CHAPITRE VIII Sir Hudson Lowe
L'impression produite sur chacun de nous par sir Hudson Lowe différa selon nos caractères et nos habitudes, peut-être aussi selon le soin qu'il mit à nous plaire. Mais, dès le premier jour, l'Empereur nous dit : « Cet homme est méchant ; son œil, en me regardant, était celui d'une hyène prise au piège ; méfiez-vous-en, messieurs. Nous nous plaignions de l'amiral, nous le regretterons peut-être ; car, au fait, il a le cœur du soldat, tandis que ce général ne me paraît en avoir que l'habit. Sa mine me rappelle celle d'im sbire de Venise. Qui sait ? peut-être sera-t-il mon bourreau ? Cependant ne nous hâtons pas de le juger ; le moral, après tout, peut raccommoder ce que la figure a de sinistre. »
Sir Hudson, était, à cette époque, un homme de quarante à cinquante ans, d'une taille au-dessus de la moyenne, ayant le sourire froid et gracieux d'un
diplomate, les cheveux grisonnants et conservant les teintes primitives du châtain clair, quoique ses sourcils longs et rabattus sur les yeux fussent d'un roux prononcé. Son regard était pénétrant, mais ne se fixant pas sur celui de la personne à laquelle il parlait. C'était sans doute ce regard, ayant quelque chose de fauve, qui avait frappé l'Empereur. Jamais en parlant il ne s'asseyait ; il se dandinait avec hésitation et par vives saccades.
Voilà le portrait physique.
Quant au moral, sir Hudson Lovi^e avait beaucoup d'esprit et une faculté extraordinaire de colorer tous ses actes dans l'intérêt de sa passion ou du but qu'il se proposait d'atteindre. Administrateur de talent et d'une extrême probité, aimable quand il le voulait, et sachant avoir les formes les plus agréables, il pouvait s'acquérir notre reconnaissance ; il a préféré la réprobation qui le poursuivra jusque dans la tombe. C'était, dit-on, un bon père de famille et un bon mari ; je ne connais de lui que ses relations avec Longwood; toutes ont été marquées au cachet d'une haine insatiable, d'outrages et de vexations inutiles, et je dirais, avec une profonde conviction, que son
but était la mort de l'Empereur, s'il ne m'avait dit avec l'accent de la vérité, le 6 mai 1821 :
«Sa mort est ma ruine.»
Le vice dominant du caractère de sir Hudson Lowe était une méfiance incessante, véritable monomanie. Souvent, au milieu de la nuit, il se réveillait en sursaut ; rêvant la fuite de l'Empereur, il sautait à bas du lit, montait à cheval et accourait comme un fou à Longwood, pour s'assurer, par l'interrogatoire de l'officier d'ordonnance, qu'il agissait sous l'empire d'un cauchemar et non d'un instinct providentiel ; et malgré cela l'impression avait toujours été si vive sur son imagination, qu'il ne pouvait se décider à quitter Longwood sans avoir reçu ma parole d'honneur que l'Empereur était dans son appartement. C'était alors presque vme effusion de reconnaissance de sa part, pour s'excuser de m'avoir dérangé ainsi au milieu de la nuit.
Dire cette anecdote, c'est peindre tout le caractère de sir Hudson Lowe; c'est expliquer le mystère de sa conduite pendant les cinq années qu'il transforma l'emploi de gouverneur de Sainte-Hélène en fonctions de geôlier, ou plutôt, j'oserai le dire, en fonctions de bourreau.
Le premier acte de son autorité fut la communication suivante qu'il me transmit officiellement le 17 avril 1 8 1 6 :
« Downing-Street, 10 janvier 1816.
« Je dois à présent vous faire connaître que le bon plaisir de S. A. R. le prince régent est qu'à votre arrivée à Sainte-Hélène, vous communiquiez à toutes les personnes de la suite de Napoléon Bonaparte, y compris les serviteurs domestiques, qu'ils sont libres de quitter l'île immédiatement pour retourner en Europe ; ajoutant qu'il ne sera pas permis à aucun de rester à Sainte-Hélène, excepté ceux qui déclareront, par un écrit qui sera déposé dans vos mains, que c'est leur désir de rester dans l'île et de se soumettre aux restrictions qu'il est nécessaire d'imposer à Napoléon Bonaparte personnellement.
« Ceux qui, parmi eux, se détermineront à retourner en Europe devront être envoyés, par la première occasion fa\ jrable, au cap de Bonne- Espérance ; le gouverneur de cette colonie sera chargé de leur donner des moyens de revenir en Europe.
< Signé : Bathurst. -
Le Style de cette déclaration était inconvenant.
Mais déclarer par écrit notre détermination de partager la captivité de l'Empereur fut accepté par nous sans hésitation, j'oserais dire avec une sorte de joie, car c'était nous donner l'occasion de témoigner hautement de notre dévouement. Le comte Las Cases, le général Gourgaud et moi nous portâmes nos déclarations au grand maréchal, le priant de les faire passer au gouverneur avec la sienne. L'Empereur nous blâma: «Ne signez rien^ nous dit-il ; je serai en France avant que vous ne soyez partis du Cap. Tout cela est de l'insulte à mon adresse. Ils feront tant qu'ils me mettront sur la tête la couronne du martyr. »
Cependant le grand maréchal reçut ordre de se rendre à Plantation pour répondre verbalement à cette communication et pour négocier sur sa rédaction. Il fut bien reçu par sir Hudson Lowe, mais n'obtint rien.
A deux heures, grande revue au camp de Deadwood. L'Empereur sort dans le jardin et regarde un moment les manœuvres ; puis il rentre dans sa chambre et nous fait tous appeler successivement pour nous parler de la déclaration qu'exige le gouverneur. Il est évident qu'il hésite entre le
sacrifice des fidèles compagnons de son exil et l'effet qu'il peut attendre de ce sacrifice. Le soir, tristesse. Coucher à dix heures.
18 avril. Dès huit heures l'Empereur m'envoya en ville, dans l'espoir que j'obtiendrais de l'amiral quelque appui pour obtenir une modification quelconque à la teneur de la déclaration exigée par sir Hudson Lowe. L'Empereur était dans son jardin quand je revins, et tout était profonde tristesse dans son attitude ; il m'écouta sans proférer une parole. Il dîna dans sa chambre, et sa soirée se passa à feuilleter des livres, dont il tournait machinalement les feuillets.
19 avril. La journée se passa en allées et venues du gouverneur ou de ses aides de camp de Plantation à Longwood, au sujet des déclarations. Sir Hudson Lowe insistait fortement pour qu'elles fussent signées dans la forme qu'il indiquait ; il ne votdait à aucun prix que nous donnassions à l'Empereur le titre d'Empereur : non seulement nous devions signer l'engagement de nous soumettre à toutes les restrictions qu'il plairait au gouverneui de nous imposer, et de rester à Sainte-Hélène auss. longtemps que durerait la captivité de l'Empereur, mais il fallait que nous lui donnassions dans cette
déclaration la dénomination de Napoléon Bonaparte, sous peine d'être immédiatement séparés de lui et envoyés au cap de Bonne-Espérance.
L'Empereur ne sortit pas de sa chambre.
20 avril. Il n'était plus possible de résister à la volonté inébranlable qui nous dominait ; il fallait quitter l'Empereur pour toujours, ou signer. Las Cases, Gourgaud, moi et tous les domestiques signâmes ; le général Bertrand nous déclara qu'il persistait dans son refus de signer l'engagement de rester à Sainte-Hélène aussi longtemps que durerait la captivité de l'Empereur, et c'est à cette occasion que l'Empereur nous dit: «Soyez sûrs qu'il parlera sans cesse de s'en aller; mais quand viendra le moment de me quitter, il n'en aura pas le courage. Ses affections de famille k. dominent. Il faut bien savoir aimer ses amis avec leurs défauts.
«J'entendais à Porto-Ferrajo la même chanson qu'ici, toujours la même chose. Ma mère, mes enfants, je me dois à eux avant tout. Si ceci dure longtemps, il se pourrait qu'il partît ; chez lui, comme chez l'infortuné Louis XVI, les vertus domestiques sont la base de son organisation ; cependant je ne crois pas qu'il me quitte jamais.»
Je n'ai su que depuis peu que, mis au pied du mur par si Hudson Lowe, le 24 avril, le général Bertrand avait fini par signer ainsi que nous la déclaration exigée. Il ne nous le dit pas. Je ne crois pas que l'Empereur l'ait jamais su. Mais le dire ici, c'est un hommage que je rends avec plaisir à la mémoire du général Bertrand.
Quand l'Empereur demanda à chacun de nous le motif qui l'avait décidé à signer la déclaration exigée par sir Hudson Lowe, Las Cases et Gourgaud donnèrent pour motifs leur dévouement religieux à la personne de l'Empereur; j'osai répondre: «J'ai assisté à quarante batailles, mais je n'en ai jamais gagné. Chaque jour que je passerai ici près de Votre Majesté, j'en gagnerai une.
— Je vous comprends, me dit l'Empereur ; et si cela dure longtemps, les Anglais pourront bien n'avoir plus à garder que nous deux. »
Huit mois après, le comte de Las Cases quittait Sainte-Hélène.
Le mois suivant, c'est-à-dire au mois de mai, l'arrivée de Y Ad amante fut, pour sir Hudson Lowe, l'occasion de venir à Longwood et de demander à être reçu par l'Empereur, pour lui communiquer des dépêches de son gouvernement.
La conversation fut longue et animée. Elle se termina par ces paroles de l'Empereur : «En résumé, monsieur, je ne veux rien de vous. Je ne vous demande qu'une chose, laissez-moi tranquille. Je me plaignais de l'amiral, mais je lui ai toujours rendu la justice de reconnaître qu'il avait le cœur du soldat, et j'ai toujours eu pleine confiance en son honneur. Depuis un mois que vous êtes ici, vous m'avez ôté toute confiance en vous. En apprenant votre arrivée, je me félicitais de me trouver vis-à-vis d'un général de terre, qui, ayant été mêlé aux grandes affaires du continent, saurait n'employer vis-à-vis de moi que les mesures dictées par les convenances. Je me suis grossièrement trompé. Vous me dites que vos instructions sont plus terribles que celles données à l'amiral ; eh bien ! ayez le courage de les exécuter franchement. Je m'attends à tout de la part de vos ministres ; me voilà, exécutez vos ordres. Sont-ils d'avis de me faire mourir par le fer ou le poison ? j 'ignore comment vous vous y prendrez par le poison ; mais quant à me tuer par le fer, vous m'avez prouvé que vous en aviez trouvé le moyen, lorsque vous êtes venu menacer mes officiers de faire enfoncer à coups de baïonnettes la porte
ds ma chambre, s'ils se refusaient à vous rou\Tir. Les braves du 53^ savent qu'ils n'y entreraient qu'en passant sur mon cadavre. Osez leur ordonner de changer les souvenirs glorieux 1 écrits sur leur drapeau contre ces mots : ASSASSINAT DE NAPOLÉON.
«Vous m'offrez, dites-vous, tout l'intérieur de l'île pour me promener ; mais vous savez bien que l'obligation d'être accompagné par un de vos officiers fait de votre offre une dérision. Quand des soldats ont reçu le baptême du feu, ils sont tous les mêmes à mes yeux, quelle que soit la couleur de leur uniforme, et ce n'est point l'habit rouge de vos officiers qui me serait im.portun ; mais c'est que je ne puis reconnaître par aucun de mes actes que je suis votre prisonnier, et conséquemment je préfère ne point sortir du coin de terre où je puis du moins me promener librement, plutôt que de me soumettre à votre bon plaisir.
« L'obligation d'être accompagné par un de vos officiers est une mesure inutilement vexatoire ; la sûreté de ma garde est dans la surveillance qu'exercent les croisières, elle n'est pas dans la
I. Les noms de plusieurs batailles gagnées par l'armée anglaise pendant la guerre d'Espagne étaient inscrits sur le drapeau du 536^
présence d'un officier galopant à ma suite. Toutes ces mesures sont absurdes, vous le savez ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que vous vous couvrez d'opprobre par votre conduite à mon égard, et que vos enfants rougiront du nom que vous leur laisserez. Ainsi le voudra la postérité. »
Sir Hudson Lowe dit en sortant de cette audience : « Le général Bonaparte ne se contente pas, à ce qu'il paraît, de s'être créé une France imaginaire, une Espagne imaginaire, une Pologne imaginaire, ainsi que le prouve l'excellent ouvragt de l'abbé de Pradt, que je viens de lire ; il veut encore se créer ici ime Sainte-Hélène imaginaire. »
Soit pour se distraire du souvenir de cette discussion, soit par l'effet d'un des soubresauts si habituels de ses impressions, l'Empereur ne nous parla le soir que de l'impératrice Joséphine.
Voici les détails qu'il nous donna :
« Nous vivions comme de vrais bourgeois dans nos rapports mutuels, et nous n'eûmes qu'un même lit jusqu'en 1805, époque à laquelle les événements politiques m'obligèrent de changer mes habitudes et d'ajouter au travail du jour le travail de la nuit. La vie intime est la garantie d'un bon
ménage ; elle assure le crédit de la femme, la dépendance du mari, elle maintient l'intimité et les bonnes mœurs.
«Un fils de Joséphine m'eût rendu heureux et eût asswré le règne de ma dynastie. Les Français l'auraient aimé bien autrement que le roi de Rome, et je n'aurais pas mis le pied sur l'abîme couvert de fleurs qui m'a perdu. Qu'on médite, après cela, sur la sagesse des combinaisons humaines ! Qu'on ose prononcer sur ce qui est heureux ou malheureux ici-bas ! Ma pauvre Joséphine ! elle avait l'instinct de l'avenir quand elle s'effrayait de sa stérilité. A mesure que la fortune l'élevait, ses inquiétudes s'accroissaient. Cependant elle reposait son espoir sur mon adoption d'Eugène, et ce fut la cause de tous ses dissentiments avec mes frères.
« Jamais elle ne me demanda rien pour son fils ; jamais même, par un tact parfait, elle ne me remerciait de ce que je faisais pour lui, tant elle avait à cœur de me convaincre que la fortune politique d'Eugène n'était pas son intérêt à elle, mais le mien propre. Je suis ce qu'elle a le plus aimé dans sa vie, et je le crois tellement, que je suis convaincu qu'elle eût quitté même un rendez-vous
d'amour, ajouta-t-il en riant, pour venir me trouver. Montais-je en voiture au milieu de la nuit oour une course lointaine, je la trouvais, à ma surprise, établie dans la voiture et m'attendant. J'essayais inutilement de la dissuader de m 'accompagner. Elle avait de si bonnes et de si tendres raisons à m'opposer, que, presque toujours, il me fallait céder. En somme, elle m'a constamment donné le bonheur conjugal : aussi lui en ai-je conservé le plus tendre souvenir. »
Passant successivement en revue dans sa pensée les membres de sa famille, il nous dit que, dans les Cent-Jours, il avait eu l'idée de faire de la Corse une espèce de vice-royauté pour son frère Lucien, sous le titre de gouverneur général : « Si Lucien y eût été quand j'ai abdiqué, en 18 14, je me serais conservé la souveraineté de la Corse. Tous les bras, tous les cœurs de sa population m'y eussent été dévoués comme ma propre famille ; un débarquement de cinquante mille hoinmes aurait échoué s'il eût été tenté pour m'enlèver. Ma présence en Corse aurait été un frein pour les ennemis du peuple français, une protestation pour tous les intérêts que mon règne a créés. »
chapitrp: ix
Enlèvement du comte de Las Cases.
Au mois de novembre l'Empereur fit écrire lux princes et princesses de sa famille qu'il man- :juait des choses les plus nécessaires à la vie. Tous s'empressèrent de mettre à sa disposition la totalité DU la majeure partie de leur fortune. Le roi Joseph ouvrit un crédit de dix millions ; Madame nère, la reine Hortense et la princesse Pauline nirent tout ce qu'elles avaient à sa disposition. La princesse Elisa écrivit que sa gêne était exrême, mais qu'elle serait heureuse de partager ;e qu'elle avait avec son frère. La princesse Caherine de Wurtemberg fut remarquable par le dIus noble dévouement : elle offrit, ainsi que le oi Jérôme, son mari, tout ce qu'elle avait sauvé lu naufrage. Le roi Louis fit preuve également l'une tendresse fraternelle toute dévouée, et mit oute sa fortune à la disposition de l'Empereur.
Quelques jours plus tard, le 25 novembre, l'Em-
pereur sortait dans le jardin lorsqu'il y reçut la visite de l'amiral Malcolm. A peine l'amiral était-il parti et l'Empereur rentré dans son cabinet, que sir Hudson Lowe arriva avec l'adjudant général, sir Thomas Reade, les aides de camp Gorriquer et Pritchard, et un commissaire de police. Le gouverneur et le major Gorriquer s'arrêtèrent à quelque distance de la maison, tandis que sir Thomas Reade, le capitaine d'ordonnance, l'aide de camp Pritchard et deux dragons se dirigèrent vers le logement du comte de Las Cases, et en prirent possession en son absence. Sir Thomas Reade, voyant l'appartement vide, fit alors chercher le comte de Las Cases par le capitaine d'ordonnance, et ayant appris qu'il était chez l'Empereur, il l'envoya prévenir qu'il désirait lui parler à l'instant de la part du gouverneur. Encore bien qu'il écrivît en ce moment sous sa dictée, l'Empereur lui permit de sortir. Le commissaire, qui s'était avancé jusqu'au seuil de l'habitation, l'arrêta au moment où il sortait. Pendant ce temps, l'aide de camp Pritchard procédait à la saisie de tout ce qu'il trouvait de papiers dans le logement de Las Cases. De telle sorte que son enlèvement de Longwood et la soustraction de tous
ses papiers furent l'affaire de quelques minutes. Il était déjà loin de nous, lorsque nous apprîmes ce qui venait de se passer.
Sir Hudson Lowe, rayonnant de joie, rencontra sur la route le docteur O'Meara, et, d'aussi loin qu'il l'aperçut, il lui cria: «Votre ami Las Cases est en sûreté, vous allez le rencontrer. » En effet, peu après le docteur le rencontra entre deux dragons, sous la conduite du capitaine Pritchard, qui le menaient prisonnier à Hut'sgate.
Le prétexte de cet enlèvement arbitraire et sans excuses fut une lettre écrite par le comte de Las Cases à lady Clavering, et un rapport sur la situation de l'Empereur, adressé au prince Lucien, et confié à un mulâtre pour être envoyé en Europe sans passer par les mains de sir Hudson Lowe.
Quelque temps avant cet événement, le comte de Las Cases avait essayé également de faire passer furtivement en Europe, par ce même mulâtre, une lettre pour lady Clavering. Mais le gouverneur l'avait su, il avait menacé le mulâtre du fouet s'il recommençait, et en avait parlé au comte de Las Cases, en l'assurant que c'était uniquement par égard pour lui qu'il s'abstenait de faire
à son domestique l'application de l'arrêté qui condamnait à ce châtiment tout mulâtre ou esclave qui contrevenait aux restrictions publiées sur Longwood.
Le comte de Las Cases attendait beaucoup du mémoire qu'il adressait au prince Lucien; et quoique l'Empereur, auquel il l'avait soumis, l'eût fortement engagé à renoncer à ses espérances et surtout à son moyen d'envoi, il avait persisté dans son projet.
Quand l'Empereur sut l'arrestation de Las Cases, et qu'il eut appris les causes qui avaient déterminé cette arrestation, il haussa les épaules en s 'écriant :
« Comment un homme qui a autant d'esprit que Las Cases a-t-il pu choisir pour agent secret un mulâtre qui ne sait ni lire ni écrire, et songer à l'envoyer passer six mois en Angleterre, où il n'a jamais été, où il ne connaît personne ? Comment d'ailleurs a-t-il pu espérer que cet homme obtiendrait la permission de s'embarquer en sortant de Longwood ? Véritablement tout cela est digne de l'imagination d'un écolier de sixième. »
Puis, revenant tout aussitôt à un autre sentiment^ il dit:
«Mais je fais ici comme le maître d'école de la fable ; je m'emporte contre ce pauvre Las Cases au lieu de m'occuper de le sauver.
« Il faut, Bertrand, que vous alliez de suite à Plantation-House réclamer en mon nom contre la violence inexplicable dont le gouverneur vient de se rendre coupable.
«Exigez que Las Cases me soit rendu. Protestez, si on vous refuse, contre cet enlèvement inique. Demandez mes papiers dont le comte Las Cases se trouvait dépositaire en raison des fonctions qu'il remplissait auprès de moi avec l'autorisation du gouvernement anglais. Allez, Bertrand, ne perdez pas de temps ; ce pauvre Las Cases doit souffrir cruellement. »
Cependant, le grand maréchal ne bougeait pas. Il était comme absorbé par ses propres pensées et comme un homme hors d'état d'entendre ou d'agir. L'Empereur s'en aperçut et lui demanda avec une sorte d'inquiétude s'il se trouvait incommodé. Alors seulement il sortit de son absorption et avoua que la mort de sa belle-mère qu'on venait de lui apprendre le renversait à tel point qu'il se sentait incapable de se charger de la mission d'aller réclamer Las Cases.
L'Empereur en fut vivement contrarié ; peu d'instants après, il fit appeler le docteur O'Meara et l'envoya chez sir Hudson Lowe pour savoir officiellement, avant de rien décider, la cause de l'enlèvement du comte Las Cases.
Le soir, nous apprîmes que le prince Joseph était arrivé en Amérique. L'Empereur affecta pendant le dîner un calme extrême, ne dit pas un mot des événements de la journée et se fit apporter Corinne, qu'il lut pendant une heure. A neuf heures, il rentra dans sa chambre à coucher, où O'AIeara vint lui rendre compte de sa mission à Plantation-House
26 novembre. Le grand maréchal arrive de bonne heure chez l'Empereur. Il prend ses ordres pour Plantation-House, oxx il se rend à midi et demi.
Le gouverneur l'écouta avec une extrême déférence et mit un grand soin à le convaincre de ses regrets de s'être trouvé dans la nécessité d'exécuter dans toute leur rigueur les ordres de son gouvernement. Il montra la lettre écrite sur de la soie par Las Cases, et saisie cousue dans la doublure de la veste de son mulâtre. La contravention était flagrante. Le grand maréchal ne pouvait le nier.
Il ne pouvait que faire sentir au gouverneur la responsabilité de barbarie qui pèserait sur lui aux yeux de l'opinion publique en Europe, quand on saurait que, pour une si futile désobéissance aux restrictions, il avait privé l'Empereur de celui de nous qui peut-être lui était le plus utile, puisqu'il remplissait les fonctions de secrétaire du cabinet ; et il le fit avec insistance, mais inutilement. Sir Hudson Lowe fut inébranlable dans sa résolution.
Las Cases n'était pas à Plantation-House. Il avait été transféré dans le cottage du major Harisson sur la hauteur qui domine Hut'sgate. Le commissaire de police et un poste d'infanterie le gardaient au secret.
L'Empereur envoya en ville O'Meara pour savoir quel effet l'enlèvement de Las Cases avait produit tant sur la garnison que sur les insulaires.
Il reçut quelques visites, et il en saisit l'occasion pour exprimer hautement l'aggravation qu'apporterait à sa captivité l'enlèvement du comte Las Cases. Nous le remarquâmes avec quelque étonnement ; car ses paroles vis-à-vis de nous étaient toutes l'expression d'une extrême humeur contre la désobéissance de Las Cases, auquel il avait
positivement défendu, non seulement de donner aucune commission mystérieuse au mulâtre, mais même d'essayer d'aucune manière quelconque à faire passer secrètement une lettre en Europe. Au fait, c'était le même sentiment qui dictait ces paroles si opposées, le regret du départ de Las Cases.
Les papiers saisis chez le comte Las Cases sont en sa présence régulièrement inventoriés. Le grand maréchal en est prévenu par le gouverneur, qui lui déclare qu'il est prêt à faire droit à la réclamation qu'en a faite l'Empereur comme étant ses propres papiers. Mais le comte Las Cases témoigne si vivement et avec tant d'émotion au général Bertrand le grand prix qu'il attache aux dictées qui lui ont été faites sur les campagnes d'Italie, que Bertrand prend sur lui de lui laisser tout ce qu'il juge n'être pas indispensable à l'Empereur pour continuer ce travail.
C'est cette circonstance qui détermina le gouvernement anglais à garder jusqu'à la mort de l'Empereur les papiers saisis chez le comte de Las Cases et à exiger, en 1821, le consentement écrit des exécuteurs testamentaires de l'Empereur pour les remettre au comte de Las Cases.
C'est le 30 décembre, à trois heures, que partit le vaisseau qui portait au cap de Bonne-Espérance le comte de Las Cases et son fils.