CHAPITRE XIII Année
L'année 1818 commença sous de tristes auspices. Le temps, au lieu d'atténuer les ennuis de notre captivité, les aggravait chaque jour, et le dépérissement de l'Empereur nous donnait de graves inquiétudes.
Sir Hudson Lowe lui-même voyait avec un certain effroi l'effet de ses mesures restrictives du peu de liberté dont nous jouissions dans les premiers temps de notre arrivée à Sainte-Hélène. Il y avait évidemment une lutte chez lui entre la vague inquiétude d'un résultat terrible de l'état de choses actuel, et cette méfiance, vice dominant de son caractère, qui le poussait d'une manière incessante dans son penchant à torturer son captif. Sa mauvaise habitude l'entraîna. Le 3 janvier, il écrivit successivement trois lettres au grand maréchal sur de nouvelles vexations qu'il prétendait nous imposer, et sur la construction de la nou-
velle maison. Enfin, il osa porter la main sur le médecin de sa victime. Il ne comprit pas que cet acte de barbarie serait le plus éclatant témoignage du crime dont l'accusation flétrirait son nom, si l'Empereur mourait à Sainte-Hélène.
A la suite d'une scène violente à Plantation- House, O'Meara reçut ordre de ne plus sortir de la petite enceinte de Longwood, et de s'y considérer comme aux arrêts forcés jusqu'à ce que le gouverneur eût ultérieurement décidé de son sort. Trois mois plus tard, ce médecin nous était violemment enlevé, et l'Empereur, malgré son état de maladie, se trouvait condamné à ne plus recevoir de soins médicinau.K que de la main des hommes qui avaient toute la confiance de sir Hudson Lowe, de cet homme dont il disait : « Je ne le vois jamais sans qu^il me rappelle l'assassin d'Edouard II faisant rougir, dans le château de Berkley, la barre de fer, instrument de son crime ; ma nature me prévient contre lui ; à mes yeux elle l'a marqué, comme Caïn, du sceau de la réprobation. Jamais l'amiral Cockburn ne m'a inspiré de semblables préventions; j'ai eu quelques reproches à lui faire, mais j'ai toujours rendu justice à ses sentiments honorables ; jamais il ne m'a;
inspiré la plus légère méfiance, et j'aurais volontiers accepté un médecin qu'il m'aurait présenté, A cet égard, ma confiance en lui était sans réserve. » Quand O'Meara insistait pour que l'Empereur consentît à voir M. Baxter, homme de talent et d'un caractère sans reproche, il lui répondait : « Je crois tout le bien que vous me dites et que j'entends dire de ce médecin, mais M. Lowe salit tout ce qui passe par ses mains, et il veut m'a l'imposer pour pouvoir ensuite vous enlever d'ici, vous qui êtes le médecin de mon choix, afin de faire écrire sur ma santé les bulletins qu'il lui conviendrait d'envoyer à son gouvernement.»
En février, arrivée du Cambridge^ qui nous apporte la nouvelle de la mort de la princesse Charlotte d'Angleterre. L'Empereur en témoigne un vif chagrin ; il espérait beaucoup du règne de cette princesse. « Où était donc, s'écria-t-il en entendant les détails de sa mort, le prince Léopold ? S'il eût été près d'elle elle ne serait pas morte. Mes occupations ne m'ont pas empêché d'être près de Marie-Louise ; sans moi elle serait morte, comme cette pauvre princesse Charlotte. Quel malheur i jeune et belle, destinée au trône d'une grande
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nation, mourir si jeune par défaut de soins des êtres de notre affection 1 Où était donc son mari ? où était donc sa mère ? pourquoi n'étaient-ils pas près d'elle, comme moi auprès de Marie-Louise ? Elle aussi serait morte en couches si je l'avais laissée aux soins des gens de service. Elle doit la vie à ma présence près d'elle pendant tout le temps du danger ; car je me rappellerai toujours le moment où l'accoucheur Dubois vint à moi, pâle de frayeur et m 'articulant avec peine quelques mots, pour m'apprendra qu'il fallait choisir entre la vie de la mère et celle de l'enfant. Le i>éril était imminent ; il n'y avait pas un instant à perdre en indécision inutile : « Sauvez la mère, lui dis- je, c'est son droit ; agissez comme vous le feriez pour la femme d'un bourgeois de la rue Saint-Denis. » Et, chose remarquable, cette réponse produisit sur Dubois un effet électrique, il reprit son sang-froid et m'expliqua avec un calme parfait les causes du danger. L'enfant se présentait mal ; les forces de la mère étaient épuisées ; il n'y avait plus rien à attendre de la nature; il fallait recourir aux ressources de l'art et employer le forceps. Un quart d'heure après, le roi de Rome était né ; mais on le crut mort au pre-
mier moment, tant il avait souffert au passage ; et ce fut à grand'peine que les médecins le rappelèrent à la vie. Sa naissance fut un grand événement ; au premier coup de canon tiré des Invalides, la population de Paris fut en émoi. On savait qu'il serait tiré cent coups de canon pour un garçon et seulement vingt et un pour une fille ; au vingt-deuxième coup ce fut un cri de joie général, chacun venait d'entendre l'arrêt de la Providence qui devait consolider ma dynastie.
«Je suis convaincu que la mort de la princesse Charlotte est un deuil dans toutes les classes anglaises. Son règne leur apparaissait nécessairement comme une série de réformes des vieux abus qui entachent la constitution anglaise, et d'améliorations du sort des classes ouvrières. L'espérance s'attache toujours aux pas d'une jeune et jolie femme. Bizarre calcul du sort ! En Angleterre comme en France, une effroyable catastrophe renverse comme par un coup de foudre l'espoir d'un grand peuple.
«Je me souviens d'une anecdote que peut-être
vous ne savez pas, et qui rappelle l'histoire du
moulin de Sans-Souci. Quand il fut question de
bâtir le palais du roi de Rome sur les hauteurs
Napoléon. 8
de Passy opposées au champ de Mars, la liste civile se trouva dans la nécessité d'acquérir, non seulement les terrains, mais les constructions comprises dans l'emplacement destiné aux bâtiments et aux jardins
«Un pauvre tonnelier possédait une baraque dont la démolition était indispensable, car elle se trouvait dans l'alignement de la façade du palais. Les architectes l'estimaient un millier de francs, et s'abouchèrent avec le propriétaire. C'était un rusé Normand: il demanda lo.ooo francs. J'ordonnai de les lui donner ; mais quand on les lui porta, ainsi que le contrat à signer, il déclara que, toutes réflexions faites, puisque l'Empereur le dérangeait, il fallait qu'il payât son déplacement, et lui donnât 30.000 francs. « Notre homme est un peu exigeant, observai-je à Duroc, mais cependant son raisonne < ment a quelque valeur ; faites-lui donner 30.000 c francs et que je n'en entende plus parler. > Mais quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre, dit le proverbe populaire ; et le tonnelier crut l'occasion belle pour le mettre en action; il refusa 30.000 francs en disant que tout calcul fait de ce que lui coûterait un établissement dans Paris, il ne pouvait accepter moins de 40.000 francs. Fon-
taine ne savait comment faire; il n'osait plus m'en parler, et cependant il fallait, de toute nécessité, acquérir la maison. J'appris par hasard ce qui se passait; j'en eus de l'humeur, cependant j'autorisai l'acquisition à 40.000 francs. Cette fois encore le tonnelier retira sa parole, et voulut exiger 50.000 francs. «C'est un misérable, m'écriai-je, «je ne veux plus de sa masure; elle restera où « elle est comme un témoignage de mon respect « pour la loi. »
« Les travaux se continuaient encore quand sont arrivés les événements de 18 14, et le pauvre tonnelier, qui se trouvait au milieu de décombres et de matériaux, gémissait sur les conséquences de sa folie, car il avait par sa faute perdu l'occasion d'une fortune inespérable dans sa position. »
Quelques mois plus tard, en juillet, voici ce qu'écrivait le médecin sur son malade :
Rapport du docteur 0^ Meara au grand maréchal sur la maladie de P Empereur .
«Les derniers jours de septembre ont développé des symptômes qui indiquent du désordre dans les fonctions hépatiques. Napoléon avait souvent été
attaqué, avant cette époque, de catarrhes, de maux de tête, de rhumatismes, mais ces acciderxts se sont aggravés. Les jambes, les pieds sont enflés.
«Les gencives ont pris une apparence spongieuse, scorbutique ; enfin, il s'est manifesté des signes d'indigestion.
«i^*" octobre 1817. Douleurs aiguës, chaleur, sensation de pesanteur dans les régions hypocondriaques droites. Ces accidents ont été accompagnés de dyspepsie et de constipation.
«Depuis cette époque, la maladie n'a pas cessé; elle a fait des progrès lents, mais continuels. La douleur, d'abord légère, s'est accrue au point de faire craindre une hépatite aiguë. Cette exacerbation du mal est l'effet d'un fort catarrhe.
«Trois dents molaires étaient attaquées. Je jugeai, d'après cette circonstance, qu'elles devaient en partie être cause des affections inflammatoires des membranes et des muscles de la mâchoire. Je pensai, en outre, qu'elles avaient produit le catarrhe. Je les arrachai à des intervalles convenables. Les attaques ont été depuis moins fréquentes.
« Je conseillai, pour détruire l'apparence scorbutique qu'avaient prise les gencives, l'usage des
légumes, des acides ; je réussis. Elle disparut, reparut encore, et fut dissipée par le même moyen.
«Les purgatifs, les frictions, remirent les jambes en bon état ; elles furent de nouveau affectées au bout de quelque temps ; mais beaucoup moins fort. Les purgatifs, les bains chauds, les sueurs abondantes ont souvent affaibli la douleur de la région hypocondriaque, mais ne l'ont jamais dissipée complètement ; elle s'est beaucoup accrue dans le courant d'avril et de mai ; elle est devenue irrégulière, a produit la constipation, puis la diarrhée, puis des évacuations abondantes de matières bilieuses, muqueuses En même temps, les coliques, les flatulences se faisaient sentir ; l'appétit avait disparu ; sensation de pesanteur, inquiétude, impressions au scrobicule du cœur ; visage pâle, jaune de la turrica-sclerotica ; urines acres et fortement colorées, accablement d'esprit et mal de lête. Le malade ne pouvait se tenir sur le côté gauche ; il éprouvait des sensations de chaleur dans l'hypocondre droit ; nausées de temps à autre ; vomissement de bile acre et visqueuse qui s'est accrue avec la douleur ; absence presque totale de sommeil, incommodité, faiblesse.
« L'affection des jambes s'est reproduite, mais
avec moins de force qu'elle en avait d'abord. Mal de tête ; inquiétude, anxiété, oppression dans la région épigastrique et précordiale ; paroxysme de fièvre à l'entrée de la nuit ; peau brûlante, soif, maux de cœur, pouls rapide ; calme, sueur vers le point du jour ; c'est un effet assez constant chez le malade. Les sueurs abondantes lui ôtent la fièvre. Il existe à la région hypocondriaque droite une tuméfaction qui est sensible à la pression extérieure. Langue presque constamment blanche ; le pouls, qui, avant la maladie, donnait cinquantequatre à soixante pulsations par minute, va jusqu'à quatre-vingt-huit ; douleur au-dessus de l'acrom.ion. Administré, pour exciter le foie et le ventre, rétablir la sécrétion de la bile, deux purgatifs ; soulagement, mais peu durable. Dans les derniers jours de mai et les premiers de juin, les effets en étaient faibles et momentanés. J'ai proposé le mercure, mais le malade a montré la répugnance la plus vive; il a repoussé l'usage de ce médicament sous quelque forme qu'il fût déguisé. J'ai aussi conseillé de monter à cheval, de faire chaque jour, avec une brosse, des frictions sur la région hypocondriaque, de porter de la flanelle, de prendre des bains chauds, des remèdes, quel-
ques divertissements, de suivre un régime, de ne pas s'exposer aux mauvais temps, aux variations de l'atmosphère. Il a négligé les deux choses les plus importantes : l'exercice et le divertissement. Enfin, le 1 1 juin, nous avons triomphé de sa répugnance; j'ai obtenu qu'il ferait usage du mercure. Il a, en effet, pris des pilules mercurielles, il a continué ce traitement jusqu'au 16; je lui en donnai soir et matin, et de temps à autre quelques purgatifs pour dissiper la constipation. Au bout de six jours, je changeai la prescription, et substituai au mercure le calomelas ; mais il produisit des maux de cœur, des vomissements, des coliques, une inquiétude générale; je cessai de l'employer. Je l'administrai de nouveau le 19, il causa les mêmes désordres. Je revins à la première préparation mercurielle, que j'employai trois fois par jour; j'interrompis ce traitement le 27. Les appartements sont extrêmement humides. Napoléon avait contracté un violent catarrhe ; il avait une grosse fièvre, une irritation des plus vives. Ce médicament fut repris le 2 juillet; je le continuai jusqu'au 9, mais n'en obtins aucun heureux effet. Les glandes salivaires étaient toujours dans le même état. L'iasomnie, l'irritation
croissaient ; les vertiges devenaient fréquents. Deux ans d'inaction, un climat meurtrier, des appartements mal aérés, bas ; un traitement inouï, l'isolement, l'abandon, tout ce qui froisse l'âme, agissait de concert. Est-il surprenant que le désordre se soit mis dans les fonctions hépatiques ? Si quelque chose étonne, c'est que les progrès du mal n'aient pas été plus rapides. Cet effet n'est dû qu'à la force d'âme du malade et à la bonté d'une constitution qui n'avait point été affaiblie par la débauche, etc. »
28 septembre. Depuis deux mois, la lutte avec sir Hudson Lowe a été incessante sur la question d'admettre un médecin anglais pour le service de l'Empereur. A toutes ses offres, le grand maréchal ou moi avons répondu : « Laissez choisir, et placez le médecin choisi dans les conditions où se trouvait primitivement le docteur O'Meara. ->> Enfin, aujourd'hui, ne pouvant se dissimuler les progrès rapides de la maladie que causait le manque d'exercice, il a agrandi l'enceinte de libre promenade et paraît vouloir nous laisser quelque repos.
Pendant le mois d'octobre, l'Empereur, se préoc-
cupant moins d'injures qui cessaient d'être journalières, reprit insensiblement ses habitudes de promenades dans son petit jardin, où il était facile à l'officier d'ordonnance de l'apercevoir soit de jour, soit de nuit : car les sentinelles avaient pour consigne de le prévenir dès qu'elles avaient la certitude de la sortie des appartements.
Il se remit aussi à travailler, et recommença la dictée de ses souvenirs par une série de notes sur l'île d'Elbe et les événements des Cent-Jours.