‹ Les souffrances de NapoléonChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE XV Année · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV Année

En novembre 1820 une proposition de haute importance fut renouvelée par un capitaine de marine. Son bâtiment revenait des Indes. II avait tout arrangé de manière à recevoir dans un canot l'Empereur sur un point de la côte désigné d'avance, et pour le conduire à son bord sans qu'il courût le plus léger danger d'être arrêté. Il ne voulait rien pour lui, mais il demandait un million pour la personne dont le concours était indispensable pour faire avec sûreté le trajet de Longwood à la côté. Ce million ne devait être payable qu'en Amérique et seulement après que l'Empereur y serait débarqué. Une autre condition était que l'Empereur ne fût accompagné que de deux personnes.

L'Empereur me chargea de demander à ce brave homme les plus petits détails de son plan, et il voulut savoir les noms des personnes avec les-

quelles il prétendait s'être entendu. Il le reçut ensuite, mais seulement après lui avoir fait répondre par moi qu'il le remerciait de son dévouement et croyait au succès de son plan, mais que, sa résolution étant inébranlable de ne point lutter contre sa destinée, il persistait à refuser ses offres.

Un autre projet de même nature fut conçu au moyen de bateaux submarins. Cinq ou six mille louis furent dépensés, pour atteindre ce but, par un ami d'O'Meara.

J'ai lieu de croire que l'Empereur se serait également refusé à quitter Sainte-Hélène, quand bien même un de ces bateaux aurait réussi à aborder le seul point de la côte que peut-être nous aurions pu réussir à atteindre en nous cachant pendant le jour dans quelque ravin de notre enceinte de jour, mais en dehors de notre enceinte de six heures du soir, et en descendant de nuit vers la côte au risque de nous briser cent fois le cou.

A toutes ces offres d'évasion, l'Empereur m'a toujours répondu :

«Je ne serais pas six mois en Amérique sans être assassiné par les sicaires du comte d'Artois. Voyez à l'île d'Elbe: est-ce qu'on n'a pas organisé mon assassinat ? Sans ce brave Corse que le hasard

avait placé comme maréchal des logis de gendarmerie à Bastia, et qui m'a fait prévenir du départ pour Porto-Ferrajo du garde du corps qui a tout avoué à Drouot, j'étais assassiné. D'ailleurs, il faut toujours obéir à sa destinée. Tout est écrit là-haut. Il n'y a que mon martyre qui puisse rendre la couronne de France à ma dynastie. Je ne vois en Amérique qu'assassinat ou oubli. J'aime mieux Sainte-Hélène. »

L'Empereur m'a dit aujourd'hui: «Les manufacturiers sont insatiables ; plus ils fabriquent, plus ils veulent fabriquer. Ont-ils mille ouvriers, ils ne rêvent que d'atteindre le chiffre de dix mille. L'ambition de fortune n'est pas la seule qui les entraîne: l'ambition politique s'empare d'eux; c'est pour cela qu'un trop grand développement de prospérité manufacturière amène tôt ou tard de grands embarras politiques, et place dans des conditions exceptionnelles le gouvernement du pays. L'Angleterre en est un exemple. Plus son industrie se développe, plus elle est obligée d'étendre sa puissance pour protéger l'écoulement de ses produits ; plus elle est manufacturière, plus elle est condamnée à être guerrière. Si j'avais voulu signer avec elle un traité de commerce qui ouvrît les por-

tes de mes États aux produits de ses manufactures, elle m'aurait aidé à conquérir le monde. Bientôt les Indes ne suffiront plus aux exigences des manufacturiers anglais; et, comme j'ai appris aux nations du continent à se passer de l'Angleterre pour s'habiller et se procurer toutes les jouissances du luxe, soyez sûr qu'arrivera le jour où l'Angleterre recommencera la guerre à mort qu'elle m'a faite, pour se rouvrir les portes du continent. »

La nuit du 31 décembre 1820 au i" janvier 1821 fut une des dernières passées en causeries intimes des souvenirs d'un meilleur temps. La maladie qui devait nous enlever l'Empereur quelques mois plus tard fit, à partir de cette date, de rapides progrès. Chaque jour, il se sentit moins porté au mouvement de l'esprit et du corps. Une fatigue générale le dominait, disait-il. Il restait silencieusement des heures assis nonchalamment sur une bergère, lui qui nag-uère encore passait la plus grande partie de sa journée et de sa nuit à marcher en dictant ou rassemblant les souvenirs, les matériaux de son travail. Souvent je suis resté des heures debout près de lui, attendant la fin d'une phrase, ou qu'il se décidât à mettre un

terme à son espèce de torpeur autrement que par ces mots: «Eh bien I mon fils, que dites-vous de nouveau? Que ferons-nous?»

Et ce n'était qu'après des instances réitérées, dictées par les convictions d'une tendresse filiale qu'il daignait comprendre, que je le décidais à prendre l'air, soit à pied, soit en calèche, ce qui toujours le ranima, jusqu'à la crise du 17 mars, qui fut le prélude de sa mort.

Nous avions causé de l'ambassade en Hollande de M. de Sémonville, mon père adoptif, et de l'ex-directeur Gohier, qui, à cette époque, était consul général à Amsterdam., homme de bien, d'honneur, et républicain par conviction, honnête homme enfin comme létait Carnot. Il était difficile de se rappeler Gohier sans penser au rôle de dupe qu'il joua au 18 brumaire, et aussi aux incidents de cette journée, berceau de l'Empire.

« Sieyès me dit l'Empereur, soupant avec les chefs du parti républicain quelques jours après le 18 brumaire, leur dit, en jetant avec violence son bonnet par terre, quand les domestiques les eurent laissés seuls : « Il n'y a plus de République ;

«elle est f Je confère depuis huit jours des

«affaires publiques avec un homme qui sait tout;

«il n'a besoin ni de conseils ni d'aide. La poli- « tique, les lois, l'art de gouverner, lui sont aussi «familiers que le commandement d'une armée. Il «est jeune et plein d énergie. Je vous le répète, « il n'y a plus de République. — Mais, s'écrièrent les républicains, s'il devient un tyran, il faudra «recourir au poignard de Brutus. — Hélas! mes «amis, leur répondit Sieyès, nous tomberions après «lui dans une situation plus déplorable encore. «Mieux vaut le garder. Avec lui, du moins, nous « serons sûrs que l'honneur national sera bien gar- « dé; et que nous ne reverrons jamais ni les dîmes, « ni le servage féodal. »

« Sieyès, comme vous le savez, s'était chargé de la rédaction de la constitution qui devait définitivement organiser la France après le 18 brumaire. Il avait imaginé une espèce de pyramide sociale qui, suivant sa manière, faisait venir la confiance d'en bas et descendre le pouvoir d'en haut. Il créait un simulacre de royauté à l'instar de celle faite à l'Angleterre par la révolution de 1688, mais moins le titre de roi, l'iriamovibilité et l'hérédité. C'était de la démence. Nous eûmes de vives discussions. Je dus me fâcher pour mettre fin à toutes ces idéologies. — Votre grand électeur,

lui dis- je dans une de nos dernières séances, ne serait qu'un roi fainéant. Le temps des rois fainéants est passé. Quel est l'homme d'esprit et de cœur qui voudrait subir une telle oisiveté ? Six millions et les Tuileries pour trôner comme un roi de théâtre, apposer sa signature sur l'œuvre des autres, et ne rien faire par soi-même ! Tout cela est de l'impossible et du rêve. Vous n'auriez pour grand électeur qu'un cochon à l'engrais, ou vous auriez un maître d'autant plus absolu qu'il n'aurait aucune responsabilité. Sachez bien que si j'acceptais d'être votre grand électeur, je me moquerais de vous et je ferais ce que je voudrais. Je dirais aux deux consuls de la paix et de la guerre : Si vous ne faites pas ce que je veux, je vous destitue, et je deviendrais ainsi le maître par ime voie détournée, malgré votre constitution.»

«Je me rappelle une autre anecdote qu'il m'a lui-même racontée, m'ajouta l'Empereur.

« Il était aumônier d'une princesse de France. Un jour qu'il disait la messe, un accident obligea la princesse à se retirer. Ses dames la suivirent. Sieyès, très occupé à lire son missel, ne s'en aperçut pas dans le premier moment. Mais quand il ze vit abandonné par tout ce qu'il y avait de grands

seigneurs, et réduit pour auditoire à la valetaille, il ferma le missel et quitta l'autel, s'écriant: Je ne dis pas la messe pour la canaille.

« Ce trait est caractéristique et peint parfaitement le carractère de Sieyès. »

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