homme à faire la comparaison du passé avec le présent.

Le I" janvier, cette fête de famille oïl l'Empereur aux Tuileries était d'abord salué par une femme qu'il adorait, par un fils qui faisait tout son espoir, par un peuple dont il rêvait le bonheur, par quatre rois, ses frères de sang, et enfin par dix ou douze autres rois qui se disaient ses frères d'amitié ; cet anniversaire se présentait cette fois dans des circonstances bien douloureuses.

Au lieu des Tuileries, notre misérable habita tion ; au lieu de notre France tant regrettée. Sainte-

Hélène tant maudite ; au lieu des caresses de famille, des souhaits des courtisans, des cris de joie du peuple, des hommages de l'Europe, les souhaits stériles de quelques compagnons de captivité, dont à chaque instant, sur le caprice d'un odieux geôlier, le nombre pouvait diminuer encore !

Toutefois l'Empereur reçut avec bonté nos hommages et nos vœux.

Il est souffrant et triste.

«Je suis dans un tombeau, me dit-il; je ne me sens pas le courage d'une fête de famille. Ne k^enez tous qu'à quatre heures, le travail aura :hassé les pensées de la nuit. »

A quatre heures, tous nous fûmes à l'envi exacts iu rendez-vous que nous recevions d'un père chéri, Dour lui exprimer les souhaits que chaque jour lous formions pour lui.

«J'y crois, nous dit-il; mais je n'attends du sort que la mort pour mettre un terme à mon mpplice. Vous voyez que chaque jour est marqué 3ar un nouvel outrage. Je vous plains, car plus •ous me donnerez de témoignages de votre dévouenent, et plus vous devrez souffrir de mes propres louffrances. Espérons du moins que M. Lowe aissera passer cette journée sans nous tourmenter.

«Vos enfants dîneront avec moi, je veux que leur joie soit complète. »

Puis, prenant avec tendresse les mains d'Hortense et de Napoléone, il leur dit : « Allons, venez, à vous deux les premières étrennes. »

Les châles de cachemire, les crêpes de Chine, : présents de M. Elphinstone, furent livrés au pillage de ces deux jolies petites créatures ; Napoléon, Tristan et Henri eurent chacun une timbale ; le général Bertrand eut un jeu d'échecs de la Chine ; le général Gourgaud eut une lorgnette qui venait de la reine de Naples. Mon lot fut une grande croix de la Légion d'honneur, que l'Empereur avait portée.

L'espoir de l'Empereur ne devait pas se réaliser, et l'insulte aurait forcément ramené ses pensées sur sa cruelle position, si le général Gourgaud n'avait gardé jusqu'au lendemain le secret du prétendu malentendu qui le retint prisonnier d'un soldat pendant ime heure.

Une des sentinelles d'Hut'sgate, interprétant mal sa consigne, arrêta le général Gourgaud, qui ne fut délivré qu'à Texpiration de la faction de cette sentinelle, quand le caporal la releva. Le grand maréchal s'empressa d'écrire à sir Hudson Lowe

pour porter plainte ; mais celui-ci se contenta de répondre, selon son habitude, que c'était une erreur qui ne se renouvellerait plus, et huit jours iprès même erreur se renouvelait. Comment pouk^ait-il en être autrement, lorsque la consigne in- :erprétée en notre faveur valait cent coups de ouet, tandis qu'interprétée contre nous, elle n'était ju'un excès de zèle, un gage de fidélité, un témoignage de mauvaise disposition à notre égard ?

Nous apprîmes à cette occasion que sir Hudson ^oM^e donnait personnellement et de vive voix, dans es courses à cheval, des consignes aux sentineles, sans que les chefs de jposte en eussent conlaissance autrement que par le rapport du caporal juand il relevait le factionnaire, auquel la consigne xtraordinaire avait été ainsi donnée contrairement

tous les règlements du service militaire. Nous pprîmes également que le soldat qui avait arrêté e général Gourgaud avait reçu de sir Hudson .owe l'ordre positif d'arrêter tout Français qui e présenterait à Hut'sgate pour passer, sans être ccompagné d'un officier anglais, fût-ce même 2 général Bonaparte.

Le dîner de ce jour fut un véritable dîner de imille ; tous les frais en furent faits par nos

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enfants. Leur bonheur juvénile réveilla chez l'Empereur les souvenirs de la jeunesse. Ses premières amours, comme ses premières méditations sur le bonheur, revinrent à sa pensée.

C"est à cett^ époque qu'il entreprit, avec le général Gourgaud, l'histoire des campagnes d"Égypte, travail qu'il avait d'abord destiné au général Bertrand, et qui, interrompu de nouveau par le départ du général Gourgaud lorsqu'il nous quitta pour j retourner en Europe, me fut dicté en entier vers la fin de 1819^.

Quant au travail commencé avec Las Cases, il fut ajouté à celui que j'avais déjà. Je reçus, en outre, le soin des archives et celui des portefeuilles du cabinet. Quoi qu'il en soit, au bout de quelque temps les choses avaient repris leur marche accoutumée.

Mais il était impossible à sir Hudson Lowe de se laisser oublier, et c'était en vain que l'Empereur cherchait dans le travail l'oubli des indignes tracasseries dont il était le but constant.

I. Cette dictée, ainsi que celle sur le retour de Tile d'Elbe, a été remise par moi au général Bertrand, depuis notre retour en France, lorsqu'il me témoigna le désir de se charger de leur impression.

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Un jour, j'écrivais sous sa dictée, quand le valet de chambre de service vint le prévenir que, depuis une heure, le gouverneur voulait à toute force entrer dans la chambre de l'Empereur pour s'assurer par lui-même qu'il ne s'était pas échappé. Le valet de chambre avait résisté, mais sir Hudson Lowe avait osé pousser l'oubli de toutes les convenances jusqu'à dire qu'il ferait enfoncer les portes par des sapeurs, si on persistait à ne pas lui ouvrir. C'était alors que Noverraz s'était décidé à venir troubler son royal maître, qu'il savait occupé à me dicter ; et, il faut le dire, l'Empereur était si dévotement adoré de ses gens, qu'il n'en est pas un qui ne fût prêt à se sacrifier pour lui. Noverraz savait le coup qu'il allait porter à l'Empereur. Ce n'était donc qu'à la dernière extrémité qu'il avait consenti à lui transmettre le message de sir Hudson Lowe.

L'Empereur l'écouta avec une méprisante impassibilité, puis se tournant à moitié :

«Dis à mon geôlier, répondit-il, qu'il ne tient qu'à lui de changer ses clefs contre la hache du bourreau, et, s'il entre, que ce soit sur un cadavre. Donne-moi mes pistolets. »

Sir Hudson Lowe entendit cette réponse, et se Napoléon. 6

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retira anéanti. iMais le coup avait été porté, et la journée était perdue pour le travail. L'Empereur était d 'ailleurs très souffrant depuis quelques jours, et cet état maladif était l'unique cause qui eût empêché les Anglais de l'apercevoir; car, quelque soin qu'il mît à ne pas se prêter officiellement aux exigences haineuses de sir Hudson Lowe, il s'arrangeait presque toujours de manière à ce que l'officier commandant du poste dit d'honneur, pût comprimer, par leur rapport, les écarts d'une préoccupation qui, chaque jour, se transformait en folie furieuse.

Le général Gourgaud rencontrait ass€z souvent, dans ses promenades à cheval, le comte Baimain, commissaire russe, et leur conversation avait toujours plus ou moins d'intérêt. Le compte qu'il en rendait à l'Empereur reportait en général ses pensées vers des événements qui le distrayaient des impressions de Longwood.

Heureusement le hasard voulut que le même jour le retour du général Gourgaud lui apprît des nouvelles importantes, et qui effacèrent momentanément le souvenir de la scène scandaleuse que venait de faire sir Hudson Lowe. M. de Baimain avait reçu des lettres de Saint-Pétersbourg, dont il ne

pouvait communiquer le contenu, mais qui l'autorisaient à faire savoir à Longwood que l'empereur Alexandre regrettait que des malentendus eussent rompu des liens d'amitié auxquels il avait attaché un grand prix, et qu'il désirait sincèrement que des explications, qu'il était prêt à provoquer, justifiassent ses regrets, et lui fissent un devoir d'amitié de prêter à la position de l'empereur Napoléon toute l'aide de sa puissante intervention.

A l'orage de la veiile succéda le calme, et pendant quelques jours nous n'entendîmes plus parler de sir Hudson Lowe. L'Empereur reprit son travail habituel. Gourgaud et moi l'y engagions autant qu'il dépendait de nous, par le soin que nous apponions à ce que toujours ses dictées fussent remises au net lorsque l'heure du travail nous ramenait près de lui.

En effet, sa première dictée était l'expression de ses souvenirs sans réflexion, sans classement ; et il fallait bien se garder de lui en faire remarquer le désordre ou l'incohérence, car cela produisait sur l'élan de sa pensée l'effet instantané du temps d'arrêt d'une montre dont on brise le grand ressort.

Il fallait à tout prix écrire aussi vite qu'il parlait, et ne jamais lui faire répéter même la dernière parole prononcée. Le plus souvent, plusieurs heures de suite s'écoulaient sans qu'il cessât de dicter ainsi les souvenirs de ses guerres ou des événements dominants de son règne.

La mise au net de sa première dictée lui servait de note pour la deuxième dictée, et cette deuxième dictée, recopiée, devenait la minute de son travail personnel. Il la corrigeait de sa main, mais malheureusement presque toujours au crayon, parce qu'il lui était plus commode d'écrire ainsi, et que d'ailleurs il ne se mettait pas d'encre aux doigts, ce qu'il ne manquait jamais de faire lorsqu'il se servait d'une plume. Et l'on sait qu'il était peu de jolies femmes plus coquettes de leurs mains que l'Empereur ne l'était des siennes. Il avait raison, car ses mains et ses pieds étaient remarquables par leur petite dimension et leur gracieuse forme ; bien peu de femmes eussent hésité à changer avec lui la blancheur et le coloris de sa peau partout oii le hâle des champs de bataille n'en avait pas altéré la nature.

« Qu'avez-vous fait, monsieur le paresseux ?» était son bonjour quand on rentrait dans son cabinet

pour le travail ; et son sourire plein de bonté était la récompense du travail qu'on lui présentait. «Travaillons, disait-il alors, puisque vous le voulez, et peut-être en travaillant réussirons-nous à oublier ce brigand de Lowe. »

Cependant l'eau de Longwood devenait impotable; elle croupissait dans les réservoirs, et déjà nous étions obligés d'envoyer les chevaux boire à plus d'un mille hors de l'enceinte. L'eau manquait pour les bains de l'Empereur. J'écrivis à sir Hudson Lowe ; il promit de prendre les mesures nécessaires pour approvisionner d'eau Longwood, et fit immédiatement commencer les études de grands travaux qu'il a depuis fait exécuter; mais cela ne remédia pas à nos privations présentes, et nous fûmes des années avant que l'eau nous arrivât en suffisance.

Vers le milieu de décembre, sir Thomas Strange, un des premiers juges de Calcutta, qui se trouvait à Sainte-Hélène en relâche, de retour pour l'Angleterre, fit demander par sir Hudson Lowe la permission de présenter ses hommages à l'Empereur; mais il ne fut pas reçu ; les impressions de l'enlèvement de M. de Las Cases étaient encore trop récentes. «Répondez au gouverneur, dit l'Empe-

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reur au grand maréchal, que les gens qu'on a descendus dans la tombe ne reçoivent pas de visite, et ayez soin que ce juge indien connaisse ma réponse.

Sir Hudson Lowe ne put retenir sa colère en recevant la missive du général Bertrand, et il s'y laissa aller d'une manière outrageante. Mais sir Thomas Reade le dépassa, s'il est possible; et l'on nous rapporta de lui, à cette occasion, les paroles suivantes :

«Si j'étais le gouverneur, je mettrais bien à la raison ce chien de Français ; je l'isolerais de ses amis, qui ne valent pas mieux que lui, puis je lui ôterais ses livres. Ce n'est, au fait, qu'un misérable proscrit : je le traiterais comme tel, et par Dieu, ce serait grand service à rendre au roi de France que de l'en débarrasser. C'est une lâcheté que de ne l'avoir pas envoyé à une cour martiale au lieu de l'envoyer ici. »

La santé de l'Empereur s'altérait ; le manque d'exercice affectait sensiblement le système lymphatique ; O'Meara s'en inquiétait, il le disait dans ses rapports. Les commissaires en parlèrent au gouverneur. Leurs instructions étaient formelles. Ils voulurent connaître le véritable état

de la santé de l'Empereur, et demandèrent qu'il fût pris par le gouverneur toutes mesures compatibles avec la sûreté de la détention, pour que le manque d'exercice n'altérât pas la santé du prisonnier.

Sir Hudson Lowe s'émut de la démarche des commissaires; il était loi. de s'y attendre, mnt il se croyait assuré de les avoir complètement asservis à ses moindres désirs. Il est vrai qu'il était difficile de s'être effacé plus complètement que le commissaire autrichien ; et quant aux commissaires russe et français, le premier était amoureux fou de la fille de lady Lovi^e, et presque complètement absorbé par le soin de plaire à cette charmante jeune fille; le second, le marquis de Montchenu, aimait trop les bons dîners de Plantation-House, pour qu'il le crût susceptible d'aucune indépendance ; il se trompait, le temps le lui prouva grandement. C'est à cette occasion que sir Hudson Lowe dit : « Je vais arranger les choses de manière à ce qu'il puisse monter à cheval: je ne veux pas qu'il meure d'une attaque H'apoplexie ; cela pourrait ni''embarrasser fort et mon gouvernement aussi. J'aime bien mieux qu'il meure d'une maladie lente, et que nos médecins

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puissent bien constater comme naturelle. Une ap)oplexie prêterait trop aux commentaires. »

L'obsen-ation suivante peindra sir Hudson Lowe sous ses véritables couleurs :

« Le général Bonaparte ne peut parcourir l'île librement ; s'il ne s'était agi que de sa sûreté, un simple commis de la Compagnie des Indes aurait suffi pour le garder à Sainte-Hélène. Il doit se trouver heureux que mon gouvernement ait envoyé pour le garder un homme aussi bon que moi, sans quoi il serait enchaîné pour lui apprendre à mieux se conduire. »

Voici la réponse de l'Empereur:

«Dans ce cas, il résulte clairement que si les instructions données à M. Lowe ne renferment pas l'ordre écrit de me tuer, l'ordre verbal en a été donné ; car lorsque l'on veut faire périr mystérieusement un homme, la première chose à faire est de le séquestrer de tout contact avec la société, de l'envelopper des ombres du mystère, afin qu'après avoir accoutumé le monde à ne plus en entendre parler, à l'oublier, on puisse aisément le torturer^ le faire disparaître. »

Les conversations du soir étaient des souvenirs de famille.

«Mme Tallien, disait un jour l'Empereur, venait souvent chez Mme de Beauharnais, elles étaient intimes. Barras, Fréron, Dulaulois, étaient leurs chevaliers. Tout cela était très bien avant mon mariage, c'était supportable pendant mes campagnes d'Italie ; mais quand les circonstances m'eurent amené à être le premier magistrat de la République, je dus balayer les salons de la première dame de France de tous ces débris du salon du Directoire. Cela me fit beaucoup d'ennemis. C'est comme Isabey, qui imagina que, parce qu'il se trouvait dans le jardin de la Malmaison, il pouvait oublier l'immensité qui nous séparait et me frapper sur l'épaule en jouant avec de jeunes aides de camp.

«Mme Tallien voulait à toute force que je l'admisse à ma cour. Sa raison me comprenait cependant quand je lui disais: «Mais comment vou- «lez-vous que j'oublie et fasse oublier votre célé- «brité et cette potée d'enfants que vous avez de «tout le monde ?» Son désir était le sujet de notre conversation toutes les fois qu'elle réussissait à se rapprocher de moi, ce qui arrivait à tous les bals masqués auxquels j'allais. Je m'en faisais donner tous les ans par Cambacérès, ou par mes ministres : ce m'était toujours une occasion de

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sonder par moi-même l'opinion des salons de Paris. « Cette pauvre Mme Tallien était la meilleure femme du monde. Son cœur était aussi bon que sa personne était belle. Les services qu'elle a rendus sont innombrables. Les nobles surtout ont été comblés de ses bienfaits, et beaucoup doivent la vie à l'empire qu'elle avait pris sur Tallien. Tant qu'il y eut péril pour eux, elle fut encensée par eux ; mais quand mon avènement au pouvoir fut pour tous les Français le gage d'une sécurité légale, les salons de Mme Tallien furent déserts, et je me rappellerai toujours qu'à l'une des fêtes de la paix d'Amiens, me trouvant par hasard dans l'embrasure d'une fenêtre du pavillon de Flore, j'entendis une jeune personne, Mlle de G . . . , dire à sa mère : « Comment, ma mère, pouvez-vous penser «à parler à M. . . ? est-ce qu'on reconnaît ces gens- «là quand on n'a plus besoin d'eux?» M... avait rendu à cette dame le service de lui sauver la vie pendant la Terreur.

«A mon retour d'Egypte Mrae de Staël fit tout ce qu'elle put pour m'avoir chez elle; elle m'écrivait lettre sur lettre. Je les lisais, comme dit l'abbé de Pradt, avec le pouce. Un jour, elle força ma porte, et m 'arriva sans être annoncée.

J'habitais alors ma petite maison de la rue Chantereine ; j'étais en robe de chambre, et faisais ma toilette: je m'excusais de la recevoir ainsi. «Bah! me dit-elle, le génie n'a pas de sexe.» On m'a dit que cette femme poussait ses amis dans l'eau pour avoir le plaisir de les sauver. Il faut qu'à tout prix elle joue son rôle. A un bal chez Talleyrand, elle vint sans façon s'asseoir près de moi sur un sofa, et entama la conversation sur un diapason si élevé que tout le monde fit cercle. Elle me demanda entre autres choses : « Quelle est, «général, la femme de l'antiquité ou des temps mo- « dernes que vous estimez le plus ? — C'est, lui ré- «pondis-je, la plus aimable. — Mais celle que vous «prisez davantage? déguisant mal son impatience de ce que je ne répondais pas à son désir secret. « — Mais, dis-je, madame, celle qui a fait le plus «d'enfants,» et je me levai. Tout le cercle se mit à rire, elle en fut déconcertée. Ce fut le germe de l'opposition qu'elle fit à mon règne.

«De semblables misères font bien plus d'ennemis qu'on ne croit. C'est un tort que j'ai eu. Je n'ai pas assez pesé la valeur d'un mot piquant ou d'une plaisanterie.

< C'est à la recommandation de Mme de Staël

à laquelle d'ailleurs je rendais toute justice comme femme très supérieure, que je nommai Benjamin Constant membre du Tribunat. J'eus lieu de m'en repentir : il ne tarda pas à faire une opposition exaltée, que Mme de Staël soutint de toute l'influence de son salon. Elle donna à cette occasion une fort belle fête, où elle proclama Benjamin Constant le nouveau Mirabeau. Je parlementai avec eux. Je n'en obtins rien. Il me promettait de changer, et recommençait de plus belle. Je pris mon parti de les exiler.

«A mon retour de l'île d'Elbe, j'ai beaucoup vu Benjamin Constant. Il n'était plus l'amoureux de vingt ans, il était l'ami de l'âge mûr; il était juge impartial des hautes qualités comme des défauts de son ainie : il m'avoua que Mme de Staël perdait la tète quand ses passions s'en mêlaient, et que bien souvent elle lui avait écrit ou dit: «Si vous ne faites pas ce que je veux, je « tuerai Albertine. »

« Pendant mon règne j 'ai eu le tort de ne pas causer assez avec les femmes ; j 'aurais dû en voir tous les jours ; elles ont une indépendance d'esprit qu'on ne trouve pas chez les hommes. Combien n aurais-je pas appris de femmes comme Mme de

Montmorency ! J'aurais peut-être alors chassé Talleyrand. Mme de Bassano, lorsque j'ôtai les affaires étrangères à son mari, vint me trouver et me reprocha mon ingratitude, elle me parla un langage que je ne connaissais pas ; je ne sais où elle prit tout ce qu'elle me dit En dernier lieu, Mme de Rovigo m'attaqua aussi sur son mari : elle voulait absolument que je le fisse maréchal, et me rappelait son dévouement et ses services avec une énergie sans pareille ; elle m'ébranlait presque, lorsqu'elle fit la faute de me dire: «C'est con.me Sébastiani que vous « négligez, et dont vous vous faites un ennemi en «pure perte. — Ah 1 madame, m'écriai-je, c'est trop « fort de plaider tout à la fois la cause de votre « mari et de votre amant. » Sans se déconcerter : «Je ne suis plus assez jeune pour avoir un amant, «vous le savez bien, mais vous voulez rompre les < chiens ; eh bien ! vous ne réussirez pas, vous «m'écouterez jusqu'à la fin, et je vous répète que «vous devez ménager Sébastiani. C'est un homme « de beaucoup d'esprit, d'une grande influence dans «le Parlement, et que vous devez faire maréchal « de France dans votre propre intérêt. Quant à Sa- «vary, c'est différent; il vous servira de même, que

«VOUS soyez ingrat ou non envers lui.» Eh bien, elle avait raison; si j'avais donné le bâton de maréchal de France à Sébastiani, j'aurais probablement conservé la majorité dans la Chambre de; députés ; et comme il avait commandé un corps d'armée avec distinction, cette nomination n'aurait rien eu d'extraordinaire pour l'armée.

« L'impératrice était mal entourée dans mon intérêt. La duchesse de Montebello voulait exercer sur elle une influence qui me gênait. Mme de Montesquieu voulait se faire une espèce de portefeuille de sa position auprès du roi de Rome. Elle venait constamment me déranger pour prendre mes ordres sur les moindres détails de sa place ; elle conseillait à l'impératrice, en lui parlant de son fils, d'obtenir de moi de l'initier aux affaires. « Il ne faut pas, lui disait-elle journellement, sacri- « fier les intérêts du roi de Rome à votre timidité ; «l'Empereur peut être tué dans une bataille, et « comment, je vous le demande, pourriez-vous gou- «verner comme régente si vous ne savez rien des « devoirs d'un roi ? » Heureusement pour moi, l'impératrice était la candeur même, elle me disait tout et fuyait de tels conseils.

«J'ai souvent appris des choses importantes par

mes chambellans. Béarn, Montaigu, m'ont dit des choses d'un grand intérêt ; souvent les plus bêtes étaient les plus utiles. Courtomer aussi, il savait à merveille son faubourg Saint-Germain. Vous ne sauriez croire tout ce que j'ai appris ainsi des intrigues royalistes. C'est comme tout ce que j'ai su de la haute bourgeoisie de Paris^ par Marchand, à mon retour de l'île d'Elbe. Pendant ces trois mois qu'il a été mon premier valet de chambre, il a été constamment fêté par mes fournisseurs. Le fameux Biennet l'invitait souvent à dîner avec les premiers marchands de Paris, et là c'était des conversations à n'en plus finir sur la politique et sur ce que je devais faire pour gagner l'amour de la capitale. »

Cependant l'insulte faite au général Gourgaud par la sentinelle de Huts'gate n'avait pu être longtemps cachée à l'Empereur. Ces secousses continuelles affectaient sa santé, car alors il se renfermait obstinément dans son appartement, et chaque fois aussi c'était tout un travail diplomatique pour nous que de le décider à reprendre l'air, et encore n'y réussissions-nous que lorsque le besoin d'exercice se faisait vivement sentir et se manifestait par le gonflement des jambes et les maux de

tête. L'Empereur se persuadait toujours qu'un bain de plusieurs heures et le travail de nuit étaient les grands remèd s contre les malaises produits par le manque d'exercice. Il est vrai que presque toujours il se trouvait bien de ce régime.

L'Empereur conçut l'espoir d'obtenir du prince régent quelque frein au pouvoir despotique de sir Hudson Lowe. Il ne pouvait s'accoutumer à l'idée qu'un roi d'Angleterre n'eût d'autre pouvoir que de nommer des ministres. Il me dicta un long exposé de toutes les vexations dont il était journellement la victime. Mais ce travail fut laissé de côté sans avoir été revu, jusqu'au moment où il servit de base aux observations sur le discours de lord Bathurst.

4 janvier. L'Empereur a passé une assez mauvaise nuit, il est mal disposé, et ne travaille pas. Il reste longtemps au bain, fait une assez longue promenade en calèche, attend le dîner en jouant aux échecs, et le soir nous prouve par sa conversation l'agitation de sa pensée. Il nous raconte l'histoire d'un de ses parents, le frère Boniface, mort en odeur de sainteté, et que les capucins voulaient à toute force faire déclarer saint. Le

pape lui-même l'offrit à l'Empereur. « Ce serait, lui dit-il, un million bien employé. Un saint Bonaparte serait d'un bon effet dans la chrétienté. » Mais l'Empereur s'y refusa, il craignit le ridicule. «La reine n'avait point le caractère que l'histoire lui prête. Rœderer m'a souvent dit que, dans le cabinet du roi, elle pleurait à chaudes larmes quand on discutait les mesures à prendre pour conjurer l'orage qui menaçait le trône. Chauveau- Lagarde aurait mieux fait de ne rien dire. Quant Mme Elisabeth, je pense comme Las Cases : 'était un diable, comme est à présent la duhesse d'Angoulême, que dans les journaux on ippelle un ange de bonté. Tant pis pour le roi, 'il ne peut pas soutenir les cours prévôtales. Je rains bien que tout cela ne se termine par le )artage de la France. L'Angleterre ne devait pas ortir glorieuse de sa lutte avec la France. Le ort lui a été favorable, voilà tout. Ses ministres ont des imbéciles ; ils devaient profiter de leur ictoire inattendue pour anéantir la France, qui, vec sa nombreuse population, ses richesses et sa rande étendue de côtes, est une rivale bien dangeuse pour l'Angleterre. L'intérêt anglais veut ue la France soit réduite au rôle de puissance

secondaire. Il fallait profiter des décastres de 18 14 et de Waterloo pour nous enlever l'Alsace, la Lorraine, la Bourgogne et une partie de la Flandre. Et il est vrai que la Russie a un intérêt inverse, et que probablement elle s'y serait opposée. Le cabinet de Saint-Pétersbourg a une politique plus élevée que celui de Vienne. Rostopschin, qui a brûlé Moscou, a laissé dans son palais des papiers de haute importance, et qui m'ont prouvé que, malgré la guerre de 18 12, les Russes en voulaient autant à l'Angleterre, et peut-être plus, qu'à moi. — L'Autriche n'a pas de marine.

« La reine Caroline de Naples aimait beaucoup le roi de Rome. J'eus avec elle de curieuses correspondances. Elle vivait en Sicile, abreuvée de dégoûts et d'humiliations ; les Anglais la sacrifiaient journellement à leurs vues ambitieuses sur la Sicile. Elle avait soif de vengeance, et son imagination, déréglée par tout le sang qu'elle avait laissé couler quand l'impéritie du Directoire lui rouvrit les portes de Naples, ne s'arrêtait plus devant rien, quand elle croyait apercevoir un rayon d'espérance. Le mariage d'une de ses filles avec le duc d'Orléans avait servà sa politique du moment. A la naissance du duc de Chartres, un de ses agents conçut un

plan infernal : « Rendez-lui sa couronne de Na- «ples, me dit-il, elle servira votre cause et sa «haine des Anglais par des vêpres siciliennes, «dans lesquelles s'engloutiront toute une race de « rivaux de votre dynastie. » J 'ai repoussé avec une profonde indignation cette exécrable pensée, et depuis lors je n'ai plus entendu parler d'elle que par ses intrigues incessantes et ses trames pour renverser Joseph ou Murât. Si ma sœur Caroline avait suivi les conseils que je lui ai donnés, elle aurait sauvé sa couronne en 181 5. Je lui disais que dans sa position, elle devait, comme les États faibles, négocier et ménager tout le monde. « Mais, m'écrivait-elle, une puissance qui a trente mille «hommes sous les armes est toujours d'un grand «poids dans les affaires d'Europe, et bien plus « encore dans ce moment, puisque ces trente mille «hommes peuvent paralyser une partie notable des «forces de l'Autriche. — Oui, lui répondis-je, trente «mille soldats, mais non pas trente mille hom- «mes. Or, vous n'avez pas un seul soldat. Six mille «Français suffiront toujours pour conquérir votre « royaume de Naples livré à ses propres forces. » Quant Murât crut avoir une armée parce qu'il avait des hommes richement habillés et capara-

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çoiinés, et qu'à mon retour de i'île d'Elbe il imagina de s'avancer avec ses quatre-vingt mille Napolitains dans les marches d'Ancône, le vieux roi de Naples s'écria: «Ah! il verra; il croit < que les Napolitains sont des soldats ! ils l'abandon- « neront comme ils m'ont abandonné deux fois : «c'est de la pure canaille!» Alurat cependant était parvenu à n'avoir pas besoin du secours d'une armée française pour se soutenir à Naples, et c'était beaucoup ; mais ce fut de la dernière folie à lui que de croire pouvoir combattre l'Autriche et se saisir du royaume d'Italie. 11 est vrai qu'il avait de moi une telle opinion, qu'aussitôt qu'il apprit mon arrivée en France il me crut aussi puissant qu'autrefois et il voulut tout d'abord s'emparer de l'Italie jusqu'au Pô ; il redoutait mes rancunes. Colonna, que je lui avais envoyé de l'île d'Elbe pour lui annoncer mon départ et lui prescrire l'ordre de conserver la plus stricte neutralité, reçut la confidence de ses folles résolutions ; il le conjura à genoux d'y renoncer, mais ce fut inutilement. Murât persista, il se j>erdit et me perdit, car c'est sa rupture avec l'Autriche qui a précipité les événements. Mettemich se persuada que Alurat agissait par mon ordre, il rompit toutes

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ses relations avec moi. Il me vit recommençant une ère de conquêtes, et mes protestations du système contraire ne furent plus à ses yeux que les témoignages d'une mauvaise foi qu'il fallait se hâter de combattre. Je puis donc dire avec vérité que Murât m'a perdu deux fois. Mais sa, mort n'en est pas moins un assassinat ; il était roi, bien roi, puisqu'il avait été reconnu roi par toutes les puissances.

«J'aurais dû, en partant de l'île d'Elbe, emporter une imprimerie portative ; on fit cent copies de proclamation à la main, mais de semblables écrits font plus d'effet sur le peuple étant imprimés : l'impression leur donne un caractère d'authenticité.

< Arrivé à quatre heures du soir au golfe Juan, je plaçai des postes sur tous les chemins pour arrêter les passants. J'envoyai un détachement de vingt-cinq hommes à Antibes. Bientôt ime foule considérable de paysans nous entoura ; elle témoigna son étonnement de notre apparition et de notre petite force. Le maire d'un village voisin, remarquant la faiblesse de mes moyens d'action, me dit: «Nous commencions à être heureux et « tranquilles, vous allez tout troubler. » Je ne sau-

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rais dire combien ce discours me pénétra, et combien il me fit mal. Un courrier du prince de Monaco, tout galonné d'or, fut arrêté par la grand'garde ; il avait fait partie des écuries de l'impératrice Joséphine ; je le connaissais, je le questionnai ; il me dit que l'armée et le peuple étaient pour moi ; depuis Paris jusqu'à Montélimar il avait entendu crier Vive V Empereur ! mais la Provence n'était pas si bonne. Ces nouvelles compensèrent le chagrin de la non-réussite sur Antibes. On m'amena bientôt le prince de Monaco luimême. Cambronne l'avait malmené, il en était tout intimidé. Je le rassurai, et lui dis qu'il ne devait avoir aucune inquiétude, que rien ne s'opposait à ce qu'il continuât son voyage vers sa principauté aussitôt que je me serais mis en marche. Je causai longuement avec lui sur les événements qui naîtraient de mon débarquement. Il ne me cacha point qu'il doutait du succès de mon entreprise, surtout avec le peu de monde que j'amenais avec moi. 11 parlait d'après l'opinion des salons ; son courrier m'avait parlé d'après le peuple. Au lever de la lune, je me mis en marche; je sentais toute l'importance de ne pas perdre une heure ; personne près de moi ne savait la route que je

voulais prendre, ni Bertrand ni Drouot n'en avaient connaissance. Au moment où j'ordonnai de prendre les armes et de former la colonne de marche, il y eut hésitation et murmures. Tous voulaient que je prisse la route d'Antibes pour me faire rendre mes vingt-cinq grenadiers retenus prisonniers dans cette place. Quelques heures, disait-on, suffiraient pour cela. Je calculai qu'il me fallait deux heures pour arriver devant Antibes, deux heures pour revenir; deux, trois, peut-être quatre à perdre devant cette place pour négocier ou pour m'en emparer; que, si je réussissais, ce succès serait d'un minime avantage ; que, si j'échouais, ce qui était probable, ce premier revers donnerait confiance à mes ennemis ; tandis qu'il me fallait à tout prix gagner Grenoble avec la rapidité de l'éclair : Grenoble était le centre d'une province importante; j'y trouverais un arsenal bien approvisionné, garni d'artillerie, des ressources de tout genre, et je devais croire que j'y rallierais une garnison nombreuse. Le succès de mon entreprise dépendait de surprendre Grenoble, et de m'emparer de ses nombreuses ressources en hommes et en matériel. Aussitôt mon débarquement, j'y avais expédié le chirurgien Émery avec des

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lettres et des instructions. Il avait ordre de marcher avec toute la diligence possible, mais de manière à ne pas éveiller l'attention, et, dès son arrivée à Grenoble, de s'entendre avec un ^eune patricien de cette ville, Dumoulin, qui, depuis, a été mon officier d'ordonnance, et était venu à l'île d'Elbe m'offrir, pour mon retour, la coopération de ses amis, en m'assurant que toutes les populations du Dauphiné m'attendaient comme le Messie. Je remis à Émery des lettres pour le duc de Bassano et pour Labédoyère.

« Je composai mon avant-garde cîe cent hommes d'élite, commandés par Cambronne. Arrivé à l'embranchement des routes d'Avignon et de Grenoble, je dis: «A droite!» et alors seulement je fis connaître mes projets sur Grenoble. Je refusai d'entrer dans Grasse, ville de dix mille âmes, et je bivouaquai sur une hauteur près de la ville, où je fis apporter à déjeuner pour ma troupe. Quelques anciens terroristes vinrent m'offrir de révolutionner la population. Je les refusai, et leur dis de ne pas bouger, de respecter même la cocarde blanche, que pour cinquante millions je ne m'arrêterais pas une heure.

«A Digne, la population témoigna plus de joie à

me voir. Desmichels et sa femme vinrent à ma rencontre ; ils m'assurèrent que les populations que j'allais traverser m'étaient toutes favorables, et que, quand bien même le général Marchand voudrait me fermer les portes de Grenoble, il en serait empêché par l'élan du peuple.

«J'avais laissé à Grasse les deux pièces de canon et les quinze cents fusils que j'avais apportés de l'île d'Elbe; j'y laissai aussi ma voiture, en donnant l'ordre au maire de les expédier sur Antibes. Tout cela m'était désormais inutile, et un embarras.

«Les assurances que m'avait données Desmichels ne se réalisaient pas complètement. Je trouvais dans les populations plus de surprise que d'enthousiasme. A Gap, une multitude innombrable m'entoura ; je parlai à beaucoup de monde, comme j'eusse fait aux cercles des Tuileries. Les bourgeois m'écoutaient avec respect ; les paysans, avec une joie qui tenait du délire. Grand nombre s'écrièrent : « Les nobles voulaient nous atteler à la « charrue, vous êtes notre sauveur ! » A partir de Gap, les villageois accouraient en masse au-devant de moi, ayant en tête de vieux soldats qui me montraient à eux en disant: «C'est bien Bonaparte,

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«c'est bien notre Empereur!» J'ai vu des paysans tirer de leur poche des pièces de cinq francs, en comparer l'effigie avec ma figure, et dire : « C'est bien lui ! » Tous m'assurèrent que le peuple entier et l'armée étaient pour moi. Cependant personne ne me rejoignait. Gazan, qui était du pays, l'avait quitté, disait-on, à mon approche ; Loverdo avait emmené ses troupes. L'imagination de ma petite armée travaillait ; de vagues inquiétudes effaçaient pour un moment les impressions favorables données par l'élan du peuple ; mais tousl nous étions décidés, jusqu'au dernier de mes soldats, à mourir pour une cause que nous regardions comme étant celle de la patrie, et nous marchions avec une rapidité sans exemple ; un moment mon avant-garde se trouva à huit lieues en avant ; les gendarmes me vendaient leurs chevaux pour monter mes cent lanciers polonais.

«Arrivé à un pont en avant de La ]\Iure, je trouvai Cambronne, qui me dit qu'il avait dû battre en retraite devant un bataillon du 5e, qui lui avait barré le passage. Je le grondai vertement, et lui ordonnai de se reporter en avant en payant d'audace. « Les paysans, me disaient les soldats, « sont pour vous. » Cependant ce bataillon conti-

nuait à faire bonne contenance, il ne voulait même pas se laisser approcher par un parlementaire. Je ne pouvais hésiter : je le fis tourner par mes cent chasseurs et lanciers, tandis que je m'avançais à la tête de l 'avant-garde, l'arme sous le bras. Le seul fait de ma présence enleva ce bataillon, mais cela ne remonta pas beaucoup le courage de mes hommes ; pour tous, il était évident que j'avais conquis le bataillon du 5e, mais qu'il ne s'était pas donné, et c'était une rude tâche que celle de conquérir ainsi tous les bataillons que l'on m'opposerait.

« Le chef de bataillon avait voulu faire tirer sur moi, ses soldats n'avaient pas chargé leurs armes; je haranguai les soldats, je demandai à leurs chefs s'ils me seraient fidèles. « Oui, me dirent-ils, nous avons fait notre devoir ; à présent K nous sommes à vous, » et ils me prêtèrent serment, ainsi que tout le bataillon.

«Un aide de camp du général Marchand, qui se trouvait avec le 5®, s'était fait remarquer par son exaltation contre moi ; quelques lanciers le poursuivirent: il s'enfuit en répandant sur sa route la nouvelle qu'il était impossible de mei résister, que j'avais toute une armée et une nom-

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breuse cavalerie. Je bourrai les plus vieux sold.T<-'3 en leur reprochant d'avoir vculu tirer sur leur Empereur ; pour toute réponse, ils firent sonner leurs baguettes dans le canon, en disant : « Re- « gardez si nos armes étaient chargées. »

«Un peu plus loin je rencontrai le chef de bataillon d'artillerie Rey ; il me tranquillisa complètement, et m'assura que maintenant je n'avais plus besoin que de fouets pour chasser devant moi ce qu'on oserait opposer à ma marche ; que la garnison de Grenoble était pour moi, que des milliers de paysans accouraient de tous les points aux cris de Vive V Empereur ! Peu après l'adjudant-major du 7e m'arriva, m'annonçant que Labédoyère m'amenait son régiment. Dès lors il n'y eut plus de doute, et nos forces décuplèrent par l'élan qu'elles reçurent de ces bonnes nouvelles.

«A dix heures du soir j'arrivai devant Grenoble; les portes étaient fermées ; les remparts étaient couverts par la garnison et la population, qui' criaient Vive V Empereur l Cependant les pontslevis ne s'abaissaient pas, d'inutiles négociations nous faisaient perdre un temps bien précieux ; on me répendait toujours : « Le général Marchand dé- «fend d'ouvrir les portes.» L'idée me vint de faire

battre un roulement pour faire proclamer la destitution du général Marchand. «Ah! c'est bien dif- « férent, dirent alors les gardes de la porte ; puis- « qu'il est destitué, nous pouvons ouvrir. » Mais les clefs avaient été portées chez le général ; le i>euple perdit patience, il brisa les portes à coups de hache et se précipita au-devant de moi, au cri mille fois répété de Vive V Empereur !

« Quand plus tard je demandai à l'officier qui s'était refusé à l'ouverture pourquoi il avait agi ainsi, il me répondit: «J'avais donné m^ parole « d'hormeur au général Marchand de lui laisser le «temps de s'en aller avec ce qu'il pourrait emme- « ner de troupes. »

«Depuis Gap jusqu'à Grenoble j'étais aventurier, à Grenoble j'étais prince.

«Dans ma marche de Grenoble à Lyon les habitants des campagnes m'offrirent de me faire passer le Rhône avec mes troupes partout où je voudrais, et j'allais me diriger pour couper la retraite aux princes, lorsque j'appris leur fuite de Lyon. Si j'avais priis les princes, j'aurais été fort embarrassé, car peu d'instants avant ils étaient encore obéis. Ce qui aurait été préférable pour ma cause, c'est qu'un mouvement populaire les eût fait périr.

« Lorsque le roi apprit mon débarquement, Souk l'assura que ce ne serait qu'une affaire de gendarmerie «Vous jugez mal la question, monsieur le « maréchal, lui dit le roi ; tout dépendra du premier « régiment qu'il rencontrera. C'est une bien mau- «vaise affaire.» Soult me l'a raconté, en m'avouant franchement qu'il croyait avec conviction ce qu'il avait dit au roi. Soult n'a pas trahi le roi ; mais tant de faits déposent contre lui que, si je n'étais pas au fait de ce qui s'est passé comme je le suis, je le déclarerais traître. Nommer à touis les commandements, sur ma route, des hommes comme Brayer, Girard, c'est inexplicable. Brayer est un vigoureux soldat ; lorsque sur la route de Lyon à Paris on me disait que les princes réunissaient une armée d'hommes de choix et décidés à se battre, il riait et me disait : « Laissez-les dire, € ils ne trouveront pas un soldat qui se battra contre «vous, et l'enthousiasme des paysans est tel, que « si vous voulez, vous arriverez à Paris avec cinq « cent mille à votre suite ; mais alors gare à eux « et à leurs nobles ! car le peuple, s'il s'en mêle, « ne fera pas de quartier. »

L'Empereur demande, à cette occasion, au général Gourgaud, quelle était la force de l'armée

réunie sous Paris. « Vous devez le savoir, lui dit-il, puisque vous en commandiez l'artillerie. — Environ dix-huit mille hommes, répondit Gourgaud. — Dans ce cas, je vous aurais écrasés si vous aviez osé me résister, car mon armée aurait été beaucoup plus forte, et j'aurais pu mettre quarante pièces en batterie.

— C'est possible, dit Gourgaud ; mais si le roi et les princes ne nous avaient pas abandonnés. Votre Majesté ne serait pas entrée dans Paris sans répandre beaucoup de sang ; et si, par malheur, la famille royale était tombée en votre pouvoir, quel embarras !

— Non, dit l'Empereur, je n'en aurais pas été embarrassé, je les aurais mis à Vincennes sous la

garde d'hommes d'élite, comme ceux qui ont gardé le duc d'Angoulême, et qui voulaient lui mettre les menottes. Je les aurais entourés des respects et des égards qui sont dus à la royauté et au malheur ; mais ils auraient été gardés de manière à ne pas me causer d'embarras, croyez-le bien. » Gourgand se permit d'observer que bien des gens auraient été pour eux, qu'en 18 14 ils n'avaient' persécuté personne, et que l'intérêt public les avait suivis dans leur exil à Gand. «Sans doute,

aujourd'hui si pareils événements se renouvelaient, l'opinion ne serait plus la même ; mais alors, n'en doutez pas, sire, l'opinion publique se serait révoltée contre toute atteinte à leur personne. — Oui, dit l'Empereur, le sang appelle le sang ; en 18 14 ils n'avaient encore fait que des sottises. Quelle absurdité, quelle démence de réorganiser en entier l'armée comme elle était sous moi'l c'était organiser pour faciliter mon retour. Je n'eus en réalité qu'à passer en revue les régimentisi qu'on envoyait contre moi. Je demandais aux anciens s'il y avait des intrus. Je confirmais les croix et les avancements donnés sur la demande des chefs. En général, tout s'était fait en mon absence comme je l'eusse fait moi-même. Le jeune Moncey, qui commandait le 3^ de hussards, me fit dire qu'il ne pouvait manquer à son serment, mais qu'il ne me combattrait pas, qu'il marcherait sur les flancs de la route que je suivrais, et manœuvrerait de manière à éviter un contact quelconque avec mes troupes. Plusieurs officiers de hussards de son régiment vinrent me rejoindre; je les reçus bien : je ne pouvais pas blâmer ce manque de discipline, je ne pouvais pas non plus blâmer Moncey. De semblables circonstances sortent des

règles ordinaires de la subordination, elles ne se renouvelleront jamais, et je ne le craignais pas en plaçant dans ma garde ces hommes qui venaient d'abandonner leur colonel. Ney, qui avait quitté Paris avec l'intention de me combattre, n'a pu résister à l'élan de ses troupes pour moi. Bertrand écrivait des ordres de mouvement aux régiments qu'on envoyait contre moi, et ces régiments obéissaient. Je voulais arriver à Paris le 20 mars, et être ainsi rentré dans ma capitale avant que l'armée anglaise n'eût eu le temps de se mettre en mouvement. J'ai fait en vingt jours une route de plus de quarante jours de marche. »

Il était deux heures du matin quand l'Empereur s'arrêta en entendant sonner la pendule du salon, et il nous dit : « Bonsoir, messieurs, en voilà bien assez pour aujourd'hui.»

Un autre soir, la conversation tomba sur les amours de Louis XV et de Mme Dubarry et sur la mort du duc d'Enghien.

« Que tout cela est sale ! nous dit l'Empereur ; mais en vérité les rois ne méritent pas tout le blâme, et leurs ministres en ont bien leur part. Si vous saviez toutes les intrigues qu'il m'a fallu fouailler, que de maîtresses mes ministres ont

Napoléon 7

voulu me donner ! Talleyrand en avait toujours une douzaine dans ses poches. Le pauvre Louis XVI était trop vertueux pour qu'on osât lui en proposer; eh bien! que faisait-on? On entourait la reine de séductions, et on s'efforçait de transporter dans son boudoir les intrigues du boudoir de Mme de Pompadour. »

Il m'a dit, à propos du duc d'Enghien: «Murat est celui qui a le plus insisté pour le juge-' ment immédiat. «Si vous attende à demain, m'a- «t-il dit, vous lui ferez grâce, et vous vous en «repentirez.» Tous étaient comme Murât. S'ils m'avaient laissé tranquille, le duc d'Enghien n'aurait pas été jugé par un conseil de guerre; j'aurais fait pour lui comme pour Moreau ; il aurait été condamné, et je lui aurais fait grâce ; ou il aurait été acquitté, et alors j'aurais donné un, grand exemple de l'impartiale justice de mon gouvernement. Tout ça valait bien mieux que sa mort, qui ne m'a servi à rien. C'est une chose curieuse, que l'histoire ne dira probablement pas, et qui cependant est bien vraie ; toutes les fautes que j'ai faites, je les ai faites par lassitude des obsessions dont j'étais l'objet de la part de mon en-; tourage. C'est pour avoir cédé à l'avis de mes

maréchaux que j'ai perdu mon armée dans la retraite de Russie ; je voulais marcher de Mos-' cou sur Saint-Pétersbourg ou revenir par le sud, je ne voulais à aucun prix reprendre la route de Smolensk et de Wilna. C'est encore mes maréchaux qui sont cause des désastres de Leipzig ; ils n'ont jamais voulu que je descendisse l'Elbe et revinsse par Magdebourg sur Wesel ; ils se refusaient à comprendre les avantages immenses de ce mouvement, qui me renforçait de toutes les garnisons des places de l'Elbe, et qui me plaçait sur le Rhin de manière à en rendre le passage impossible aux armées alliées. »

Puis l'Empereur nous parla de science, et de l'effet produit sur lui par la vue du panorama de Tilsitt. « Je voulais, nous dit-il, apprendre au peuple l'histoire de mon règne au moyen de panoramas qui en représenteraient les principaux actes. J'aurais fait construire, dans ce but, des panoramas dans les promenades publiques des grandes villes de l'Empire. On en aurait établi à Versailles, dans les bosquets; à Paris, dans les Champs-Elysées ; à Marseille, sur le Cours ; enfin dans tous les lieux où le peuple se distrait du travail de la semaine. Est-ce que la religion catholique ne

parle pas bien plus à l'imagination des peuples par la pompe de ses cérémonies que par le sublime de sa morale ? Les neuf dixièmes de nos paysans, qui se font une fête d'aller à la grand'messe ou d'assister à une procession, resteraient insensibles aux appels sévères du culte réformé. Quand on veut électriser les masses, il faut avant tout parler à leurs yeux. J'aime les couvents, je les crois nécessaires comme refuge contre le malheur. Quand on a beaucoup souffert, ou quand la pensée n'entrevoit qu'un avenir de malheurs, le calme du cloître apparaît comme étant le port du salut. Je voudrais seulement laisser pour la jeunesse une porte ouverte à sa rentrée dans le monde ; je voudrais que les vœux ne fussent définitifs qu'à cinquante ans. J'ai doté le couvent du mont Saint-Bernard; j'en aurais doté bien d'autres, si toujours je n'avais eu à combattre les résistances de mes ministres contre de semblables actes. Quand je causais religion avec le cardinal Cazali, le plus grand théologien de Rome, ou avec le cardinal Gonzalvi, l'homme supérieur du sacré collège, ils disaient toujours en sortant de mon cabinet : « Na- « poléon est le seul roi qui comprendre la véritable « grandeur de la religion catholique et soit capable

« de lui rendre sa prépondérance et son éclat. » Malgré l'état d'irritation naturelle où devait se trouver l'Empereur en présence des actes si criminels du gouverneur de Sainte-Hélène, celui-ci, néanmoins, eut l'idée assez inexplicable de faire acte de galanterie, et d'envoyer au général Bonaparte^ pour son usage personnel, une petite caisse de café Bourbon, choix supérieur, en exprimant le désir que cette offre fût acceptée comme hommage de son respect et du soin qu'il s'efforcerait de mettre à prévenir les moindres désirs du général. C'était, je le répète, chose inexplicable dans les circonstances actuelles, et surtout d'après les impressions douloureuses que sa présence et ses paroles avaient faites sur l'Empereur. J'hésitais à transmettre cet étrange message, tant j'étais convaincu que la réponse jetterait de l'huile sur le feu ; mais, à mon grand étonnement, l'Empereur me dit: «Faites porter cette caisse à l'office, du bon café est chose précieuse dans cette horrible place. » Cipriani me crut fou quand je lui remis la caisse pour que le chef d'office en fît usage, et j'eus besoin de lui répéter l'ordre de l'Empereur pour qu'il se décidât à obéir, en me déclarant toutefois qu'il en ferait préalablement, et à'

plusieurs reprises, l'essai avant d'en servir à son maître. En résumé, le café était excellent.

13 janvier. L'Empereur est triste, ne sort pas, veut travailler, mais, en définitive, ne travaille pas ; sa pensée domine sa volonté. Il finit par chercher dans la lecture de l'Art d'aimer, de Gentil- Bernard, l'oubli de ses préoccupations.

O'Meara revient de la ville, il nous apprend que les commissaires ont eu de vives discussions avec le gouverneur ; cette nouvelle change le cours des idées de l'Empereur, en lui donnant l'espoir de pouvoir profiter de ce dissentiment pour obtenir quelque amélioration à notre position, et tout aussitôt il me dicte des instructions pour les causeries avec les commissaires. Il veut que, dès demain, quelqu'un de nous aille en ville pour chercher l'occasion de rencontrer l'un d'eux.

Pendant son travail avec le général Gourgaud, sur le même sujet. «Profitez de la querelle entre les commissaires et sir Hudson Lowe. »

Pendant son travail avec le général Gourgaud, l'Empereur, qui avait l'habitude de dicter en marchant, en s 'arrêtant aux fenêtres, aperçut le commissaire russe se dirigeant vers le camp. Il cessa

immédiatement son travail, et dit à Gourgaud : « Montez à cheval sans perdre un instant, et rejoignez le comte Balmain. »

Le soir, il nous parla de femmes, nous dit qu'il préférait l'embonpoint à la maigreur, les blondes aux brunes. Il finit sa soirée par la lecture de Figaro. « Pièce de circonstance, nous dit-il, pour avilir les grands seigneurs en les amusant. »

15 janvier. L'Empereur ne sort pas, passe sa matinée à lire la Bible, et le soir cause de religion ; il regrette de n'avoir pas été à Jérusalem pendant sa campagne de Syrie : « La Genèse est la peinture la plus fidèle des lieux qu'elle décrit : en la lisant on s'y reconnaît partout, c'était pour moi un charme inexprimable. Les Juifs errent sur la terre, ils sont plus de deux millions, c'est un miracle constant. Une vivandière de l'expédition de Syrie fut prise pendant le siège de Saint- Jean-d'Acre, et vendue pour le sérail du pacha de Jérusalem; elle devint sa favorite; j'ai reçu plusieurs lettres d'elle depuis mon retour d'Egypte. Elle a rendu de grands services à ses compatriotes. »

Une discussion sur l'âge de la princesse Pauline

fit que l'Empereur demanda l'Almanach impérial ; il le feuilleta sans mot dire pendant quelques instants, et nous pensions qu'il mettait de la gaucherie à trouver l'article qu'il cherchait, quand d'une voix émue, qui semblait s'échapper malgré lui, il prononça ce peu de mots: «Quel bel empire I quatre-vingt-trois millions d'hommes sous mes ordres I » Son émotion, qu'il voulut comprimer, nous fit peine à voir. Quel homme I quel courage I Coucher à minuit.

i6 janvier. Le docteur Baxter vient à Longwood s'informer de la santé de l'Empereur ; il met de l'affectation dans ses soins à questionner tout le monde.

Gourgaud va en ville avec des instructions pour causer avec le marquis de Montchenu ; l'Empereur travaille avec moi toute la journée à me dicter ses souvenirs de la Révolution. « Fréron et Barras, m'a-t-il dit, ont fait guillotiner un vieux négociant aveugle qui, jusqu'au dernier moment, s'écriait: «J'ai dix-huit millions, les voilà; prenez- > les, mais laissez-moi la vie. > Eh bien, Fréron, Barras, voilà les hommes qui ont renversé Robespierre ; jamais je n'ai vu tant d'horreurs, tant

de scélératesses, tant de crimes. C'est que le sang appelle le sang. » i

Le soir, l'Empereur nous dit: «J'ai la tête pleine des crimes de la Révolution : dites-moi, que lironsnous pour penser à autre chose ? le Mariage de Figaro, non ; la Mère coupable, oui. » Et posant le livre après en avoir lu quelques scènes, il s'écria: «Quelque chose que fasse une mère, ses enfants n'ont jamais le droit de lui adresser un reproche ; une mère est sainte pour ses enfants. Beaumarni chais a tout fait pour m'être présenté, il voulait surtout me vendre sa maison ; je n'en ai pas voulu. C'est un homme qui a fait bien du mal aux grands seigneurs. »

Je ne sais ce qui amena l'Empereur à nous parler du général Dejean, et à nous dire la réponse qu'osa lui faire ce général à l'occasion de son double mariage, et de celui de son fils avec les deux sœurs. « Ce que vous avez fait est-il bien orthodoxe, lui avait dit l'Empereur, le père et le fils, les deux sœurs ? — Mais, répondit le général. Votre Majesté a fait bien plus. — Comment ? — Vous avez épousé la mère, et votre frère a épousé la fille. — Moi ? — Certainement, vous l'impératrice Joséphine, et votre frère Louis,

la princesse Hortense, sa fille. — Ma foi, je n'y avais jamais pensé, lui répondis-je; et je lui dis vrai, ajouta l'Empereur en riant. J'avais tant de choses bien autrement graves dans la tête. »

J'ai déjà dit dans quelle pénurie d'eau nous étions tombés. Elle manquait pour les bains de l'Empereur. Le gouverneur fit porter à Longwood des barils destinés à l'approvisionnement des vaisseaux ; mais cette eau était avariée, et l'odeur infecte qu'elle exhalait en chauffant en rendit l'usage impossible. Malheureusement, les travaux commencés pour amener de l'eau à Longwood en quantité suffisante étaient encore loin d'être terminés. Quand je m'en plaignis à sir Hudsoa Lowe, il me répondit qu'il les accélérerait autant que possible, et il s'excusa sur ce qu'il avait ignoré jusqu'à présent que le général Bonaparte eût besoin de se faire bouillir tous les jours pendant plusieurs heures dans de l'eau chaude 1

L'homme, le bourreau, est tout entier dans cette infâme plaisanterie I

Une lettre reçue par le commissaire russe assure que le parti ultra est renversé, que le parti populaire prend le dessus, que le peuple s'est réveillé parce qu'on a voulu toucher aux biens nationaux.

et que beaucoup de gens tournent les yeux du côté du duc d'Orléans. «Vous voyez, nous dit l'Empereur, que le roi a eu tort de ne pas régner par la terreur ; il devait profiter des circonstances qui lui avaient donné la Chambre de 18 16, et en finir avec la Révolution. L'occasion était belle pour réparer la faute d'avoir donné la Charte et de ne s'être pas rassis tout simplement sur le trône de Louis XVI, du moment où il prétendait avoir régné sans interruption depuis la mort de ce prince ; car on ne pouvait effacer les souvenirs palpitants de gloire et de grandeur nationale qu'en détruisant de fond en comble l'œuvre de la Révolution, en l'ensevelissant dans ses cendres et en réédifiant l'ancienne monarchie. Il fallait que Louis XVIII choisît entre cet épouvantable bouleversement de toutes choses en France et le système d'être le fondateur d'une cinquième dynastie, en respectant tout ce que j'avais créé, et continuant mon œuvre de réorganisation monarchique de la France dans l'intérêt populaire ; marchant ainsi dans une voie toute nationale et libérale, il se serait solidement établi, et il aurait pu facilement faire oublier ma gloire par le bienêtre de la prospérité commerciale et industrielle. Il

n'a fait ni l'un ni l'autre. Peut-être se soutiendrat-il tant qu'il vivra, parce que c'est un esprit aussi subtil que supérieur ; mais après lui tout cet échafaudage royal, que les étrangers ont imposé à la France, s'écroulera. Le colonel Keating m'a fait dire que je croyais au règne prochain de Napoléon II. C'est une bêtise que je n'ai jamais dite; voilà ce que c'est que de parler à des Anglais. Je ne veux plus voir personne. »

O'Meara revient de la ville; il a vu le gouverneur et dit à l'Empereur qu'il lui a paru Hésirer un raccommodement.

Après le dîner, l'Empereur demande Milton, et nous lit pendant une heure des passages du Paradis perdu.

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