‹ Les souffrances de NapoléonChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Année 1819.

Le i^'' janvier 18 19, l'Empereur ne put quitter sa chambre à coucher ; l'enflure des jambes et des articulations l'empêchait de s'habiller.

Le 6 janvier, il se trouva mal au milieu de son travail. Le grand maréchal obtint, le 10, de mander le docteur Stokoe, du vaisseau le Conquérant. Le 16, le 17, nouvelles crises. Le 17, à neuf heures du soir, le grand maréchal écrivit au docteur Stokoe:

« Monsieur,

« Je vous attendais ce soir. Il est neuf heures et vous n'êtes point arrivé. Depuis que vous avez vu l'Empereur, la faiblesse a été en augmentant. Je suis plus inquiet ; je vous prie de vsnir le plus tôt possible.

«J'ai l'honneur, etc.

< Bertrand. »

C'est seulement le 19 janvier que le docteur Stokoe vint à Longwood, sur une nouvelle demande du général Bertrand, qui lui écrivit ;

« Monsieur,

« Vous deviez être rendu à dix heures à Longwood : il est midi. Je vous prie de venir aussitôt la présente lettre reçue.

«J'ai l'honneur, etc.

< Bertrand.

«Longwood, le 19 janvier 1819. »

Quand le docteur arriva, il s'excusa sur les difficultés qu'il avait eues à obtenir la permission de quitter le vaisseau amiral, et avant de quiiter Longwood, il écrivit au grand maréchal :

«Monsieur le comte,

«De ce qui m'est arrivé aujourd'hui, j'ai de grandes raisons de croire que mes visites à Longwood seront suspendues, soit par un ordre de mes chefs, soit que ce devoir me soit rendu si désagréable, que je me trouve obligé de décliner l'honneur de le remplir. Dans les deux cas, comme

je puis ne pas avoir l'occasion de communiquer avec vous sur ce sujet, je vous demande de faire tous vos efforts auprès de l'illustre malade pour l'engager à suivre un traitement médical qui pourra, j'espère, combattre avec succès le danger qui le menace.

«L'hépatique, dans aucun cas, ne peut être négligée dans un climat comme Sainte-Hélène, et quoique les symptômes manifestés depuis longtemps indiquent un état chronique, il est impossible de savoir s'il n'y aura pas instantanément un changement fatal dans le cours de la maladie. L'état de torpeur du foie et les fréquents engorgements des intestins, ain^ài que le dérangement des organes digestifs, doivent tendre aussi à porter au cerveau, tendance qui s'est prononcée d'une manière alarmante dans le nuit de samedi. C'est pourquoi je vous engage avec les plus vives instances, si je ne suis plus admis à l'honneur de donner mes avis, de faire toutes choses en votre pouvoir pour obtenir son consentement à recevoir le docteur Warling.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

< John Stokoe.

« 19 janvier 1819. »

L'Empereur me dicta de suite la note suivante, que j'envoyai à Plantation-House :

« Il faut que le docteur Stokoe demeure à Longwood, s'il doit suivre le traitement interrompu depuis le départ de M. O'Meara, c'est-à-dire depuis six mois, ce qui a fort accru l'hépatie dont les premiers symptômes se sont fait voir il y a seize mois. Tout le système de la vie est dérangé : il est nécessaire qu'il voie le malade plusieurs fois par jour.

«Depuis six mois, l'attaque d'avant-hier est la cinquième ; toutes ont eu lieu de nuit. Le comte Bertrand et le comte Montholon s'y sont trouvés auprès du malade sans aucun homme de l'art ; mais elles n'ont jamais été si graves que celle de lautre nuit, où ils ont un moment désespéré de sa vie. Le comte Bertrand offrit alors de faire encrer le docteur Warling, le malade s'y refusa. Cette seule proposition altéra sa physionomie et accrut le mal dans le moment ; c'est ce qui porta le comte Bertrand à faire appeler, à deux heures du matin, le docteur Stokoe, qui arriva à six heures du m^tin. L'officier d'ordonnance n'est pas autorisé à écrire en ville ; il a fallu qu'il demandât

la permission au gouverneur, ce qui a doublé le chemin. Le docteur est arrivé trop tard ; mais heureusement, la force du tempérament du malade l'a emporté sur la crise. Ainsi se trouve vérifié ce qui est dans la lettre du comte de Montholon du 6 juillet dernier au gouverneur, lorsque le docteur O'Meara a été arraché de Longwood, mais était encore en ville: «Que même au râle de «la mort, il ne recevra des soins, ne prendra des « remèdes que des mains de son médecin propre, «et si on l'en prive, il ne recevra personne et se « tiendra comme assassiné par vous. »

« Lorsque le docteur Stokoe est arrivé, il s'est rendu chez le général Bertrand ; celui-ci lui proposa de remplacer M. O'Meara, et lui présenta les sept articles qui ont été envoyés au gouverneur. Il accepta, et fut alors introduit chez le malade. Le gouverneur ne pouvait empêcher, ni directement, ni indirectement, cette transaction, sans jeter le masque.

«Ainsi, le traitement de la maladie, qui est interrompu depuis six mois, est encore ajourné jusqu'à l'arrivée du médecin français. L'hépatie fera plus de ravages encore pendant cette dernière période ; et si enfin elle devient incurable, qui aura

tué l'Empereur ? Ce qui s'est passé depuis six mois fait craindre qu'il n'ait une crise par mois, et s'il fait appeler le docteur Stokoe, il arrivera trop tard ! Si un jour il trouve le malade mort, qui l'aura tué ? . . . Le monde et l'histoire répondront à haute voix.

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