‹ Les souffrances de NapoléonChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Offres d'évasion refusées par l'Empereur.

Les variations subites de la température agissaient toujours plus ou moins sur la santé de l'Empereur; mais jusque-là leur effet ne nous avait donné aucime inquiétude sérieuse. Cette fois, il en fut autrement : des symptômes de dysenterie se manifestaient, et nous savions trop bien, par l'expérience de tous les jours, quels étaient les dangers de cette maladie sous le ciel brûlant de Sainte-Hélène. Pendant trois jours notre inquiétude fut extrême, quoique le mal ne fit pas de progrès ; mais il y avait péril tant que le calomel n'aurait pas fait ce que les médecins appellent son effet. Enfin, le cinquième jour, le mieux fut sensible ; le huitième jour, l'Empereur se trouvait assez bien pour vouloir prendre l'air dans le jardin ; mais apercevant sir Hudson Lowe qui se dirigeait, avec deux ou trois officiers, vers notre logement, il rentra aussitôt.

Deux bâtiments arrivés d'Europe et du Cap nous apportèrent des journaux, quelques brochures et des lettres. Nous apprîmes ce qui nous était écrit par des officiers du camp qui, persuadés que nous avions déjà lu nos lettres, nous parlaient de ce qu'elles contenaient. Ils avaient été la veille au bal chez lady Lowe ....

Au nombre des brochures se trouvait celle du docteur Waarden, du Northumberland ; l'Empereur la lut avec intérêt et me dicta plus tard, en réponse, huit ou dix lettres supposées écrites du Cap : les notes qu'il m'avait précédemment dictées sur l'Egypte y furent intercalées. C'était une occasion qu'il ne voulait pas laisser échapper de réfuter d'odieuses calomnies. Le comte de Las Cases, auquel on attribua ces lettres du Cap, s'est défendu d'en être l'auteur, et a publié des notes ou observations à ce sujet pendant son exil en Allemagne. Ces notes furent, comme tous ses actions, un témoignage de fidélité et de dévouement.

L'attaque de dysenterie avait été connue dans l'île, quelque soin que sir Hudson Lowe prît à envelopper Longvvood d'un voile impénétrable; les commissaires s'en émurent, ils demandèrent des communications officielles sur la santé de l'Empe-

reur, et renouvelèrent leurs instances pour être admis à le voir. Le gouverneur ne céda pas sur la question de libres communications avec Longwood, mais il consentit à donner copie des bulletins qu'il recevait du médecin. Cette circonstance fut le début de ses querelles sérieuses et personnelles avec le docteur O'Meara; il voulait que ce médecin lui fît des bulletins selon sa propre convenance, ou, pour dire plus vrai encore, qu'il les écrivît sous sa dictée. Le bulletin de santé devait être l'occasion d'un rapport sur tout ce qu'il aurait vu, appris ou entendu de l'Empereur pendant le cours de la journée. Du médecin, on voulait faire un mouchard 1

Un soir, il nous parla ainsi de religion. < Je n'ai jamais compris, nous dit-il, que des hommes aussi supérieurs, comme savants, que Laplace, Monge et Berthollet, ne crussent pas à l'existence de Dieu, et je ne m'explique leur matérialisme que par un reste d'impression de jeunesse. L'école de Voltaire et de Diderot a fait bien du mal. Que de gens font ainsi, pendant leur vie, fanfaronnade d'incrédulité, et qui, lorsqu'ils sentent la mort s'approcher, implorent de la religion l'espoir d'im autre monde. Quand je voulais convertir l'un d'eux,

il me disait : « Je croirais, si la religion catho- « lique existait depuis que le monde existe. > A cela je n'avais rien à répondre comme croyance en Jésus-Christ. « Mais, lui disais-je, depuis que le monde existe, la même morale est prêchée aux hommes comme étant la parole de Dieu, Votre raisonnement ne nie donc point l'existence d'un Dieu, et vous plus que personne vous devriez l'admettre, puisque mieux que personne vous avez pénétré dans les merveilles de la créatiorï. Les religions peuvent être l'ouvrage des hommes, mais l'existence de Dieu nous est attestée par tout ce qui frappe notre imagination ; et si notre vue n'arrive pas jusqu'à lui, c'est qu'il n'a pas permis que notre intelligence allât jusque-là. »

L'Empereur veut relire Clarisse, il se la fait apporter, mais, au bout de quelques instants, pose le livre sur La table, et nous dit : « A dix-huit ans je dévorais ce livre, aujourd'hui le style m'en paraît affecté ; quelle différence entre les impressions de dix-huit ans et celles de quarante-huit ans ! C'est comme Brienne, qui était resté dans ma mémoire un colosse, et que j'ai trouvé, quand je l'ai revu en 1814, un château fort ordinaire.»

En mars, arrivée de plusieurs bâtiments des Indes et du Cap.

Bon nombre de passagers et presque tous les officiers de ces vaisseaux obtinrent d'être présentés à Longwood ; le capitaine de Tun des bâtiments '^n profita pour se mettre à la disposition de l'Empereur, et lui offrit de le mener où il voudrait. Ce noble dévouement lui était inspiré, disait-il, par son indignation de la conduite du gouvernement anglais, et surtout de sir Hudson Lowe, indignation, ajoutait-il, qui était générale en Angleterre dans toutes les classes de la société, et que tout le monde partageait, à l'exception de quelques amis des ministres.

L'Empereur écoula avec un bienveillant intérêt l'offre de ce bon marin, mais il la refusa.

C'est vers la même époque qu'un officier de la garnison conçut tout un plan d'évasion, dont le succès était certain, pour gagner le rivage sur un point de la côte opposée à Jamestown, et que gardait un poste d'infanterie. Il prétendit s'en être entendu avec le commandant de l'un des bâtiments de la croisière. Des chaloupes pouvaient seules y aborder, mais c'était tout ce qu'il fallait, puisqu'avec une chaloupe armée de bons ra-

meurs il était facile de gagner le bâtiment destiné à la fuite. Une heure de marche nous séparait de ce point. Mais, soit que déjà sa résolution fût prise de ne point se sauver, soit qu'il ne crût pas à la sincérité des offres qui lui étaient faites ou à la possibilité de la réussite, l'Empereur les refusa sans hésitation.

C'est en avril que deux bâtiments arrivés ; l'un de l'Angleterre, l'autre de la Chine, apportèrent à Longvvood de nouveaux sujets de querelles avec sir Hudson Lowe. Un maître canonnier s'était chargé de présenter à l'Empereur un beau buste de marbre du roi de Rome, sculpté à Florence, et que Ton disait fait d'après les ordres de l'impératrice Marie-Louise, pour être offert au père et au mari, en hommage de ses tendres souvenirs. Mais quelle conséquence ne devait pas avoir un semblable message dans l'imagination de sir Hudson Lowe! C'était peut-être toute une conspiration ! Le buste pouvait contenir une correspKjndance du plus haut intérêt politique I Ne pas permettre qu'il parvînt à Longwood, le briser, était, à son avis, le conseil de la saine raison. Cependant, que de récriminations I et combien d'échos ces récriminations trouveraient dans l'opi-

nion publique, si nous avions connaissance de ces faits ! Six jours se passèrent sans que le buste fût apporté à Longwood, quoique dès le lendemain de l'arrivée du Baring nous eussions connu la mission du canonnier. Enfin, sir Hudson Lowe vint chez le grand maréchal et lui dit, avec un embarras extrême, «qu'un statuaire de Livoume avait fait un mauvais buste du fils de l'archiduchesse Marie-Louise, et l'avait envoyé à Sainte- Hélène par le Baring, en y joignant une lettre dans laquelle il avoue que le prix lui a été payé, mais qu'il espère cent louis de la générosité du général Bonaparte, comme supplément de prix ; prétention qui, à lui, sir fiudson Lowe, paraissait si exorbitante, qu'elle devait suffire pour que le buste ne fût pas accepté, car c'était évidemment une honteuse spéculation de quelque mauvais sculpteur toscan. » Le grand maréchal ne s'en laissa pas imposer par ce langage ; il assura le gouverneur que l'Empereur avait un grand désir de revoir les traits de son fils, et il l'engagea vivement à envoyer, dès le soir même, le buste à Longwood. Cependant nous ne le reçûmes que le lendemain.

Tant d'astuce et de mauvais vouloir blessaient

cruellement l'Empereur, qui dicta au grand maréchal la lettre suivante pour le canonnier du Bar in g :

«Monsieur Ruddovvich,

«J'ai reçu le buste en marbre du jeune Napoléon; je l'ai remis à son père; il lui a causé la plus vive satisfaction.

« Je déplore qu'il n'ait pas été en votre pouvoir de venir nous voir, et de nous communiquer des détails qui, pour un père, en la position où il se trouve, auraient été du plus grand intérêt.

«D'après les lettres que vous m'avez envoyées, il paraît que l'artiste met à son ouvrage la valeur de loo livres sterling. L'Empereur m'a ordonné de vous remettre une lettre de change de 300 livres sterling 1 ; l'excédent est destiné à vous indemniser des pertes qu'il sait que vous avez essuyées sur la vente de vos marchandises, n'ayant pu les débarquer, et du préjudice que cet événement vous a occasionné, mais qui vous donnera des titres à l'estime de tout galant homme.

I. Par suite de quelques indignes manœuvres, le pauvre canonnier a été près de deux ans sans recevoir cette somme.

(Ayez la bonté de transmettre aux personnes qui ont eu cette obligeante attention tous les remerciements de l'empereur.

«J'ai l'honneur d'être, etc.,

« Comte Bertrand.

« P. S. Je vous prie de vouloir bien m'accuser la réception de la lettre de change incluse. »

A cet envoi précieux succédèrent des présents non moins inattendus. L'honorable M. Elphinston, acquittant vis-à-vis de l'Empereur une dette de reconnaissance, envoya à Sainte-Hélène un jeu d'échecs en ivoire d'un travail merveilleux, une boîte de jetons et fiches avec un panier en ivoire, et deux magnifiques corbeilles de très grande dimension, toutes ciselées à jour ; chacun de ces objets portait la couronne impériale, des aigles et des N. Voici à quelle occasion ce sentiment de reconnaissance de M. Elphinston prit naissance dans son cœur.

Le veille de la bataille de Waterloo, le capitaine Elphinston, frère de celui qui faisait l'envoi, avait été grièvement blessé et gisait sur le champ de bataille dans un état à peu près désespéré ;

l'Empereur, passant près de lui, envoya son chirurgien de service pour poser le premier appareil sur les blessures, dont le sang coulait avec abondance. Sa bonté naturelle pour les blessés alla, dans cette occasion, jusqu'à faire donner du vin du flacon d'argent, que l'un des chasseurs de la garde, de service près de sa personne, portait toujours en bandoulière, dans le cas d'une halte de bivouac. Ce secours providentiel sauva la vie du capitaine Elphinston.

Ces présents servirent naturellement de prétexte à de vives discussions entre sir Hudson Lowe et le grand maréchal, attendu que plus d'un mois s'écoula entre leur arrivée à Sainte Hélène et leur remise à Longwood, M. Manning, qui était chargé du message, ayant cédé au désir de sir Hudson Lowe de nous laisser ignorer cet envoi, et ayant déposé les caisses à Jamestown, pour qu'elles attendissent que le gouverneur eût décidé s'il convenait ou non de les remettre à l'Empereur.

Cette conduite de sir Hudson Lowe lui fut dictée, disait-il, par la crainte que les pièces de l'échiquier ne servissent à une correspondance secrète, et parce qu'elles portaient des emblèmes de la souveraineté de l'Empereur.

Le 6 mai l'Empereur m'a dit: «Je perds mon énergie, je ne vivrai pas deux ans, je ne dors plus de ce bon sommeil qui me reposait la tête, je m'assoupis. Je me rappelle mes fautes, c'est comme un cauchemar continuel dès que je ferme les yeux ; M. Lowe me tue en m 'empêchant de me fatiguer le corps par un exercice violent, il veut m'humilier, il ne réussira pas ; mieux vaut mourir pour moi de ses tortures que de m'humilier.

« Peut-être me trouverai s- je bien de travailler la nuit, mais ce serait bien fatigant pour vous et pour Gourgaud ; vous auriez chacun votre nuit ; mais le travail du jour ? non, ce n'est pas possible. Allons, travaillons ! » Et il se mit à me dicter des notes comme corrections à la description de l'Egypte. Ce travail l'ayant conduit à une dissertation scientifique sur le canal de Suez, il me dit : «Faites appeler Gourgaud pour qu'il me fasse les calculs mathématiques dont j'ai besoin.»

Le général Gourgaud n'y était pas. «Eh bien! me dit l'Empereur, promenons-nous dans le jardin en l'attendant. »

Le soir il fut assez gai. Le grand maréchal dînait avec nous : « A quelle époque croyez-vous, lui demanda l'Empereur, que j'aie été le plus

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heureux ? — Mais, sire, sans aucun doute, à la naissance du roi de Rome. — Oui! j'ai été satisfait.

— Au mariage de Votre Majesté, dit Gourgaud.

— Heureux, non! j'ai été satisfait. — Consul? — Je n'avais pas d'aplomb. — Empereur ? dis-je. — Peut-être ! mais je suis porté à croire que c'est à Tilsitt que j'ai été le plus heureux. J'avais éprouvé des vicissitudes, des soucis, des revers, Eylau m'avait rappelé que la fortune pouvait m'abandonner, et je me trouvais victorieux, dictant la paix, ayant des empereurs, des rois, pour me faire la cour. Ah ! tout cela n'est pas encore une grande jouissance. Peut-être ai-je réellement été plus heureux après mes victoires d'Italie, en entendant les peuples n'élever la voix autour de moi que pour bénir leur libérateur, et tout cela à vingtcinq ans! Dès lors j'ai prévu ce que je pouvais devenir. Je voyais déjà le monde fuir sous moi comme si j'étais emporté dans les airs.»

En ce moment l'Empereur s'arrêta, se mit à chantonner des airs de sa jeunesse, se promena ainsi quelques instants de long en large, et nous dit : « Il est dix heures, allons nous coucher. »

21 juin. L'empereur a quitté aujourd'hui la

cocarde tricolore. 11 l'a fait ôter de son chapeau, en disant à M. Marchand : « Elle commence à s'user terriblement, conserve-la comme une relique, ou pour de meilleurs jours. »

M. Blakeney, capitaine du 66^, a été installé aujourd'hui à Longwood, en remplacement du capitaine Popleton, qui nous a définitivement quittés.

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