CHAPITRE XII Les derniers mois de
Sir Hudson Lowe ne p>ouvait rester longtemps sans nous rappeler qu'il avait pouvoir de nous torturer, et c'est une triste remarque à faire : la fatalité a constamment voulu, pendant les cinq années de son commandement, toutes les fois que l'Empereur semblait oublier son martyre et reprenait ses habitudes d'exercice hors de son petit jardin, que toujours arrivait à Longwood une tracasserie inutile, dont l'effet immédiat était de renfermer l'Empereur dans son mauvais logement.
M. Cool, l'agent du trésorier, est venu nous prévenir qu'à partir du i ^^ août il avait ordre de ne fournir aucune somme pour le service de Longwood sans que toutes les pièces comptables fussent signées des Français chefs de service.
L'Empereur m'a ordonné de faire répondre par le maître d'hôtel Cipriani que, dans ce cas, M. Cool pouvait cesser ces payements, qu'il dé-
fendait à ses gens de rien signer. Cette mauvaise chicane en resta là, mais elle fit une pénible impression sur l'Empereur. A quatre heures, il a fait avec Bertrand et Gourgaud une longue promenade dans Deadwood. La nymphe de Las Cases (Marianne Robinson), qui probablement l'a aperçu de son cottage de la vallée, est venue à sa rencontre, au mépris des restrictions, et a présenté son mari, avec lequel elle part demain pour l'Angleterre. L'Empereur les a très bien reçus, leur a fait apporter un plateau de sucreries et petites pâtisseries, et a bu à la santé de la nymphe et de son premier enfant ; et, tout en plaisantant le mari sur de prétendus amours de sa femme avec un officier du 53«, il lui a dit : « Nous sommes, elle et moi, de vieilles connaissances ; Las Cases m'a mené chez elle avant que ce bourreau de Lowe ne fût arrivé, et quand je pouvais librement me promener. »
Quand ils furent partis, l'Empereur dit : « La pauvre fille, elle se croit jolie parce que Las Cases la trouvait ravissante ; nos villages de France grouillent de paysannes plus jolies qu'elle: c'est ime vraie Marie-Jeanne. Eh bien ! à Londres, elle sera courue quand on saura que je l'ai connue. »
En rentrant, il s'est assis sur les marches de la véranda, s'est mis à feuilleter Pillet, et nous a dit : « Il peint bien les Anglais, mais avec exagération ; sans doute l'inceste est plus commun chez eux que chez nous, mais cela tient à ce qu'ils lisent la Bible beaucoup plus que nous. Le pape me disait avec raison : « Il ne faut pas mettre la Bible dans les mains du peuple. » Et c'est vrai. Il faut un certain degré d'éducation pour la lire sans danger et y puiser de bons principes. Je comprends, jusqu'à un certain point, l'inceste d'un père avec ses filles ; je ne comprends pas celui d'un fils avec sa mère. Dans le premier cas, c'est la puissance naturelle qui agit, l'homme qui commande à la femme ; dans le second cas, c'est le fils qui doit obéissance à sa mère et qui lui impose sa volonté. »