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CHAPITRE II La Malmaison

L'abdication signée, tous les officiers de la maison civile impériale cessèrent leur service, à l'exception de ceux d'entre nous que leur dévouement attachait à la mauvaise fortune de l'Empereur. Une décision détermina amsî qu'il suit nos fonctions :

Le comte Bertrand, grand maréchal ;

Les généraux Savary, Lallemand, Montholon et Gourgaud, aides de camp ; deux officiers d'ordonnance français, le chef d'escadron Résigny et le chef d'escadron Planât. Ce dernier était attaché au cabinet topographique. Plusieurs Polonais des chevau-légers de la garde impériale obtinrent l'honneur d'accompagner l'Empereur comme officiers d'ordonnance. Je regrette de ne pas retrouver leurs noms.

Le comte de Las Cases, chambellan ;

M. Emmanuel de Las Cases, page ;

M. Mengaud, chirurgien ;

MM. Marchand, premier valet de chambre ; Saint-Denis et Noverraz, valets de chambre ; Cypriani, maître d'hôtel ; Pierron, chef d'office ; les frères Archamband, piqueurs.

Le général Becker, commandant de la garde pour la surveillance de l'Empereur, nommé par la commission du gouvernement.

Dès son arrivée à la Malmaison, le général Becker fut introduit près de l'Empereur, devant qu'il s'inclina, en lui présentant la lettre du ministre qui le chargeait de son commandement.

« Sire, lui dit-il, voici un ordre qui me charge, au nom du gouvernement provisoire, du commandement de la garde qui doit veiller à la sûreté de votre personne. J'espère que Votre Majesté voudra bien croire à la fidélité avec laquelle je remplirai mon mandat.

— Oui, monsieur, reperdit l'Empereur; mais on aurait dû, ce me semble, m 'informer officiellement d'un acte que je regarde comme une affaire de forme, et non comme une mesure de surveillance à laquelle il était inutile de m'assujettir.

— Sire, je le répète à Votre Majesté, c'est dans le but unique de protéger vos jours et de veiller

à votre sûreté que j'ai accepté cette mission. S'il restait à Votre Majesté quelque arrière-pensée, je la supplierais de me le dire ; je suis un vieux soldat, qui n'ai su jusqu'à présent qu'obéir à votre voix. Ils peuvent m'écrire ce qu'ils voudront, mais je n'ai accepté le commandement de la garde de l'Empereur que pour veiller à son salut. »

En disant ces paroles, le général ne put maîtriser son émotion; l'aspect de cette grande infortune lui brisait le cœur, et des larmes involontaires mouillèrent ses yeux.

L'Empereur s'en aperçut, et, avec un sourire triste et affable à la fois :

« Rassurez-vous, général ; je suis bien aise de vous voir près de moi. Si l'on m'avait laissé le choix d'un officier, je vous eusse désigné de préférence ; car depuis longtemps je connais votre loyauté. »

Alors il l'invita à le suivre dans le parc,

« Eh bien I lui demanda-t-il, que fait-on et que dit-on à Paris ?

— Sire, les partis raisonnent diversement de l'abdication de Votre Majesté et de la proclamation qui constitue son fils héritier de la couronne ; une fraction de la haute société se dispose à rece-

voir une seconde fois les étrangers ; mais les débris de l'armée vous sont restés fidèles, et se rassemblent sous les murs de la capitale. Une grande partie de la bourgeoisie et tout le peuple parisien semblent déterminés à se défendre ; et si une main puissante pouvait rallier tous ces éléments et faire un dernier effort, rien ne serait désespéré peut-être. »

Ainsi, celui-là même qu'on avait envoyé pour traiter l'Empereur en prisonnier lui conseillait de reprendre l'épée de Marengo et d'Austerlitz et de marcher droit à l'ennemi.

A Paris, toute la nuit du 25 au 26 s'était passée en mouvements, en allées et venues, en enquêtes sur les résolutions que prendrait l'Empereur, ou en prévisions sur celles que les événements lui inspireraient. Les meneurs ne pouvaient croire à cette retraite sans lutte, à cette dernière défaite sans combat. Leurs succès leur paraissaient un rêve ; ils s'effrayaient du calme de la Malmaison.

L'Empereur ne témoignait qu'un seul désir, l'arrivée des passeports qu'il attendait pour se mettre en route. Il s'était réservé, en abdiquant, de disposer de deux frégates pour le conduire en Amérique, et il avait été dit que le grand-maréchal réglerait

tout pour assurer le service du voyage et pour composer un établissement aux États-Unis.

Cependant, dès le 22 juin, c'est-à-dire à peine à la tête de la commission du gouvernement, le duc d'Otrante défendait de rien laisser sortir des Tuileries et du garde-meuble de la couronne, sans un ordre signé de lui. C'est seulement dans la nuit du 26 au 27 juin que le gouvernement, cédant enfin aux vives instances du grand-maréchal, lui fit transmettre par le conseiller d'État Berlier l'arrêté de la commission du gouvernement qui mettait à la disposition de l'Empereur deux frégates du port de Rocliefort pour le conduire aux États- Unis.

Extrait des minutes de la secrétalrerle d^Etat.

« La commission du gouvernement arrête ce qui suit:

«Article premier. Le ministre de la marine donnera des ordres pour que deux frégates, du port de Rochefort, soient armées pour transporter Napoléon Bonaparte aux États-Unis.

« Art 2. Il lui sera fourni, jusqu'au point du débarquement, s'il le désire, une escorte suffisante

SOUS les ordres du lieutenant général Becker, qui est chargé de pourvoir à sa sûreté.

«Art. 3. Le directeur général des postes donnera, de son côté, tous les ordres relatifs au service des relais.

« Art. 4. Le ministre de la marine donnera les ordres nécessaires pour assurer le retour immédiat des frégates aussitôt le débarquement.

«An. 3. Les frégates ne quitteront point la rade de Rochefort avant que les sauf-conduits demandés soient arrivés.

«Art. 6. Les ministres de la marine, de la guerre et des finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution cl-, présent arrêté.

«Signé : Le duc d'Otrante, le comte GRE- NIER, le comte Carnot, le baron QUINETTE, CaULAINCOURT, duc de ViCENCE.

« Pour expédition conforme :

«Le secrétaire adjoint au ministre secrétaire d'État,

< F. Berlier. >

Dans la nuit du 27, le duc d'Otrante fit donner verbalement au général Bertrand l'avis que les chefs de service étaient autorisés, en vertu d'une

décision du gouvernement, à lui délivrer, contre ses reçus motivés :

Un service d'argenterie de douze couverts ; le service de porcelaine, dit des quartiers généraux ;

Six services de douze couverts en linge damassé ;

Six services en linge d'office ;

Douze paires de draps de premier choix ;

Douze paires de draps de service ;

Six douzaines de serviettes d'appartement;

Deux voitures de voyage ;

Trois selles et brides de piqueurs ;

Quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet ;

Diverses cartes géographiques ;

Cent mille francs pour les frais généraux du voyage.

C'était le trousseau d'exil qu'accordait à l'Lmpereur Napoléon celui que l'empereur Napoléon avait fait duc, et à qui il avait donné 200.000 livres de rentes.

26 juin. Les généraux Pire et Chartrand viennent dans la matinée à la Malmaison, ainsi que Mmes de Vicence, Caffarelli, de Rovigo et Duchâtel ; le duc de Bassano resta longtemps enfermé avec l'Empereur.

54 l'ES SOUFFRANCES DE NAPOLEON.

Le soir, Mme Walewska et la comtesse Regnault de Saint- Jean-d'Angély arrivèrent également. Mme Regnault insista pour voir l'Empereur; elle avait, disait-elle, à lui révéler la preuve de la trahison du duc d'Otrante.

Malgré ces visites, l'Empereur exprima avec tristesse son étonnement du peu de monde qu'il voyait à la Mal mai son.

Dans la nuit du 26 au 27, le duc Decrès, ministre de la marine, vint travailler avec l'Empereur.

Le 27, le roi Joseph, le duc de Bassano, le ministre Decrès, le général Flahaut, le général Labédoyère, arrivèrent successivement. L'Empereur les interrogea avec anxiété sur ce qui se passait à Paris, et il déguisa mal l'espoir qui dominait sa pensée.

Mme Caffarelli vint aussi passer la plus grande partie de la journée à la Malmaison.

Malgré plusieurs lettres écrites au général Becker et ordonnant le départ indispensable de Napoléon, l'Empereur s'obstinait à rester à la Malmaison. Nous augurions bien de cette espèce de résistance muette aux ordres du gouvernement provisoire ; aussi celui-ci s'en était-il inquiété, et dans la journée

du 27 le général Becker avait-il reçu l'ordre de se rendre à Paris.

La commission lui intima l'ordre de partir le soir même, incognito, avec l'Empereur, et de l'accompagner à Rochefort.

En même temps qu'on lui notifiait cet ordre, le comte Berlier lui remettait un passeport en vertu duquel la commission autorisait le général Becker à se diriger vers cette ville, suivi de son secrétaire et de son domestique.

Ce secrétaire devait être l'Empereur 1 Nous reproduisons ici cette pièce curieuse : « La commission du gouvernement ordonne à tous les officiers civils et militaires de laisser passer librement M. le comte Becker, lieutenant général, député à la Chambre des représentants, se rendant à Rochefort, accompagné d'un secrétaire et d'un domestique ; leur enjoint expressément de ne pas souffrir qu'il soit apporté aucun retard, ni mis aucun obs-tacle à la marche de M. le comte Becker, et de lui prêter au contraire, en cas de besoin, aide et assistance.

«Fait à Paris, le 26 du mois de juin 181 5.

€ Berlier. »

L'Empereur, pendant tout le reste de la journée, ne parut pas s'occuper autrement de cet ordre; il ne fit aucun préparatif de départ. Seulement, le lendemain, 28 juin, il fit appeler le comte Becker, et lui déclara qu'il ne partirait que lorsqu'il aurait obtenu les sauf-conduits qu'il croyait nécessaires à sa sûreté. En conséquence, il l'invita à écrire au ministre de la guerre, et lui dicta presque entièrement la dépêche suivante:

» La Malmaison, 28 juin 1815.

« Monseigneur,

«Après avoir communiqué à l'Empereur l'arrêté du gouvernement relatif à son départ pour Rochefort, Sa Majesté m'a chargé d'annoncer à Votre Altesse qu'elle renonce à ce voyage, attendu que, les communications n'étant pas libres, elle ne trouve pas une garantie suffisante pour la sûreté de sa personne.

«D'ailleurs, en arrivant à cette destination, l'Empereur se considère comme prisonnier, puisque son départ de l'île d'Aix est subordonné à l'arrivée des passeports, qui lui seront sans doute refusés, pour se rendre en Amérique.

« En conséquence de cette interprétation, l'Empereur est déterminé à recevoir son arrêt à la Malmaison ; et en attendant qu'il soit statué sur son sort par le duc de Wellington, auquel le gouvernement peut annoncer cette résignation, Napoléon restera à la Malmaison, persuadé qu'on n'entreprendra rien contre lui qui ne soit digne de la nation et de son gouvernement.

« Signé : Le lieutenant général, « Comte Becker. >

Quoi qu'il en soit, la Malmaison avait vu disparaître peu à peu ce reste de courtisans qui avait d'abord survécu au premier départ de l'Élysée- Bourbon. Ces salons, dont la reine Hortense faisait autrefois les honneurs avec une grâce si parfaite, et où elle avait reçu son beau-père avec une affection si respectueuse et une tendresse si touchante, devenaient de plus en plus déserts. Les grands dignitaires de l'État, les maréchaux de l'Empire avaient disparu.

Dans le courant de la journée du 28 juin arriva la lettre suivante, adressée par la commission du gouvernement au général Becker.

« Monsieur le général,

« La commision vous envoie copie des nouvelles instructions qu'elle donne au ministre de la marine.

« Vous devez, en ce qui vous concerne, vous conformer entièrement à cette nouvelle disposition et aux précédentes instructions que vous avez reçues du ministre de la guerre, relativement au départ et à la sûreté de la personne de Napoléon.

«. Signé : Le duc d'Otrante, comte GRENIER, QUIXETTE, Caulaincourt duc de ViCENCE, CaRNOT.>

A cet ordre écrit, le ministre joignit des instructions verbales ; ces instructions étaient des plus pressantes. Un plus long séjour aux environs de la capitale, et l'on ne répondait plus, disait-on, de l'Empereur.

Pendant qu'on faisait les dispositions officielles pour le départ de l'Empereur, il se passait une scène qui pouvait avoir les suites les plus importantes.

Le 29 juin au matin, nous fûmes réveillés par les cris de: « \'ive l'Empereur! à bas les Bourbons !

à bas les traîtres ! » C'était la division Brayer révélant de la Vendée, et qui s'était arrêtée devant es grilles du château. Les soldats n'avaient pas k'^oulu faire un pas de plus, et avaient déclaré qu'ils voulaient qu'on leur rendît leur Empereur, 2t qu'ils iraient eux-mêmes le prendre pour le met- :re à leur tête, si leurs chefs ne consentaient pas i être leurs interprètes auprès de lui.

Le général Brayer céda aux désirs de ses soldats, fit faire halte sur la route, et vint demander à /oir l'Empereur. J'étais de service; je croyais 'Empereur couché, et j'allais l'éveiller, lorsque je e vis dans sa bibliothèque, assis devant la fenêtre, es pieds sur l'appui de la croisée et lisant Monaigne.

« Qu'est-ce ? me dit-il en se retournant,

— Sire, c'est le général Brayer qui revient de a Vendée avec sa division.

— Eh bien 1 que me veut-il ?

— Il demande à voir V^otre Majesté, au nom le ses soldats, qui, en apprenant votre présence i la Malmaison, demandent à grands cris que /otre Majesté consente à se remettre à leur tête. »

Le général Brayer fut admis auprès de l'Em- ^/Creur.

6o LES SOUFFRANCES DE NAPOLEON.

Un quart d'heure après, sa division continuait son chemin vers Paris aux cris de: «Vive l'Empereur I » emportant l'espérance de le revoir bientôt sur le champ de bataille.

En effet, l'Empereur annonça au général Becker qu'il avait différé son départ de quelques heures, afin de l'envoyer à Paris pour soumettre de nouvelles propositions au gouvernement. Ces propositions étaient l'offre de reprendre, au nom de Napoléon II, le commandement de l'armée.

Le général, étonné, essaya d'abord de se soustraire à cette mission.

«"Sire, dit-il, oserais-je vous faire respectueusement observer que, vu ma position, un pareil message serait mieux rempli par un officier de la maison impériale que par un membre de la Chambre et commissaire du gouvernement, dont les instructions se bornent à accompacj-^.cr Votre Majesté ?

— Général, j'ai confiance en votre loyauté, je vous charge de cette mission, de préférence, au contraire, à tout autre. Remplissez-la à l'instant, et vous me rendrez un nouveau service.

— Sire, puisque mon dévouement peut encore être utile à Votre Majesté, je n'hésite pas à lui obéir. -^

LES SOUFFRANCES DE NAPOLÉON. 6l

Le général Becker prit, sans perdre un instant, a route de Paris. Mais arrivé au pont de Neuilly, 1 fut forcé d'abandonner sa voiture: des barricades ivaient été établies sur le pont, et il fut obligé le se glisser le long des parapets, au péril de >a vie. De l'autre côté, il trouva un cabriolet le place, et s'en empara.

Le général fut aussitôt introduit qu'annoncé. La :ommission du gouvernement siégeait en permalence ; sa présence excita une surprise que personne n'essaya de dissimuler. On le croyait déjà ivec Napoléon sur la route de Rochefort.

Mais l'étonnement redoubla quand le général 2xposa le but de sa mission :

« Messieurs, l'Empereur m'envoie vous dire que a situation de la France, les vœux des patriotes ît les cris des soldats réclament sa présence pour sauver la patrie. Ce n'est plus comme empereur ^u'il réclame le commandement, mais comme gèlerai, dont le nom et la réputation peuvent exercer ine grande influence sur le sort de l'Empire. Après ivoir repoussé l'ennemi, il promet de se rendre iux États-Unis pour y accomplir sa destinée. »

Quelques lignes dictées au général Becker par Empereur développaient le plan d'opérations qui

assurait toutes les chances de succès pour rejeter en peu de jours, au delà de la frontière, l'armée des alliés, et venger la France des désastres de Waterloo. Quatre-vingt mille hommes se réunissaient sous Paris ; c'étaient trente mille hommes de plus que l'Empereur n'avait eus sous sa main dans la campagne de 1814, et cependant alors il avait lutté trois mois contre les grandes armées de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, et la France savait qu'elle serait sortie victorieuse de cette lutte sans la capitulation de Paris. C'était enfin quarante-cinq mille hommes de plus que n'en avait le général Bonaparte lorsqu'il descendit des Alpes et conquit l'Italie.

Le gouvernement provisoire, au lieu d'accueillir cette proposition, la reçut avec une sorte d'effroi. Le président fit asseoir le général Becker près de lui, et, sans consulter aucun de ses collègues:

« Monsieur, lui dit-il, pourquoi vous êtes-vous chargé d'une pareille mission, lorsque vous deviez presser l'I-.— ^.^reur de hâter son départ dans l'intérêt de sa sûreté personnelle, que nous ne pouvons plus garantir ? L'ennemi marche rapidement sur Paris, et les rapports de nos généraux, arrivés ce matin, nous annoncent ime grande défection dans

['armée. Tenez, ajoula-î-il en jetant une liasse de lettres de'/ant le général Becker, lisez ces dépêches des généraux Grouchy, Vandamme et autres, 2t vous verrez si un plus long retard n'expose pas Sa Majesté à tomber entre les mains de l'enaemi. »

Le général Becker prit les lettres et les parcourut silencieusement.

«Voyons, général, dit le duc d'Otrante, tandis ^u'il se livrait à cette occupation, dites-moi franchement qui était avec l'Empereur lorsqu'il vous i chargé de ce message. »

Le général n'avait aucun motif pour ne point "épondre. Il nomma, entre autres personnes, le lue de Bassano.

«A présent, dit Fouché, je vois d'où est parti e conseil. Mais dites à l'Empereur que ses offres le peuvent être acceptées, et qu'il est de la plus grande urgence qu'il parte pour Rochefort, où 1 se trouvera plus en sûreté que dans les environs le Paris.

— Je suis prêt à retourner à la Malmaison, nonsieur le duc, répondit le général Becker, mais e voudrais au moins être porteur d'un avis du gou- ■ernement sur le résultat de ma mission ; car si

j'arrive près de l'Empereur avec une simple réponse verbale, Sa Majesté pourra douter du zèle et de l'empressement que j'aurai mis à exécuter mon mandat.

— Soit ! » répondit le duc d'Otrante ; et il traça précipitamment le billet suivant, adressé au duc de Bassano :

« Le gouvernement provisoire ne pouvant accepter les propositions que le général Becker vient de lui faire de la part de Sa Majesté, pour des considérations que vous saurez apprécier vous-même, je vous prie, monsieur le duc, d'user de l'influence que vous avez constamment exercée sur son esprit pour lui conseiller de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles, etc. « Signé : Le duc d'Otrantë. »

Pendant que le duc d'Otrante écrivait, ses collègues n'avaient pas une seule fois rompu le silence. Sombre et taciturne, Carnot se promenait dans les angles de la salle. Le duc de Vicence, le baron Quinette et le comte Grenier étaient assis silencieux autour de la table. Le général Becker les interrogea d'un dernier regard. Il lut sur leurs

visages la résolution prise. 11 prit la lettre des mains du duc et partit le cœur navré de douleur. 11 laissa boire la honte à ceux qui la versaient ainsi, et monta dans une voiture de la cour mise à ses ordres par le duc de Vicence ; elle le ramena au pont de Neuilly, qu'il traversa comme la première fois.

Une demi-heure après, il rentrait dans la cour de [a Malmaison.

Là s'opérait un grand mouvement de trains d'équipages et d'officiers à cheval. Le général Becker s' informa des causes de tout ce bruit. M. de Montaran, l'écuyer de service, lui dit que l'Empereur allait monter à cheval pour se rendre

l'armée.

Pendant le temps que le général Becker était à Paris, M. de Lavalette vint à la Malmaison. Il dit à l'Empereur l'état de la capitale, la position des armées, les intrigues des partis, le désespoir du peuple. Un rayon d'espérance brillait aux yeux de l'Empereur, lorsqu'à cinq heures moins un quart le général Becker rapporta la réponse du gouvernement provisoire.

«Eh bien? lui demanda vivement l'Empereur.

— Sire, en abordant Votre Majesté avec l'air

Napoléon. 3

affligé qu'elle peut lire sur mon visage, je crois lui faire assez pressentir que je n'ai point réussi dans ma mission. Voici un billet pour M. le duc de Bassano, de la part de M. le duc d'Otrante, président de la commission du gouvernement. Il expliquera à \'otre Majesté les considérations qui s'opposent à l'exécution de son projet. J'ai demandé ce titre afin de lui prouver que j"ai fait tous mes efforts pour faire agréer au gouvernement provisoire les dernières offres de ses services. Ne voyant plus ici M. le duc de Bassano, je remets ce billet entre vos mains, en vous assurant qu'on est très pressé aux Tuileries d'apprendre votre départ pour Rochefort, car il paraît que l'ennemi marche à grands pas sur Saint-Germain et Versailles, et que le moindre délai pourrait compromettre votre personne. »

L'Empereur écouta dans un morne silence ; puis, avec sa sobriété ordinaire de réflexions dans les choses qui lui étaient personnelles, il ajouta:

« Ces gens-là ne connaissent pas l'état des esprits en refusant ma proposition. On s'en repentira. »

Puis, sans qu'une seule fibre de son visage trahît son émotion :

«Donnez les ordres nécessaires à mon départ, et lorsqu'ils seront exécutés, vous viendrez me prévenir.

Un quart d'heure après, et comme cinq heures sonnaient, l'Empereur quittait la Malmaison. Son front portait l'empreinte sublime du calme et de la sérénité ; cependant son œil fut humide quand il reçut le baiser d'adieu de la reine Hortense.

Il avait quitté son uniforme de chasseurs de la garde, il portait un habit marron et un large chapeau rond. Une calèche attelée de quatre chevaux de poste, précédée d'un courrier, l'attendait à la petite porte du parc, sur la route de traverse qui conduit à Rambouillet. Le général Becker, le grand maréchal, le duc de Rovigo seuls l'accompagnaient. Le général Gourgaud monta dans le coupé de l'Empereur, qui, suivi d'une voiture de valets de chambre, prit la grande route de Rambouillet, où il rejoignit l'Empereur.

J'avais reçu l'ordre du grand maréchal de partir au même instant avec les voitures aux armes de l'Empereur, et de les conduire à Rochefort par la route d'Angoulême, en laissant aux populations que je traverserais toutes les illusioiis que

pourrait leur inspirer la vue des armoiries et des livrées de l'Empereur.

Pendant le séjour de l'Empereur à la Malmaison, le duc de Bassano lui apporta les lettres des souverains, et le livre des copies de sa correspondance autographe, ainsi que le portefeuille dans lequel il avait l'habitude de renfermer les papiers dont il se réservait la connaissance.

La reine Hortense fut admirable de dévouement : elle offrit à l'Empereur ses diamants et tout ce qu'elle avait en valeurs disponibles ; et lorsqu'il refusait ses offres, elle employait la ruse pour le forcer d'accepter. Jamais on ne vit abnégation plus complète de toute prévoyance d'intérêt personnel. Son âme aimante ne comprenait pas qu'il y eût d'autre intérêt pour elle que de donner à son père malheureux un témoignage d'amour filial.

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