CHAPITRE XVI Janvier, février et mars
i'' janvier 1821. L'Empereur n'a reçu que les hommages du grand maréchal. 11 était très souffrant, et lorsqu'à six heures du matin, au moment de le quitter, je lui ai demandé ses ordres sur l'heure à laquelle il nous permettrait à tous de lui souhaiter une benne année, il m'a répondu : «Vos souhaits, je les reçois mainienant; et comme nous passons ensemble seize heures sur vingt-quatre, si vous voulez me les répéter dans la journée, vous en êtes le maître. Quant à Bertrand, diteslui de venir dé euner avec nous. Du reste, je ne verrai personne et ne sonirai point aujourd'hui de mon intérieur. Sans être malade, je ne me sens en train de rien. »
La nouvelle maison est devenue Tidée fixe de sir Hudson Lowe, et elle lui donne presque chaque jour l'occasion de voir l'Empereur pendant ses promenades à pied ou à cheval. C'est un singulier
caractère que celui de cet homme. Il lui faut un aliment au travail inquiet et incessant de son imagination, et quand cet aliment n'est pas le résultat naturel du danger d'évasion de son prisonnier, il le cherche partout, comme un limier cherche la piste de cerf. Il m'a amené M. Darling, entrepreneur de l'ameublement de la nouvelle maison. Il voulait mon avis sur le choix des tentures et des meubles de l'appartement de l'Empereur. Comme j'avais ordre de persister dans le système adopté de ne point intervenir dans cette affaire, j'ai déclaré très nettement à sir Hudson Lowe que je ne m'en mêlerais point. Mais il ne se tient pas facilement pour battu. Il a espéré me tenter en me faisant montrer par M Darling de fort belles étoffes, destinées, dis it-il, à meubler mon appartement, et en me demandant celles que je préférais placer dans le salon, le cabinet de travail ou la chambre à coucher. J'ai tenu bon, et il n'a eu mon avis sur rien.
Plusieurs visites sont venues à Longwcod. Depuis quelques jours, les hommages du nouvel an ont été le but de la plupart des visiteurs.. Cependant, le marquis de Montchenu et le capitaine Gorr nous ont apporté une série de journaux fran-
çais et un véritable bulletin de salon, extrait de leur correspondance particulière.
L'Empereur a fait une longue promenade à cheval du côté de RoseO.îary-Hall. Nous sommes revenus par le cottage de Miss-Masson. Il est descendu de cheval et s'y est reposé un instant. Le cheval l'a fatigué.
Le 20 janvier, il me paraissait bien quand je l'ai quitté au moment de se mettre au bain. Mais il n'a pris que du thé et un œuf frais à son déjeuner. Il n'était pas en train de travailler; il s'est couché de meilleure heure qu'à l'ordinaire. Pendant la promenade, il a été pris d'une sorte de mal de mer.
La nuit du 20 au 21 a été médiocrement bonne. Vers minuit, l'Empereur, qui n'avait rien pris depuis son déjeuner, s'est trouvé de l'appétit et a mangé une aile de poulet. A trois heures, il a voulu à toute force boire de la limonade, parce que, disait-il, il avait besoin d'éteindre le feu qui brûlait dans son estomac. Quand Antomarchie, le nouveau médecin de Sa Majesté, l'a vue à son lever, il a remarqué de l'élévation dans le pouls, et a con-
seillé un traitement de pilules, dont il espère le plus grand bien.
25 janvier. Sir Hudson Lowe, qui depuis trois jours n'a pas aperçu l'Empereur, est venu causer avec moi de sa santé. Il voudrait adjoindre un médecin anglais à Antomarchi.
27 janvier. Il est venu de nouveau aujourd'hui pour m'apprendre qu'Antomarchi a témoigné à sir Thomas Reade son intention de quitter le service de l'Empereur et le lui a écrit, ce que je ne puis croire. Il m'a en même temps reparlé de la lettre de lord Bathurst relative au général Bertrand, en insistant pour une réponse.
L'Empereur, à qui j'ai dû rendre compte de la conversation de sir Hudson Lowe, parce qu'il l'avait vu entrer chez moi, m'a dicté cette nuit la note suivante :
« jO L'empereur Napoléon est malade; il ne pourra jamais éprouver de soulagement dans cette île. Il a besoin de l'air d'Europe et de prendre cette année les eaux minérales pour mettre un terme à de cruelles souffrances.
« 2^ Le sieur Antomarchi, son chirurgien, est insuffisant pour le secourir dans son état actuel de maladie. Il désire un médecin de son ancienne maison de santé de Paris, ou de ceux qui ont servi à l'armée comme médecins en chef de corps d'armée, et âgé de plus de quarante-cinq ans. Les sieurs Desgenettes, Percy, Larrey spécialement, pourraient désigner celui de ces médecins qu'ils jugeraient digne d'obtenir la confiance du malade.
«30 II recevra avec plaisir en remplacement du comte Bertrand toute personne qui aurait été attachée à sa personne, spécialement les ducs de Vicencei ou de Rovigo, les comtes de Ségur, de Montesquiou, Daru, Drouot et de Turenne, ou les hommes de lettres baron de Denon et Arnault.
«Le parti qu'a pris lord Bathurst de s'adresser au cardinal Fesch à Rome, et qui paraissait sage, s'est trouvé en défaut par l'effet de la surveillance
I. La présence du duc de Vicence dans le gouvernement provisoire de 18 15 n'avait rien changé aux sentiments de l'Empereur pour ce tîdèle ami de sa bonne comme de sa mauvaise fortune; et c'était justice: car le duc de Vicence n'avait accepté de siéger dans le gouvernement provisoire que par obéissance au désir de l'Empereur, qui attachait du prix à ce qu'un vieil ami surveillât les rancunes ou les trahisons de Fouché.
exercée sur tous les membres de sa famille et de l'impossibilité où ils sont de cxDrrespondre avec la France. Tout ce qu'il est nécessaire de faire ne peut l'être que par l'intermédiaire du gouvernement anglais en français.